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LE GOUVERNEMENT DE LA DÉFENSE NATIONALE

A Sedan, l'empereur Napoléon III rendit son épée au vainqueur.

Il fut évident alors que celte épée n'était pas celle de la France, puisque la nation continua à tenir vaillamment la sienne.

A la nouvelle du désastre, une impulsion irrésistible souleva tous les cœurs; et le cri fut unanime qui proclamait la déchéance de la dynastie napoléonienne. Ce jour-là, le 4 septembre 1870, tous les Français s'unirent dans un sentiment pareil, et les partisans les plus dévoués de l'empire n'osèrent protester. La douleur patriotique, la rage de la défaite, la réprobation contre les politiciens et les courtisans vrais fauteurs de nos malheurs, les colères et les rancunes politiques, toutes ces causes réunies poussèrent d'un seul mouvement le flot révolutionnaire, a Non, me disait M. Thiers plus tard — c'était le 7 mai 1871, — non, la gauche ce jour-là n'a pas conspiré. Elle ne voulait rien renverser; au dernier moment, à l'hôtel de ville, les événements l'ont entraînée. » Il fallait entendre avec quel dédain, et, pour quelques-uns, avec quelle sévérité, il parlait de ceux qui

avaient poussé à la guerre. Et revenant à la révolution du 4 septembre. * Ces conservateurs, dit-il, qui font tant d'embarras de leur sagesse, et qui récriminent aujourd'hui, ils en étaient. Us étaient là avec les envahisseurs (de la Chambre) — et il citait le nom de quelques-uns d'entre eux.

La vérité est que le sentiment spontané et presque instinctif de patriotique douleur et de justice nationale se faisait jour partout. Sur l'heure, l'exécration fut universelle. Comme il arrive en pareil cas, les formes, les protocoles et les procédures furent mis de côté dans l'entraînement général. On courut à l'hôtel de ville; c'est le lieu des révolutions. Et là, sous l'inspiration de cet inconnu qui se fait, dans ces moments de trouble, l'organe de la foule, on proclama la République, et on institua en même temps un gouvernement. Les noms le plus en vue de l'opposition à l'empire, et qui se trouvaient être des personnes appartenant toutes à l'opinion républicaine, furent proclamés membres de ce gouvernement improvisé. C'étaient MM. Jules Favre, Crémieux, Jules Simon, Glais-Bizoin, l'amiral Fourrichon, Gambelta, Jules Ferry, Ernest Picard, Emmanuel Arago, Garnier-Pagès, Eugène Pelle tan, et, précieuse recrue, Rochefort, l'homme qui avait sur les masses populaires le plus d'influence, et dont l'adjonction avait alors une valeur énorme. Enfin, le général Trochu fut élu ou nommé à la fois membre et chef de ce gouvernement improvisé, qui ne reçut d'autre consécration que celle de l'acclamation populaire et aussi celle de la nécessité.

L'attitude du général Trochu pendant cette journée

lui a été reprochée vivement par les amis de l'empire, et elle est discutée par certaines personnes. On doit reconnaître pourtant qu'il n'avait jamais été un des séides de l'empire. Il était plutôt classé parmi les opposants. Il avait assumé, après la guerre déclarée, la lourde charge du gouvernement de Paris; il ne s'était point engagé à soutenir contre tout un peuple un. trône écroulé dans le désastre de Sedan. Chef militaire, il n'eut même pas à opter entre sa fonction de soldat et le rôle de soutien de l'Empire. Il ne prit point part directement à la déchéance, que Paris tout entier acclamait. Il restait soldat et patriote comme avant, et son devoir de Français domina des scrupules derrière lesquels, dans une si terrible aventure, il aurait pu abriter sa responsabilité. La voix de la Patrie parla plus haut et seule dans ce moment tragique , où seule elle devait se faire entendre. Trochu accepta comme une tâche sacrée le rôle qui lui était dévolu. L'histoire impartiale dira s'il l'a remplie, si les circonstances n'ont pas été plus fortes que sa volonté et que ses talents, s'il n'aurait pas dû assumer sur lui toute la charge de la mission de salut qui lui était échue, prendre la dictature de chef militaire d'une ville assiégée, et si, le voulant, il l'aurait pu.

Le gouvernement sorti de cette acclamation populaire prit possession du pouvoir vacant, et sans répit, se mit à la tâche. On put, il est vrai, remarquer chez quelques-uns de ses membres des allures

qui marquaient un sans-façon et un esprit de domination singuliers, lorsque, par exemple, M. Gambetta s'empara du ministère de l'intérieur qui avait été attribué à M. Ernest Picard, dans le partage qui fut fait des attributions de chacun. Mais, chez tous, le sentiment du devoir civique domina.

