DÉMISSION DU PRÉSIDENT GRÉVY
La réception de M. le duc d'Aumale à l'Académie française, où il remplaçait M. de Montalembert, était fixée au 3 avril. M. Thiers avait promis de servir de parrain au prince, avec M. Guizot. Il avait quelque appréhension, si Ton voyait là une manifestation orléaniste, de se trouver très isolé dans une solennité, ou la politique serait nécessairement mêlée à la partie littéraire de la cérémonie. Il nous demanda de l'accompagner, et sur une liste qu'il m'avait prié de dresser, et où se trouvaient de vingt-cinq à trente noms pris au hasard parmi nous, il marqua au crayon les noms suivants : Charton, Ghristophle, de Pressensé, Jaurès (l'amiral), Léon de Maie ville, de Marcère, Wilson. Il nous remit des cartes d'entrée : et, pour être complet sur cet incident, nous assistâmes à cette séance, qui fut fort belle. Le duc d'Aumale prononça un discours vibrant, de haute volée, digne du défunt et de lui-même. L'éloquence du récipiendaire enleva aux applaudissements le sens politique que sa qualité et le personnel de l'auditoire auraient pu lui donner.
Ce jour-là, M. Thiers nous fit des déclarations qui
àous dévoilèrent son état d'esprit et sa quiétude sin<gulière au sujet des dispositions de l'Assemblée nationale. Il se proposait de présenter le projet de Constitution à la rentrée des vacances qui allaient s'ouvrir, c'est-à-dire le 20 mai; et de faire procéder aux élections qui en seraient la suite au mois d'octobre suivant.
Les événements très proches qui allaient se succéder devaient déjouer ces projets.
Le premier de ces événements, qui fut comme le prodrome de ceux qui allaient suivre, fut la démission de M. J. Grévy.
On discutait à la tribune une motion qui avait pour objet la suppression de la mairie centrale de Lyon. Un citoyen, fort obscurjusqu'alors, fut mis en lumière à cette occasion même, et cette illustration inopinée eut une influence prochaine et décisive sur le gouvernement de M. Thiers. C'était M. Barodet. Ce serait le cas de dire que la Providence ne regarde pas à ses instruments.
Les représentants de la ville de Lyon défendirent ses prérogatives, et parmi eux M. Le Royer. M. Le Royer était un avocat que les circonstances du temps avaient mis en vue. Il avait été nommé procureur général près la cour d'appel de Lyon après le 4 septembre 1870, puis élu membre de l'Assemblée nationale. Dans les troubles civils dont Lyon fut le théâtre à cette époque il avait, avec le préfet, M. Challemel-Lacour, montré des qualités d'énergie et
d'homme de gouvernement. Il les avait en effet. IJ avait des opinions avancées en politique, mais atténuées par un certain esprit d'ordre, et par des habitudes de correction et de mesure puisées au barreau 11 n'avait ni la tenue ni la tournure d'esprit du jacobin, si ce n'est un côté de sectaire qu'il tenait de son protestantisme; très réche au fond, avec des apparences tout autres. Mais il faisait bonne figure d'homme politique. Il était capable de justice, d'équité et même de façons courtoises avec des adversaires : homme de gouvernement, nous le retrouverons plus tard dans des ministères purement républicains et à la présidence du Sénat.
Il était à la tribune et, résumant les arguments de ses contradicteurs, il dit : « Voilà tout leur bagage. » À ces mots, une sorte de fureur s'empara de plusieurs membres du Centre droit, qui s'en prenaient sans doute à sa personne plus qu'à ce qu'il avait dit. L'un d'eux, le marquis de Grammont, lança de son siège cette apostrophe : a C'est une insolence! » M. Le Royer, avec un grand sang-froid, s'arrêta et dit : « J'attends que le mot soit retiré ou relevé comme il doit l'être par M. le président. » Le président Grévy somnolait, comme il le faisait parfois. Il ne s'attendait pas à un tel tumulte, et il essaya d'abord de le calmer. On ne comprenait rien à cet orage, qui paraissait sans cause. M. Grévy ne pouvait se faire entendre de la Droite; et cela parut d'autant plus extraordinaire qu'il y avait entre elle et lui une sorte de flirtage qui parfois noua amusait; mais cela contribua sans doute aussi à envenimer l'affaire. Sourde à ses objurgations, la Droite tout
entière semblait changée en une cohue délirante. Après qu'il eut rappelé M. de Grammont à Tordre, le tumulte ne fit qu'augmenter, sans aucun. prétexte, de sorte que ce fut la personne même du président qui se trouva mise enjeu.
