‹ L'Assemblée nationale de 1871 (volume 2)Chapitre 5 sur 36 · PÉRIODE ÉLECTORALE · texte numérisé non relu

PÉRIODE ÉLECTORALE

Le 27 janvier 1871 le gouvernement delà Défense nationale annonçait aux Parisiens que la résistance était à bout. Paris ne pouvait plus attendre de secours du dehors, et Paris était affamé. Il fallait se rendre.

La capitulation* fut signée le 28 janvier à Versailles ; mais la signature du chef du gouvernement, le général Trochu, n'y figure pas. Trochu avait donné sa démission. Un armistice fut conclu avec la clause qu'une assemblée constituante, convoquée immédiatement, aurait à prendre des résolutions sur la paix, et sur les conditions de la paix. La date des élections fut fixée par le gouvernement au 5 février, pour Paris, et au 8 février, pour la province.

Il fallait s'entendre à ce sujet avec la fraction du gouvernement qui, de Tours, s'était reportée à Bordeaux, reculant devant l'invasion. Là, l'influence de Gambetta était prépondérante. A la tête de la direction de la guerre, laquelle absorbait tout, il prenait aisément les allures de la dictature; il y était d'ailleurs naturellement porté. Il affectait volontiers une grande indépendance à l'égard du gouvernement de

Paris; et on pouvait craindre qu'à l'occasion de la paix, il prît ouvertement le parti de la résistance. Jules Simon fut délégué par ses collègues, pour faire prévaloir au besoin les volontés du gouvernement de la Défense nationale. Ce qui était prévu se produisit en effet. Gambetta avait annoncé qu'il n'accepterait pas la capitulation ni ses suites, et qu'il passerait outre aux résolutions arrêtées à Paris. C'était la révolte. Jules Simon déploya, dans cette circonstance vraiment critique, les qualités d'esprit très propres à de telles négociations qui étaient bien les siennes, mais aussi une fermeté de caractère qu'on lui connaissait moins. Gambetta dut céder. Il abandonna ses projets, en même temps qu'il abandonnait son titre de membre du gouvernement provisoire et de ministre de l'intérieur. Peu de temps après, il se retira même de la scène politique, après avoir donné sa démission de député d'Alsace. 11 alla vivre à Saint-Sébastien en Espagne, et ne rentra à l'Assemblée nationale qu'un peu plus tard, après la Commune.

Les élections se firent dans une sorte d'improvisation, au milieu de la désorganisation générale. Et cependant tout se passa avec une régularité relative, tant les rouages administratifs sont merveilleusement établis chez nous. A vrai dire, d'ailleurs, la surprise n'était qu'apparente. Depuis le commencement de la guerre, on n'avait, nulle part, perdu de vue l'éventualité d'élections, annoncées successivement pour

plusieurs dates, le 16 septembre, le 2 octobre, puis le 18. Elles n'avaient été reculées que par une sorte de consentement tacite, alors que toute l'énergie nationale était tendue vers la défense du territoire.

Dans les départements, les personnalités les plus en vue avaient été en quelque sorte désignées d'avance, pour le jour où les élections seraient possibles. Les grandes situations territoriales ou financières, les hautes charges de l'État, les renommées acquises, les services rendus pendant la guerre, à l'armée et à la tête des municipalités; avant tout les dévouements constatés et les faits de guerre qui avaient signalé tant de braves gens, officiers de troupes ou engagés volontaires, tels furent les titres qui fixaient les choix du suffrage universel. Nos grandes consultations nationales, quand le mécanisme administratif, ne fonctionnant plus, n'exerce plus sa haute pression pour les dénaturer, ont toujours eu ce caractère. Ce sont les champs de Mars des premiers temps!

Deux idées générales, à l'exclusion des dissentitiments qui divisaient les Français depuis si longtemps, dominaient alors :

C'était la paix au dehors, et la pacification au dedans. Tel fut le sens des élections des 5 et 8 février.

Au fur et à mesure que, par une succession de désastres, l'esprit public, sans être découragé, était amené à envisager l'issue fatale d'une guerre malheureuse, il inclinait de plus, en plus vers la paix, dans laquelle il voyait la cessation des désastres. Ce n'était pas la défaillance du patriotisme qui désarmait les

bras, c'était l'impossibilité raisonnée de vaincre; c'était l'âpre désir de sauver ce qui restait de la France.