Le personnel de ce gouvernement, à l'exception de quelques-uns tels qu'Ernest Picard et Trochu, appartenait à l'opinion républicaine à tendance jacobine. On n'y fit point attention alors. Gomme toujours, lorsqu'un régime politique tombe, ce fut la République qui prit sa place : et c'étaient les seuls noms de républicains connus de la foule qui les acclamait.

Mais les questions d'ordre social et religieux étaient loin d'avoir, dans ce temps-là, l'importance qu'elles ont prise depuis; et on ne songeait pas à connaître . sous ce rapport les dispositions d'esprit des élus du peuple. D'ailleurs, les circonstances du moment ne permettaient guère de s'arrêter à cet ordre de considérations. Elles étaient telles, qu'elles imposaient des devoirs particuliers aux hommes qui allaient assumer la lourde charge des affaires publiques; et ces hommes en effet dépouillèrent, pour un temps du moins, leurs tendances d'esprit particulières. Ils se montrèrent uniquement occupés du péril national et des nécessités de gouvernement en face de l'invasion.

Celle-ci s'avançait, chaque jour plus rapprochée de Paris. Le gouvernement, en prévision d'un inves-

tissement prochain, jugea qu'il ne devait pas laisser le pays sans direction. Il se scinda. MM. Crémieux, Fourichon et Glais-Bizoin, revêtus des pouvoirs nécessaires, sortirent de Paris; et ils allèrent s'installer à Tours, qui devint le siège du gouvernement en province, tandis que Paris resta isolé du reste du

Pays- Mais les membres de ce gouvernement provisoire ne s'abusaient pas sur la légitimité de leur pouvoir. Ils sentaient la nécessité de convoquer une assemblée nationale : non pas tous pourtant. Gambetta notamment tenait qu'on ne devait songer à aucune autre chose qu'à la défense du pays, et consacrer son temps et ses efforts à ce devoir unique. Il avait fait reculer les élections qui avaient d'abord été fixées au 16 septembre. Puis lorsque, s'étant séparé de ses collègues, il était parti en ballon pour prendre la direction des affaires militaires, à Tours, il fit rapporter le décret du 30 septembre qui avait été émis par MM. Crémieux, Glais-Bizoin et Fourichon et par lequel ils avaient fixé les élections générales au 16 octobre.

En se rendant à Tours, après avoir heureusement traversé les lignes prussiennes en ballon, il dut passer par Alençon où je me trouvais alors avec M. Albert Christophle, nommé par le gouvernement de la Défense nationale préfet du département de l'Orne. Il traversa Alençon où M. Christophle put entrer un instant dans son compartiment. Il était accompagné de Spuller; et on ne put qu'échanger quelques mots qui avaient pour unique objet la guerre, la levée en masse et lés mesures à prendre pour soulever le

sentiment national, pour tourner toute l'activité el toutes les ressources du pays vers sa défense.

Ces excitations n'étaient pas d'ailleurs nécessaires . L'esprit guerrier de la race s'était réveillé; et l'âme française, blessée jusqu'au fond, était vibrante. Je fus témoin, dans une région écartée de la basse Normandie, de ce beau mouvement d'énergie qui secouait cette population, d'humeur plutôt pacifique. Nul refus, nulle résistance, nulle faiblesse : les milices se formaient partout en hâte ; à peine habillées, à peine armées, car on manquait de tout. Nulle part on n'hésita à répondre à l'appel de la Patrie.

Gambetta, et c'est là son plus beau titre, eut sa part dans ce généreux élan de la France. Sa parole eut des accents superbes; ses adresses à la nation étaient vibrantes ; son activité et son énergie firent des miracles. Il sut employer les merveilleux talents de ces grands serviteurs de la France, les chefs des administrations, finances, travaux publics, guerre et marine, qui surent tirer de ce pays les ressources infinies qu'il recelait encore, et les utiliser pour la chose publique. Leur abnégation était grande; car ils étaient tous attachés aux régimes du passé, auxquels ils devaient leur haute fortune; mais eux aussi s'étaient rangés au drapeau. Admirables patriotes, esprits d'élite, merveilles de régularité, d'ingéniosité, de science administrative et de haute probité, ces dévouements anonymes méritent une éternelle reconnaisance ; et c'est à peine pourtant si quelques-uns, les Roy, des finances, les Franqueville, des travaux publics, les Grimprel, des finances, les Desprez, des affaires étrangères, et d'autres encore

furent cités à Tordre de cette France toute guerrière et dont tous les enfants se montrèrent dignes d'elle. Que n'eût-elle pas fait, cette France si aisément, si naturellement héroïque, si elle avait été consultée, alors qu'elle était sous l'empire de ces nobles sentiments du devoir envers son passé et envers son avenir! Pour avoir conservé le pouvoir sans faire appel à la nation, le gouvernement de la Défense nationale a encouru un reproche mérité, et qui reste.