A la fin de la séance, Grévy se leva et dit : « Ma conduite paraît n'être pas approuvée ; elle est même vivement blâmée par les manifestations hostiles de r Assemblée. Je n'ai demandé ni recherché les fonctions dont vous qu'avez investi. Je les ai toujours remplies, selon mes forces, dans toute ma justice et mon impartialité. Puisque je ne trouve pas en retour, chez vous, Messieurs, la justice à laquelle je crois avoir droit, je saurai ce qui me reste à faire. » Ce fut une stupeur. Et le lendemain M. Vitet, qui occupait le fauteuil, donna lecture de la lettre sèche et tranchante que voici :
« Monsieur le Vice-Président,
« Je vous prie de vouloir bien transmettre à l'Assemblée nationale ma démission des fonctions de la présidence.
«Agréez, je vous prie, Monsieur le Vice-Président, l'assurance de ma haute considération.
« Jules Grévy. »
M. Vitet n'ajouta pas un mot de regret. Au fond la Droite, qui n'avait pas voulu avec préméditation cet incident, avait déjà résolu d'en tirer parti.
Sur l'heure, l'Assemblée réélut M. Grévy prési-
fe93 L'ASSEMBLÉE NATIONALE
dent par 349 voix contre 231, qui furent données à M. Buffet.
Je dînais le soir même chez M. Thiers avec Bar* doux, et il nous fit part de ses impressions sur cette journée (1). Il s'exprimait sur le compte du Centre droit dans des termes très vifs, plus vifs que d'ordinaire. Il les ménageait habituellement; mais ce soir* là, non. a Ils sont encore plus mauvais que la Droite » , disait-il — et il avait raison plus encore qu'il ne le pensait. Il en épargna quelques-uns — dont le type à ses yeux paraît être M. Batbie — non seulement parce que, selon lui, il a de l'esprit et du savoir; mais c'est le type du fonctionnaire, l'homme de l'État, bon à tout et sans scrupules. « — Sans contester ses mérites, il lui manquera toujours, dis-je, l'autorité du caractère. — Oh ! oui » répondit M. Thiers, en traînant la voix comme il fait quand il veut faire entendre qu'il n'attache pas, au point de vue politique, une grande importance à certaines choses.
Il nous parla aussi de Bonaparte et des bonapartistes, à propos de leur entente avec les légitimistes. a C'est la politique de Rouher, dit-il, et celle de l'impératrice. Ce n'est pas celle de Fleury qui a vingt fois plus d'esprit qu'eux tous, et qui en cela continue, du reste, la politique de Napoléon III, lequel était « idiot » en politique étrangère, mais qui avait en politique de parti une sorte de ruse qui le servait bien. Il pensait que la France n'accepterait jamais le comte de Chambord et que les Bonaparte représentaient justement le contraire de ce que
(i) Je transcris ici les notes que je pris en rentrant chez moi. ""
représente le Comte. Il résistait toujours, dans les derniers temps, aux gens qui voulaient faire un coup de main, et l'impératrice lui faisait des scènes de l'autre monde. Elle disait que c'était de la lâcheté; enfin... des bêtises! Mais lui, avec beaucoup de sens, disait toujours : « Nous ne pouvons rentrer mainteu nant. Il faut laisser faire Thiers. Lui seul peut payer « la rançon de la France, faire accepter les impôts « nécessaires. Comment voulez-vous, disait-il, que a nous le fassions, nous, à qui on pourrait en « faire sans cesse le reproche? Laissez faire. Quand « Thiers sera placé entre mon fils et Chambord, « vous verrez de quel côté il sera. » En effet, il savait bien les choses, quoi que je dise toujours. Oh! il y a une chose que je ne ferai jamais, ce sera l'une ou l'autre de celles-là. Le comte de Chambord est très remuant et il aime l'intrigue. On dit quelquefois qu'il a renoncé