LES DERNIERS JOURS DE L 'EMPIRE
L'empire était battu en brèche par une opposition sourde ou ouverte qui avait son principe dans le sentiment, ou plus justement dans l'instinct national. Les somptuosités d'une cour pompeuse, les fêtes impériales, les visites des souverains de l'Europe, plus récemment les résultats du plébiciste du mois de mai 1870, lequel attestait déjà que l'empire avait senti le besoin de se retremper dans une con-
sultation nationale ; toutes ces apparences cachaient le mal secret dont le gouvernement de Napoléon III était atteint. La France sentait confusément que ses intérêts extérieurs avaient été sacrifiés à l'intérêt dynastique, ou aux idées particulières du Souverain. Elle avait été violemment blessée par le coup d'État de décembre 1851, et elle souffrait dans son honneur des offenses faites à la Liberté qui, à cette époque encore, lui était chère.
Ces ferments d'opposition avaient suscité un mouvement d'esprit public qui avait abouti à la formation d'un parti hybride, comprenant toutes les fractions des anciens partis, légitimistes, orléanistes, républicains, socialistes même, et qui prit le nom d'Union libérale. Ce mouvement n'avait point été ralenti par le plébiscite trompeur du mois de mai, d'où l'empire était sorti avec un renouveau de force bien plus apparente que réelle.
Toutefois, les bruits de guerre mirent fin instantanément à toute agitation de nature politique. Le patriotisme domina tout.
En province, comme il arrive toujours, on ne savait rien exactement des événements qui donnaient lieu à ces bruits de guerre. Mais il suffisait qu'une telle question fût posée, pour qu'on se rapprochât dans un sentiment commun.
On comprenait confusément que le roi de Prusse avait eu l'intention d'implanter sur le trône d'Espagne un prince allemand de sa maison, et que, si un tel dessein était suivi d'effet, la sécurité de la France serait menacée, à la fois, du côté des Pyrénées et du côté du Rhin.
On ne connaissait rien, dans, les régions lointaines de la province, de la perfidie des desseins de la cour de Prusse, ni du degré d'avancement où ces desseins étaient déjà arrivés, grâce à l'habile et machiavélique diplomatie du comte de Bismarck, grâce aussi à la préparation des moyens militaires sourdement menée par la main habile du maréchal de Moltke.
Ni les leçons données à l'Europe par la campagne victorieuse de la Prusse contre l'Autriche, ni Sadowa, ni les avertissements si précis, si pressants même du colonel Stoffel et du général Ducrot, commandant à Strasbourg, n'avaient éclairé, semble-l-il, Napoléon III et sa cour et son gouvernement.
Un tel événement, au lendemain des fêtes triomphales de l'Exposition universelle, le surprit sans doute, dans une quiétude entretenue par les apparences d'une toute-puissance imaginaire. Sa santé gravement compromise ; le sentiment de ses devoirs envers la France, sentiment sincère mais qu'il confondait inconsciemment avec ses devoirs dynastiques; ses vues personnelles, mélange de sens droit et de chimères; les intrigues de cour ambiantes : toutes ces causes diverses durent le rendre perplexe en présence d'un acte qui prit de suite Tapparence d'une agression voulue. Mais n'y avait-il pas, au fond de son âme, la pensée secrète d'engager la lutte contre la Prusse?
On dissertera sans doute fort longtemps sur ce point obscur, obscur comme l'était la pensée de ce songeur couronné. Mon impression est que , s'il fut surpris et en quelque sorte devancé par M. de Bis-
marck, il envisageait pour l'avenir et avec la Prusse un corps à corps inévitable.
Lorsqu'un homme occupe un trône, et qu'il a en mains la-destinée d'un grand peuple, le sentiment de sa responsabilité doit l'obliger sans doute à ne pas s'inspirer uniquement, dans sa conduite, de ses sentiments personnels, et à tenir compte des faits extérieurs, des circonstances actuelles qui sont de nature à faire incliner sa volonté devant une évidente nécessité. Néanmoins, l'homme reste. Et s'il a, comme c'était le cas, l'idée qu'il a une mission à remplir, et qu'il est l'homme du destin, il subira cette loi fatale qu'il se crée à lui-même, et n'obéira qu'à elle.
M. Thiers me dit un jour de lui — c'était, je crois, le lendemain de la mort de Napoléon III : — « Dans la politique extérieure, c'était un fou, et il l'a bien prouvé. » Pour moi j'ai toujours pensé que s'il n'était pas un fou, il avait du moins une idée fixe ; et c'était celle de la revanche de Waterloo, mais une revanche de famille.