La politique proprement dite était donc, pour le moment, écartée. Une seule idée de cette nature était dominante. C'était une invincible aversion contre l'Empire, auquel an attribuait nos malheurs et notre humiliation. Le sentiment public se détournait alors des personnes connues pour avoir servi l'Empire, ou soupçonnées seulement de lui conserver leur fidélité.

Sauf ce sentiment, justifié par les circonstances du moment, la fusion des âmes, opérée sous le coup des malheurs de la patrie, eut une grande part dans le mouvement électoral. Elle s'était manifestée d'une manière vraiment émouvante et bien à Ja française, lorsque toutes les générations depuis l'adolescence jusqu'à la vieillesse, mêlant les rangs, les origines et les âges; lorsque tous les Français, depuis le simple paysan et l'ouvrier jusqu'aux sommités sociales, tous, volontaires, mobiles et mobilisés, anciens zouaves pontificaux du général Charette, gentilshommes enrôlés, des princes mêmes, s'étaient rencontrés sur les champs de bataille, pleins des mêmes amertumes, supportant les mêmes souffrances et mêlant leur sang. Ces sentiments d'union patriotique survécurent à l'infortune commune; et on peut dire qu'ils dominèrent d'une manière générale dans la confection des listes électorales.

11 était pourtant possible d'y discerner, sur quelques points du territoire, les germes des discordes futures. Le parti républicain était en nombre presque infini-

tésimal au sein de la nation. Il n'avait ni crédit ni puissance. Mais les événements en 1870 lui avaient fait une situation exceptionnelle. Les noms des membres du gouvernement de la Défense nationale, tous républicains; les opinions antérieurement connues ou affichées récemment de la plupart des chefs de service, préfets, sous-préfets, membres du parquet, hauts fonctionnaires placés par le gouvernement à la tête des administrations, devaient donner au parti républicain l'illusion de penser qu'il était l'héritier naturel de l'Empire, et que son heure était arrivée. La nation le croirait aisément sur parole, comme toujours, quoique ce ne fût point alors son véritable état d'esprit, ni même son goût. On ne pensait ni à fonder une république, ni à servir les vues du parti républicain. On ne songeait qu'à rétablir Tordre, et à refaire la France. Mais le parti républicain était en possesion ; force énorme !

Il allait aussi profiter des dispositions d'esprit de la très grande majorité des hommes nouveaux que firent surgir les événements. La suite montrera qu'il n'en a pas profité seulement, mais qu'il en a singulièrement abusé, en se servant de concours qui lui furent apportés très généreusement au profit d'idées politiques et d'opinions sur l'ordre social qu'il se garda pendant longtemps de faire connaître.

À la date précise où nous sommes, il y avait un concert unanime de vœux en faveur de la paix extérieure et de l'union générale des bons citoyens. Les hommes nouveaux donnaient sans compter leur collaboration à la chose commune. Et tous s'unissaient encore dans leur ressentiment contre l'Empire,

responsable de nos désastres. La plupart d'entre eux n'avaient aucune préférence marquée pour les régimes politiques du passé. Ils avaient plutôt une tendance à constituer un régime nouveau auquel tous les anciens partis pussent se rallier, régime en quelque sorte impersonnel, dont le nom propre est République. Mais ce mot ne comportait pas pour eux une doctrine spéciale, exclusive, telle que les jacobins la formulent et l'appliquent. Ils avaient l'idée plus ou moins nette que la France, à bout d'expériences et de maux occasionnés par les révolutions, avait surtout besoin de se refaire, de renouer ses traditions perdues, et de reconstituer l'ordre social troublé et quasi détruit sous l'influence d'erreurs issues de la première révolution. L'œuvre à laquelle ils songeaient était une œuvre de réparation et de concorde. Us eurent la velléité plutôt que la volonté ferme de l'accomplir. Le temps n'était pas venu. Et d'ailleurs, ils en furent presque aussitôt détournés par d'autres soins que leur donnèrent les communards, et bientôt après les anciens partis politiques, qui ne . tardèrent pas à se reformer et à partir en campagne.

Il y a dans les événements qui remplissent une période d'histoire un enchaînement logique qui relie les conséquences aux commencements; mais ce lien ne s'aperçoit bien qu'à la lumière des faits accomplis et des résultats. Sous ce rapport, le récit d'un témoin des premiers jours, qui assiste encore à l'achèvement de la période, après trente-trois ans écoulés,

peut offrir quelque intérêt, malgré le déplaisir pour lui et pour les lecteurs de cette mise eu scène.