au trône; on se trompe. Il est passionné pour régner. Il est attentif, studieux, appliqué. Il sait tout ce que nous faisons. Il entretient partout des correspondances. Dernièrement, il a voulu savoir à tout prix d'un député que je vois quelquefois ce que je disais de lui. Son interlocuteur lui répondait vaguement, et se défendait... Mais lui, insistant pour savoir. — «Eh bien! lui dit l'autre, M. Thiers dit de « vous, Monseigneur, qu'il n'y a rien à faire avec ces «• gens-là. » Et, en effet, j'avais bien tenu ce propos devant quelqu'un, et je sais qui Ta répété. Mais lui s'occupe de politique activement. Les princes d'Orléans sont des flâneurs, des fumeurs, gens de loisirs. Quant à Napoléon III, ils l'ont tué en voulant presser l'opération pour le mettre en état de monter à che-
val. Les chirurgiens français — Nélaton me l'a dit — l'auraient sauvé, parce qu'ils y auraient mis le temps nécessaire. »
Pendant toute cette soirée, il était préoccupé de la démission de Grévy. Il appela Barthélemy-Saint- Hilaire. J'étais là en tiers, et je vis bien qu'il désirait qu'on vît Grévy. Je lui proposai d'y aller. « C'est cela, dit-il, allez-y. Dites-lui que je serais allé dès ce soir, si ce n'est que j'ai voulu éviter les interprétations que l'on donnerait à ma démarche. Dites-lui que je crois que lui seul est possible ; que je regretterais de le voir persister; mais qu'enfin, s'il persiste, je voudrais qu'on procédât de suite à l'élection du président. »
J'y allai. Grévy n'était pas chez lui. J'envoyai voir s'il n'était pas chez Wilsoni II n'y était pas non plus. Je revins à la présidence, et il fut convenu que je le verrais ce matin.
Je suis donc allé ce matin chez Grévy, qui loge au palais dans les appartements, je crois, de la reine Marie- Antoinette. Use levait. Je l'ai trouvé très résolu dans son langage; et pourtant il m'a semblé, à plusieurs reprises, qu'il aurait voulu entendre une objection décisive contre sa résolution. Me parlant de l'attitude de la Droite : «Gardez ceci pour vous, a-t-il dit, mais c'est fini entre eux et moi. » Ceci ne sera compris que par ceux qui savaient le petit commerce d'amitié lié entre eux et lui. J'ajoute qu'on y découvre un coin de son caractère, qu'il dissimulait d'ailleurs avec tant de soin que peu de personnes, je pense, l'ont connu. Je veux dire : une vanité très à Heur de peau. «Je ne serais pas fâché, a-t-il ajouté, qu'ils fissent vis-à-vis de moi une démarche. Laissez-
les faire. Ils en seront pour leur courte honte. » Je lui ai fait observer que nous allions nous trouver bien désarmés, Tétant déjà dans le Gouvernement (sauf M. Thiers), si nous devions l'être aussi dans l'Assemblée. Mais lui ne croit pas que son départ de la présidence soit de si grave conséquence. Il y voit même quelques avantages, « en ce sens que l'Assemblée en sera fort atteinte dans le pays » . Et s'il peut avancer son trépas de quelques mois, il y verrait un grand bien.
Il avait déjà été profondément ulcéré lors de sa dernière élection, où l'on trouva 90 bulletins blancs dans l'urne, sans compter les abstentions. Dès ce moment, il avait été sur le point de se retirer. Et depuis il ne cherchait qu'une occasion de le faire. Il l'a fait avec réflexion et très délibérément. Nous sommes restés près d'une heure ensemble tandis qu'il s'habillait, tout en suçant une orange. Il m'a prié enfin de dire à M. Thiers de ne pas se déranger, de ne pas venir le presser, que ce serait inutile. Il m'a lu une lettre de M. X. . . qui s'excusait de sa violence de la veille. Et il en faisait un cas de remarquable dédain.