Napoléon III avait sûrement des qualités personnelles qui l'ont fait aimer de son entourage. Mais autre chose est le prince, autre chose est l'homme privé. On ne peut équitablement juger un homme, fût-il prince, sur une impression un peu fugitive, telle que j'ai pu l'éprouver. C'était en 1850. Le prince habitait l'Elysée. Mais déjà, pour préparer sans doute les voies à la restauration de l'empire
qu'il projetait, il donnait des fêtes au palais des Tuileries. Je profitai d'une invitation qui me fut donnée en ma qualité d'attaché à la chancellerie pour me rendre à un de ces bals, curieux que j'étais de voir de près ce monde nouveau, qui inspirait peu de sympathie à la jeunesse et de la défiance aux hommes politiques de ce temps-là. Je le vis entouré d'une sorte de cour qui me parut à la fois empressée et peu façonnée. Lui-même était nouvellement arrivé en France, et il paraissait presque dépaysé. Il était petit de taille, revêtu d'un uniforme un peu bizarre de général de la garde nationale, emprunté et embarrassé, on ne savait si c'était de sa grandeur ou de ses desseins secrets. En l'entendant, son accent, son parler même dénotaient des habitudes exotiques; et cet ensemble, joint à mon éloignement pour les idées césariennes dont il était l'incarnation, me laissèrent une impression plutôt pénible.
Mais il eut vite fait de s'assimiler le ton, les airs et le langage d'un prince français. II sut gagner de vives sympathies personnelles qu'il méritait sans doute.
Dans ces souvenirs consacrés à un autre temps, il serait trop sommaire de porter un jugement sur la politique des Napoléons. On peut dire, toutefois, qu'une nation a le droit d'être sévère dans ses appréciations sur les gouvernements qui ont pris en main ou à qui est échu le soin de ses destinées. Elle est libre de s'en tenir, à cet égard, aux résultats acquis et aux services rendus. A ce compte, les trois invasions de 1814, de 1815 et de 1870 et l' Alsace-Lorraine parlent haut dans le jugement à rendre.
Il est trop évident que la politique suivie par Napoléon III dans ses relations extérieures garde l'empreinte de tout un passé, de son origine même, à la fois récente et de souche à moitié française.
Les vieux Capétiens, en formant leur maison, avaient en même temps formé la France. Les destinées de Tune et de l'autre se fondaient en une seule. Chefs de famille et chefs de nation, ils n'avaient souci que de la prospérité commune. Il n'en pouvait être de même des Bonaparte, qui eurent pour principal souci la dynastie. Tandis que les Capétiens n'eurent jamais d'autres injures à venger et d'autres ennemis à vaincre que ceux de leur maison, ou, autrement dit, ceux de la France, le successeur du soldat de génie que fut Napoléon avait à venger les injures faites à la famille. Ce fut vraisemblablement l'idée dominante de sa politique extérieure. Et c'est ainsi que j'explique ce que M. Thiers appelait les folies de Napoléon III. Guerre à la Russie, contrairement à la vraie tradition nationale ; guerre à l'Autriche, contrairement à la politique française en Italie ; guerre à la Prusse, à l'Allemagne, par entraînement de parti pris et d'un dessein longuement prémédité : il aurait fait la guerre à l'Angleterre, le dernier champion de Waterloo et le plus haïssable, si hss désastres qu'il avait appelés sur la France ne l'avaient réduit à rendre son épée.
Cet illuminisme, qui guide les hommes convaincus qu'ils sont les artisans d'on ne sait quel destin, peut seul expliquer l'aveuglement dont ce malheureux empereur semble avoir été frappé. Tous les hommes éclairés sur les affaires de l'Europe — on l'a su
depuis — étaient au courant des projets de la Prusse. Un de mes amis, que nombre de Parisiens ont connu, M. de Saint-Georges, qui pourtant avait conservé des sympathies pour l'empereur et pour l'empire, m'a dit, depuis la guerre, qu'étant très lié avec M. de Bamberg, consul de Prusse à Paris, celui-ci n'avait cessé de lui dire depuis Sadowa, depuis 1866, que la guerre était inévitable : que l'Allemagne mangerait la France et que « Napoléon était un imbécile (sic) » . Je laisse à son auteur cette appréciation échappée à la familiarité d'un entretien, mais elle a sa saveur dans la bouche d'un Allemand.
On ne savait rien de ces choses en province, où le sentiment national vibra violemment dès la première alerte. On ignorait les courants d'idées si divers, les intrigues, les desseins qui agitaient, paraît-il, la cour des Tuileries ou de Saint-Gloud. On savait vaguement que l'empereur était malade; on savait aussi que le corps législatif était plutôt opposé qu'enclin aux projets belliqueux ; et l'on attribuait plus particulièrement ces projets à l'Impératrice. En général on ne croyait pas à la guerre; et si on envisageait une telle éventualité, c'était avec une entière confiance dans l'issue d'une lutte militaire. La foi publique était aveugle en tout. Hélas! elle l'est toujours. C'est le propre de notre nation de se détourner de ce qui lui déplaît.