J'avais été élu membre de l'Assemblée nationale par le département du Nord. Dans cette région, le parti républicain avait précisément pris attitude, sous l'influence du docteur Testelin, lequel avait exercé très honorablement les fonctions de commissaire général du gouvernement de la Défense nationale, dans la région du nord : la Flandre, l'Artois et la Picardie. Ce qui se passa dans cette contrée donne l'image exacte du spectacle varié qu'offrit le pays tout entier pendant la pérode électorale.

Le département du Nord avait à élire vingt-huit députés au scrutin de liste. Pour former sa liste, le comité républicain central formé à Lille avait décidé que chaque arrondissement choisirait ses candidats, lesquels, réunis, formeraient la liste générale proposée au choix des électeurs. L'arrondissement d'Avesnes avait bien voulu m'adopter comme un de ses candidats : je devais donc figurer sur la liste générale de Lille, suivant la convention arrêtée. Mais, les directeurs de la campagne électorale, en vrais disciples du jacobinisme, remirent en honneur, à mon occasion, et leurs procédés autoritaires^ et la loi des suspects. Je ne leur parus pas d'assez bon teint, et ils m'exclurent de la liste générale. Le comité républicain d'Avesnes, présidé par un très digne homme, M. Aubry, avait une autre façon d'entendre les engagements pris. Il fit prévaloir son droit sur l'arbitraire, et il composa une liste particulière de vingt-huit noms, parmi lesquels il maintint le mien.

Sur ces entrefaîtes, le président du comité conservateur de Lille, M. Bernard, m'écrivit à Douai pour m'offrir une place sur la liste dite conservatrice. Je présume que je dus cet honneur à la recommandation d'un homme des plus distingués de ce tempslà, M. Lambrecht, député libéral sous l'empire, avec qui j'avais contracté amitié. Je le devais aussi sans doute à un livre, la Politique d'un provincial, que j'avais publié Tannée précédente, et qui était un exposé des doctrines de décentralisation et de liberté les plus opposées à l'Empire. Je me rendis à Lille, et je me mis en rapport avec M. Bernard, que je ne connaissais pas auparavant. Je lui dis que, très honoré de son offre, je devais, en retour, lui faire une déclaration afin d'éviter toute méprise. Dans le cas où l'Assemblée nationale aurait à se prononcer sur le régime politique à fonder, je voterais pour l'établissement de la République. M. Bernard accueillit fort bien ma déclaration. Cette solution politique, dit-il, ne l'effarouchait nullement : il y avait enjeu d'autres intérêts plus importants, et que l'on me tenait comme parfaitement propre à défendre ; et, enfin, dans la composition de la liste, on n'avait pas fait acception des opinions politiques des personnes, mais plutôt de leurs sentiments généraux au sujet de l'ordre social. Sur cette liste, en effet, figuraient en tête M. Thiers, M. Lambrecht, M. Corne, ancien constituant de 1848, et procureur général à cette époque près la cour de Paris, M. de Corcelles, ancien constituant, ami de Cavaignac, et qui avait adopté la République en 1848. Le journal libéral le plus important du département du Nord, VÊcho du

Nord, sous la direction de l'écrivain des Flandres, M. H. Verly', m'avait également adopté sur la liste qu'il avait préparée en dehors de celle du comité central. Cet épisode n'a d'autre valeur que de marquer, dès le début, des attitudes. 11 se termina d'ailleurs par l'écrasement de la liste républicaine, qui ne recueillit que cinquante mille voix, tandis que l'autre en recueillit de deux à trois cent mille.

Les hommes du vieux parti républicain se trompaient sur les vraies dispositions du pays. Celui-ci n'avait pas d'éloignement préconçu contre un régime républicain; il en avait un très net contre leur république. En hommes avisés et avertis par les événements du passé et, avec une habileté déjà très en éveil, ils mirent dans les premiers temps une sourdine à leur pensée véritable; ils surent mieux encore mettre à profit les dispositions largement libérales et confiantes de leurs concitoyens, disposés à leur donner un concours dont ils ont d'ailleurs fort bien abusé.

La France, plus librement qu'elle ne le fit jamais, élut une assemblée remplie d'hommes d'élite, et animée des sentiments les plus nobles. Il fallut qu'une guerre civile horrible, et que l'esprit de parti rendissent vain cet admirable effort de la France vers le salut !

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