Que dirai-je? Tout cela était pour moi un spectacle dont je m'amusais; mais en même temps j'y mettais une grande sincérité, dans le désir d'aider à une solution favorable à la chose publique.
Arrivé à la présidence, en sortant du palais, M. Thiers m'a fait entrer, lui aussi, dans sa chambre à coucher, où il était en train de s'habiller, et de faire sa barbe. Rien de curieux comme ce petit homme, si grand personnage, simple, bonhomme, saas pose, sans gravité affectée, et digne tout de
t96 L'ASSEMBLÉE NATIONALE
même, dans sa tenue en déshabillé, avec une sorte de tablier qui lui couvrait la poitrine.
Je lui rapportai exactement ce que Grévy m'avait dit. 11 n'a pas fait de grandes réflexions. Seulement il a dit : « Il a, ma foi, raison; j'en ferais bien autant si je n'étais retenu par la libération du territoire. * Pourtant il avait son idée, car il donna Tordre de préparer sa voiture pour aller au palais, chez Grévy.
Dans le cours de cet entretien, coupé à chaque instant par des détails de toilette, ou plutôt de sa barbe, qu'il faisait avec un soin extrême, je lui ai demandé s'il avait un candidat pour le fauteuil laissé libre à rinstitutpar la mort d'Âmédée Thierry? « Non, avezvous quelqu'un à me recommander? — Oui, M. de Bonne chose, l'historien. — C'est un très digne homme, dit-il, dont je fais grand cas, et je suis tout porté pour lui. Si mes amis Mignet et autres n'ontpas de candidat, je leur parlerai très volontiers.
— Mais, il est protestant. Est-ce que vous êtes protestant? — Non, je suis très catholique, au contraire.
— Mais, étes-vous un catholique pour tout de bon?
— Oui. (Il réfléchit un instant.) Ah! je comprends cela, dit-il : vous avez peut-être raison. Moi, je suis un spiritualiste passionné. J'ai prouvé mathématiquement, et par l'étude de l'histoire et de la géologie, l'existence d'un Être suprême, et cela par des arguments sans réplique. Tous les philosophes sont bons à quelque chose : il n'y a que les matérialistes que je combats à outrance. Je me ferais un crime de combattre les croyances de quelqu'un; c'est pour cela que je blâme hautement des livres comme celui de Renan (il faisait allusion à la Vie de Jésus) — et il
ajouta : — Il n'y a pas si grande différence après tout entre les philosophes spiritualistes et vous. La foi a besoin de la raison. La raison seule est le fondement de toute foi. » Je ne pouvais entreprendre une discussion religieuse avec lui, et je l'ai laissé se disposant à se rendre chez Grévy qui, je suis tenté de le croire, l'attendait bien quelque peu.
Thiers m'envoya chercher le soir; il me pria de retourner chez Grévy. J'y suis allé, et Grévy m'a raconté qu'il avait dit à Thiers : a Si vous voulez gouverner hardiment dans le sens de la République, je reste; si non, non. »
C'est à la suite de ces entretiens qu'il envoya une seconde lettre qui fut lue à l'Assemblée par M. Martel :
« Monsieur le Vice-Président,
a Les raisons qui m'ont déterminé à résigner les fonctions de la présidence ne me permettent pas de revenir sur cette résolution. Je ne puis qu'y persister. Je remercie du fond du cœur ceux de mes collègues qui, dans le scrutin d'hier, m'ont donné un nouveau témoignage d'estime et de sympathie, dont je suis profondément touché.
a Je vous prie...
« J. Grévy. »
On procéda sur l'heure à l'élection du président. M. Buffet fut élu à la majorité de 304 voix contre 285 données à M. Martel, qui était le candidat de la présidence et le nôtre. C'était le premier son de glas qui présageait la fin. L'Assemblée se sépara le 7 avril pour rentrer le 19 mai suivant.