Cependant le conflit parut bientôt prendre plus de gravité. Et tout d'un coup, le bruit se répandit que
L'honneur de la France était en jeu. Nous avions été insultés, disait-on, dans la personne de notre ambassadeur en Prusse. M. le comte Benedetti avait été congédié comme un valet.
Sur ce bruit, la nation embrassa furieusement le parti de la guerre. Nous ne savions rien non plus des derniers épisodes qui précédèrent à Saint-Cloud et à Paris la funeste décision. Nous avions lu le compte rendu de la séance du corps législatif du 15 juillet 1870, dans laquelle un débat d'une violence inouïe mit aux prises les députés de la minorité, MM. Jules Favre, Picard, Ém. Arago, le comte de Choiseul, Buffet, et avant tous les autres, M. Thiers, contre les mamelucks de l'empire. Thiers, avec l'obstination d'un grand citoyen et la prescience de grands malheurs, tint tête à l'orage; et il déploya en ce jour l'éloquence désespérée d'un patriote et d'un homme d'État. On sent encore, en le lisant, le tremblement de sa voix, les appels suppliants qu'il adressait à une cohue d'énergumènes décidés à ne rien entendre. Il demandait, ils demandaient que l'on communiquât la pièce, la fameuse pièce diplomatique qui aurait, disait-on, été signifiée à M. Benedetti, et qui contenait un outrage adressé au représentant de la France.
Cette pièce, l'esprit se perd et l'âme se trouble quand on songe — et on le sait aujourd'hui — qu'il s'agit d'une dépêche falsifiée! Le roi de Prusse avait, par une dépêche expédiée d'Ems, fait connaître à M. de Bismarck les entrevues qu'il avait eues avec notre ambassadeur. Cette dépêche, M. de Bismarck la communiqua à M. de Moltke et au général rai-
nistre de la guerre, M. de Roon. Us étaient à table; et après boire, M. de Bismarck commit le crime de la falsifier en lui donnant un sens injurieux pour la France. Il l'avoue dans ses Mémoires, avec le cynisme d'un homme qui ne comprend même pas l'infamie d'une telle action. Ces trois malfaiteurs voulaient rendre la guerre inévitable. La France ne pouvait, et elle ne voulut pas, en effet, supporter une telle insulte qu'elle dut croire véritable.
Mais (où Ton voit qu'elle subissait alors la fatalité d'une sombre destinée) il est effrayant de penser que M. de Talhouët, rapporteur de la commission de la Chambre des députés qui avait été chargée d'examiner les lois proposées pour l'entrée en campagne par M. le maréchal Lebœuf, ministre de la guerre, commission qui avait reçu le mandat impératif de se faire communiquer les pièces diplomatiques et notamment la dépêche prétendument outrageante, il est effrayant de penser que cette commission n'exigea pas la communication de ces pièces ; qu'elle s'en rapporta sur ce point à M. de Talhouët, qui affirma l'avoir lue, tandis qu'il dut avouer plus tard à l'Assemblée nationale qu'il ne l'avait point vue en réalité, et qu'il s'en était rapporté à cet égard aux affirmations de M. le duc de Grammont, ministre des affaires étrangères. En fait, ce dernier s'était refusé à la montrer !
Ce fut cette dépêche pourtant qui enleva le vote de la Chambre des députés : ce fut elle qui entraîna l'opinion publique tout entière du côté de la guerre : ce fut l'affirmation de M. de Talhouët, député de l'opposition et entouré d'une considération univer
selle, qui suscita dans le pays le mouvement d'opinion, justement surexcitée par l'offense préméditée, disait-on, que le roi Guillaume avait faite à notre ambassadeur.
A quelles suggestions, sous l'empire sans doute d'un égarement momentané, avait obéi M. de Talhouët? Qui pourra le dire? Il n'était d'ailleurs pas seul coupable, puisque les membres de la commission auraient dû réclamer la communication de ce papier maudit. La Chambre elle-même n'avait-ellc pas fermé l'oreille aux objurgations des députés de l'opposition qui suppliaient que l'on montrât la pièce au corps législatif? Le malheureux M. de Talhouét en a seul porté la peine. Il parut à l'Assemblée nationale courbé sous le poids de cette responsabilité dont il était plus que personne capable de sentir le poids : car il était parfait galant homme, et un Français de bonne marque !
C'était le destin! A partir de ce jour à jamais néfaste, une tempête effroyable fut déchaînée sur la France, balayant tout : armées, villes, provinces, empire ; tempête préparée par l'incommensurable impéritie de Napoléon III, par la servilité des ministres et des courtisans, par la déloyauté d'ennemis implacables, qui avaient depuis longtemps préparé leur coup, tandis qu'ils endormaient, par de menteuses paroles, la vigilance des mauvais bergers de la France et son incurable bonne foi.