Un peu plus tard, M. ïhiers, avec l'assentiment de ce gouvernement, eut une entrevue à Versailles avec M. de Bismarck. Il traita avec lui d'un armistice qui aurait permis à la France de se réunir en une assemblée constituante, et de décider de son sort. C'était dans les premiers jours de novembre. La négociation échoua, par suite du mauvais vouloir du parti militaire allemand, qui se refusait notamment au ravitaillement de Paris, pendant le temps nécessaire pour cette consultation nationale. M. de Bismarck avait proposé de laisser faire les élections, même dans les territoires occupés par les troupes allemandes, en offrant toutes facilités pour laisser procéder à cette opération. Le gouvernement crut devoir refuser cette ouverture. M. Thiers, dans une note adressée aux représentants des grandes puissances, en date du 9 novembre 1870, rend compte de cette négociation (1) avec M. de Bismarck et

(1) Voir le livre du gouvernement de M. Thiers par lui-même.

avec les chefs militaires de l'armée d'invasion. Jamais, ni dans ses luttes mémorables contre le courant de faux chauvinisme des séides de l'empire, ni au cours de ses démarches à travers l'Europe, lorsqu'il supporta toutes les fatigues du corps et de l'âme pour trouver des appuis et des concours en Europe; ni, lorsque, en dehors du gouvernement, simple citoyen, presque en suppliant, il chercha à arrêter le cours des hostilités ou à en atténuer les horreurs; jamais, malgré ses dégoûts, malgré son opinion personnelle sur les hommes et sur les choses qu'il jugeait en homme de bon sens et en homme d'État, jamais il n'oublia ce qu'exigeait l'honneur de la France de la part de ses négociateurs et de ses représentants plus ou moins autorisés. Il avait la fibre française plus sensible que ceux-là même qui se sont honorés en en faisant quelque parade ; mais il ne pouvait pas ne pas voir les fautes commises, même celles dont il chercha sans cesse à pallier les conséquences.

Un autre homme considérable, et qui a également marqué dans cette période de notre histoire, s'était tenu à l'écart des membres du gouvernement de la Défense nationale. Son attitude, son langage même ne dissimulaient pas assez le blâme, à un moment où l'action était plutôt de mise. Mais déjà, dans ces temps si malheureux auxquels d'ailleurs il ne restait pas indifférent, car il était, lui aussi, bon patriote, il laissait paraître les qualités et les faiblesses de son naturel : fin; porté à la critique; peu propre aux grandes affaires, peut-être par paresse; peu bien veillant en général, peut-être par indifférence; avec

un éloignement marqué pour les collègues qu'il avait connus dans les assemblées politiques; avec un sentiment qui ressemblait au dédain pour les membres du parti républicain qui constituaient le gouvernement provisoire, et en particulier pour Gambetta, qu'il traitait cavalièrement dans son intimité; d'une politesse froide, non sans dignité; un homme enfin qui sentait sa valeur, et à qui on n'en ferait pas accroire : c'était Jules Grévy. Il n'épargnait ni le blâme ni les paroles acerbes. Son bon sens aigu se révoltait contre les erreurs dont il était témoin, et le rendait rétif à toute illusion sur les suites de la guerre. Son patriotisme un peu terre ù terre ne se laissait pas influencer ni surtout égarer par le sentiment de fierté nationale et d'honneur qui ne permettait pas à la France de mettre bas les armes. Il eût voulu que l'on traitât avec l'ennemi dans le cours de ses triomphes. Opinion peut-être fort raisonnable ; mais ce sont pourtant ceux qui ont sauvé l'honneur qui étaient dans le vrai. Et d'ailleurs la couardise n'eût rien sauvé. Les Prussiens avaient leur siège fait; et ce ne sont pas des propositions ressemblant à des prières qui les auraient désarmés.

La faute de ne pas convoquer une assemblée générale des Français après la chute de l'Empire, avait été commise. C'est le lendemain du 4 septembre que le gouvernement issu de l'insurrection aurait dû consulter le pays, et remettre le pouvoir à ses repré-

sentants. Ceux-ci pouvaient, à ce moment précis, parler au nom de la France, et traiter avec l'ennemi. Plus tard, lorsque la lutte, qui avait été d'abord soutenue par les armées de l'Empire, fut devenue une sorte de lutte corps à corps de l'Allemagne avec la nation, il ne fut guère possible, il faut le reconnaître, de procéder à des élections.

