ÉLECTIONS DE MM. BARODET ET RANG
Dans l'intervalle des deux sessions, deux élections eurent lieu, Tune à Paris, l'autre à Lyon, qui toutes les deux, comme l'avait été l'élévation de M. Buffet à la présidence, eurent la même signification funèbre. C'étaient celles de M. Barodet et de M. Ranc, qui avait fait partie de la Commune, et, à ce titre, était poursuivi devant les conseils de guerre.
L'une et l'autre élections donnèrent lieu aussi à la rentrée en scène du parti républicain de l'Extrême gauche de l'Assemblée, jusqu'alors si réservé et si sage.
La discussion qui amena la retraite de J. Grévy avait, comme je l'ai dit, mis en lumière un personnage fort obscur, mais que les événements avaient fait sortir de son obscurité : c'était M. Barodet. Il avait été instituteur; puis, les jacobins du lieu s'étant rendus maîtres de Lyon, il était devenu maire de la ville. Une élection allait avoir lieu à Paris. Les jacobins de l'Assemblée trouvèrent là une occasion de faire cause commune avec leurs frères de Lyon, et aussi de faire leur entrée dans la politique active. Ils se lassaient d'être sages. Ils firent adopterla can-
dictature de M. Barodet. Cette vigoureuse entrée de jeu fut d'autant plus significative que le gouvernement de M. Thiers et les républicains nuance Centre gauche de Paris avaient leur candidat, qui n'était rien moins que l'homme le plus considérable du cabinet, M. de Rémusat, ministre des Affaires étrangères et l'ami personnel de M. Thiers.
M. de Rémusat portait un nom déjà illustre, et qu'il avait su illustrer davantage. Il avait en lui toutes les qualités d'un autre âge, mais qui, chez lui, ne paraissaient pas surannées. Il modernisait l'esprit, les habitudes policées, les façons d'ancien régime du temps de la Restauration. Il avait pris sa place parmi les hommes politiques les plus importants du gouvernement de Juillet; et il était au premier rang des hommes de lettres qui brillèrent d'un si vif éclat durant cette période. Un jour que je demandais à M. Thiers son opinion sur les hommes qui l'entouraient, il me dit de lui : « Rémusat, c'est un homme supérieur; les autres sont des hommes capables! »
La .supériorité de l'un des candidats sur l'autre faisait ressortir d'autant plus, comme une sorte de défi insolent, l'intention marquée de faire prévaloir la République jacobine sur l'autre. C'était un acte patent d'opposition, d'hostilité même, contre M. Thiers et contre les modérés de tous les camps. Le parti de l'Extrême gauche, de l'Union républicaine, la République française y Gambetta et ses amis n'hésitèrent pas à entrer en ligne contre le gouvernement. Grévy lui-même, qui avait au fond l'âme jacobine, n'osa pas conseiller à ses amis radicaux de résister à cette poussée révolutionnaire. M. Barodet
fut élu. Lorsque j'appris ce résultat en province, je compris que la partie était perdue.
Ce n'était rien encore; les jacobins entendaient pousser leurs avantages. Une élection devait avoir lieu à Lyon. Us ne craignirent pas de mettre en avant la candidature d'un homme qui avait hautement pris parti pour la Commune contre Versailles, M. Ranc. Un petit fait, que je n'ai connu que bien longtemps après, jette une étrange lumière sur la politique du parti jacobin, d'abord soigneusement cachée, puis cheminant sournoisement, empruntant tous les masques, et enfin triomphante ; politique que la France eût repoussée avec horreur si elle avait pu soupçonner ses desseins et deviner sa future prédominance.
Ce soir-là, quelques-uns des personnages les plus importants du parti se trouvaient réunis dans les bureaux du journal la République française; « c'étaient MM. Gambetta, Challemel-Lacour, Spuller, Allain-Targé, ceux-ci ayant disparu de la scène, et d'autres qui vivent encore. Et l'on attendait avec anxiété les dépêches annonçant successiyement les résultats du scrutin. Lorsque enfin la dernière dépêche fit connaître que M. Ranc était élu, l'un d'eux — c'était M. Spuller que la grâce de l'esprit nouveau n'avait pas encore touché — dit : o Enfin, ça y est! Nous pourrons désormais nous passer des modérés! » On fit chorus, en se félicitant. Et comme un des assistants se taisait : a Vous n'avez pas l'air satisfait, lui dit Gambetta, est-ce que le succès de Ranc vous contrarie? — Je n'ai rien contre M. Ranc, répondit M. X. . . , mais je trouve que vous vous démas-
quez trop tôt. — Je pense comme X... », ajouta M. Y... Ce petit colloque n'a pas d'autre intérêt, mais il est démonstratif, que de révéler la pensée secrète et les procédés politiques de ce parti républicain qui, grâce à une dissimulation, peut-être habile, mais si contraire à nos habitudes françaises, a pu se frayer le chemin vers la domination ; domination que la France n'aurait jamais laissé s'établir si les modérés, aujourd'hui excommuniés, n'avaient été sa caution devant le pays. Nous savons maintenant que ce procédé de parti est commandé dans la franc-maçonnerie; et tel est le secret de l'extraordinaire triomphe de la secte judéo- maçonnique, laquelle tient aujourd'hui la France sous sa loi, et ne tend à rien moins qu'à l'empire du monde.
M. Ranc sortit de France le lendemain; et il fut poursuivi devant le conseil de guerre pour le fait de sa participation à la Commune.