Après l'échec de M. Thiers dans la négociation au sujet de l'armistice, qui pourrait dire avec assurance que la convocation des électeurs était chose réalisable? Paris assiégé, sans ravitaillement possible, la province en armes, tout entière occupée aux choses de la guerre; la désorganisation complète du pays au tiers envahi : à cette heure, on comprend que le gouvernement de la Défense nationale n'ait pas eu la volonté de consulter la nation. 11 n'en avait plus les moyens. Toute sa pensée tendait à la défense du pays contre l'ennemi du dehors. Et il avait, hélas! à compter avec l'ennemi du dedans, puisque, par un sacrilège odieux, l'esprit de désordre à l'intérieur se mêlait, sur quelques points du moins, à l'horreur de l'invasion. La situation était faussée; et la retraite de Rochefort lorsque le gouvernement de Paris avait, dès le début, reculé la date des élections municipales de Paris, avait bien souligné la faute primitivement commise, en même temps qu'elle le privait d'un précieux concours. Mais au mois de novembre, la question n'était plus entière; la parole était aux armes.

Le gouvernement de la Défense nationale se trouvait ainsi chargé seul de la conduite de la guerre et de ses lourdes responsabilités. Tâche effrayante, lorsqu'on songe que Paris était assiégé, sans commu-

nication avec le reste du pays, et que l'organisation militaire, financière, administrative de l'Empire étant profondément troublée dans la déroute générale, tout élait à créer. Personne alors ne lui reprochait l'autorité usurpée ni l'usage qu'il en faisait. La France entière n'eut qu'une âme. On la retrouve toujours généreuse, brave, héroïque dans les grandes crises nationales.

Certes, tout n'est point à louer, sauf l'armée et les vaillantes milices à peine organisées qui marchaient, presque sans armes, sans munitions, sans vivres et sous la flagellation d'un froid intense qui, par une accumulation de maux, sévit cette année-là comme en 1812. Le gouvernement de Tours offrit parfois un spectacle qui jurait avec la grandeur épique des événements. J'en fus témoin. J'eus l'occasion, dans une mission que j'avais à remplir, de voir de près M. Grémieux et M. Glais-fiizoin qui régnaient sans prestige, comme des rois fainéants, entourés de fanatiques et de familiers en général peu recommandables, en même temps que Ton rencontrait dans les rues des troupes de prétendus soldats, portant des costumes variés d'opéra-comique, et qui, troupes, soldats et gouvernement, offraient l'image d'une cohue en goguette, et d'un régime de laisser- faire, non sans saveur pour qui eût donné à ces sarabandes un instant de son attention. .

Ce n'était d'ailleurs que le côté épisodique des choses. Le gouvernement de Tours était quasi inaperçu. L'âme de la France était dans les camps. Le côté Iragique dominait tout; et personne au fond ne fut au-dessous de son rôle.

Gambetta sut alors, non pas faire naître le senti» ment national, mais l'exalter en face de l'étranger. Le pays d'ailleurs se prêta libéralement aux exigences d'une situation dont il ressentait profondément les angoisses. Conseils généraux, conseils municipaux, maires et tous ces administrateurs émérites des précédents régimes se mirent au service de sa dictature improvisée. Sous sa vive et forte impulsion, la France fournit des armées, équipa et arma les hommes, pourvut à tout. Et ce fut un merveilleux temps d'héroïsme et d'honneur.

Gambetta y a conquis son meilleur titre, à vrai dire son seul titre, à une renommée qui, dans l'ordre des faits d'où elle est née, touche à la gloire. Mais c'est à la nation même qu'il convient surtout de rendre hommage. Elle a montré, dans ces temps terribles, qu'elle était encore la grande nation, s'il est vrai que le signe de la grandeur est dans la magnanimité et dans le sacrifice.

Je n'ai pas le dessein de faire le récit de l'année terrible. Il y faut, à mon sens, l'âme et l'accent d'un poète. D'autres que moi raconteront les horribles péripéties de cette guerre, la désorganisation, génératrice des défaites; les ravages de l'invasion; les mille actes d'héroïsme individuel ; les douleurs sans nom et étreignant tous les cœurs; les milices, jeunes et vieux, sorties de terre et allant, gaiement et à la française, à la mort, au nom de la patrie; les erreurs et les fautes dans les stratégies ordonnées par des directeurs d'armée improvisés et inexpérimentés autant qu'impérieux; les prodigieux efforts des quelques capitaines qui surent, même alors, illustrer nos

armes : d'Aurelles, Jauréguiberry, Chanzy, et tant d'autres à Paris et sur les champs de bataille innombrables où Ton fit face à l'ennemi. La France fut vaincue sans honte. Mai 8 nous sommes à l'heure fatale où la nation enfin consultée devra se résoudre à subir la loi du vainqueur.

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