‹ L'Assemblée nationale de 1871 (volume 2)Chapitre 6 sur 36 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Les élections étaient faites* Les élus partirent, incertains de la route à suivre, ne sachant s'ils pourraient arriver, tous les moyens de communication et de transport étant détruits et désorganisés : postes, télégraphes, voies ferrées; et la plupart des chemins barrés par les troupes étrangères campées sur notre sol. Il nous fallut des passeports spéciaux pour traverser leurs lignes. Partis de Lille, nous arrivâmes à Paris dans la nuit, après avoir franchi l'Oise à Creil, sur un pont de bateaux.

À la gare du chemin de fer du Nord, silence et ténèbres; point de lumières ni de personnel. Je dus aller à la découverte, et je trouvai un brave homme qui consentit, moyennant 30 francs, à transporter nos malles sur une petite voiture à bras de

la gare à un hôtel, dit hôtel d'Orient situé dans la rue des Àugustins (actuellement rue Daunou.) Ni mouvement ni lumières dans les rues; rien que le silence et l'ombre; deux ou trois cafés sur le boulevard éclairés à peine à la bougie. Le lendemain matin, même difficulté de transport jusqu'à la gare d'Orléans ; et avant de partir, un morceau de pain noir avec une tranche de cheval grillée : mauvaise nourriture! À peine sortis des fortifications, nous dûmes, à Ghoisy-le-Roi, exhiber nos passeports et les montrer à un officier prussien : dure humiliation pour les représentants de la France ! A travers les pays dévastés, sur des voies à peine refaites, les lignes télégraphiques coupées, marchant le plus souvent comme au pas, point de buffets dans les gares démolies ou ravagées, avec des haltes fréquentes, et après deux journées remplies de ces tristesses et de ces fatigues, on arriva à Bordeaux : et là, même embarras, causé par l'encombrement et par la confusion de tout un monde, de représentants du peuple, de fonctionnaires, de troupes, qui emplissaient les gares, les rues et les hôtels. Il fallut, pendant les premiers jours, des prodiges d'invention pour se retrouver, pour se faire même reconnaître, pour se nourrir et se loger.

Déjà plusieurs séances de l'Assemblée nationale avaient eu lieu quand nous arrivâmes. Elle était installée hâtivement dans la salle de spectacle : tout le parterre, les fauteuils d'orchestre et les baignoires

PBEMIÈBE SESSION 35

remplis par les députés : le bureau de l'Assemblée était sur la scène : les salles de commissions et les bureaux, le vestiaire, et la buvette tant bien que mal organisés; mais avec un souci très marqué de donner à l'Assemblée les aises et le confort nécessaires. Les premiers jours se passèrent dans un cadre, dans un milieu, dans le tumulte de sentiments violents et extraordinaires, tels, qu'il est difficile de les représenter après trente-trois ans passés, et impossible de les décrire exactement.

L'aspect de la ville de Bordeaux était singulier. Ce n'était plus une ville; c'était un vaste rassemblement qui masquait la cité de la veille. Le gouvernement de Tours s'y était campé avec son personnel, ses bureaux improvisés, et le cortège habituel des employés, et déjà des solliciteurs. Des débris de troupes débandées y avaient reflué; des personnages plus ou moins attitrés, serviteurs ou quémandeurs du Régime qui allait surgir du chaos, emplissaient les coulisses et les antichambres. Les administrations publiques s'étaient installées au hasard ; on ne savait où les trouver; et les députés, presque tous nouveaux venus dans la vie politique, un peu perdus dans ce grand désordre, allaient au hasard, à la recherche des endroits où ils avaient chance de se rencontrer et de se concerter. Dans les premiers moments, ce fut une confusion extraordinaire.

L'Assemblée nationale siégeait presque en permanence. Le travail d'organisation y fut actif, fiévreux. Il se fit promptement, grâce aux traditions parlementaires connues de ceux des anciens députés qui avaient été réélus, grâce à l'expérience d'un ques-

teur dont le nom était célèbre dans sa partie, M. Baze, grâce enfin à l'ingéniosité de tout public français, qui se rend promptement compte des situations improvisées, et qui s'y accommode. Au premier abord, cette Assemblée présentait l'image d'une foule; foule vibrante encore des impressions violentes reçues des derniers événements. Rassemblement d'hommes inconnus les uns aux autres, peu communicatifs, comme en observation; et, sous l'apparence d'une sorte d'agitation, pénétrés de je ne sais quelle solennité qui ressortait invinciblement de cet ensemble, dominé partout et sans cesse par l'image de la France mutilée et presque agonisante.

Aussi le sentiment qui prévalait dans cette foule, fut le patriotisme. Il rattachait les uns aux autres, par une sorte d'entente tacite, tous ces hommes venus des quatre coins de l'horizon. Et pourtant, ceux qui, par habitude d'esprit, peuvent s'abstraire des circonstances ambiantes, et, même au milieu d'événements exceptionnels, savent garder l'acuité d'observation, purent distinguer un groupe à part dans cette assemblée. C'était le groupe des députés de Paris, de ceux du moins qui la quittèrent presque aussitôt, pour aller se perdre dans les rangs de la Commune. Ils avaient pris place presque tous dans les baignoires de la salle de spectacle, à la gauche du bureau de l'assemblée. Leur air et leur extérieur étaient à part; violents, presque farouches, avec des allures un peu débraillées; contrastant avec celles de l'immense majorité des députés, de moeurs et d'habitudes sociales en général différentes. Ils faisaient contraste avec les députés de province.

On retrouva plus d'un d'entre eux sur les bancs des accusés de la Commune devant les conseils de guerre de Versailles. L'un d'eux, Millière, qui fut fusillé plus tard sur les marches du Panthéon, lors de l'entrée des troupes dans Paris, à la fin de la Commune, prit la parole plusieurs fois, et montra un vrai talent d'orateur. Un autre, dont je ne connus le nom que bien longtemps après, se remarquait entre tous, par l'étrangeté de son visage, son teint mat, d'un ton presque bleu, des yeux profondément enfoncés- dans l'orbite, noirs et ardents, les cheveux coupés ras et la moustache d'un noir qu'on eût dit foncé, d'un type rappelant une race asiatique : physionomie énergique, dure, et entre toutes impressionnante, c'était M. Clemenceau.

On se montrait aussi les hommes qui avaient conquis une notoriété quelconque, ceux qui avaient joué un rôle dans l'Union libérale de la fin de l'Empire, les Cinq surtout, qui avaient ouvert la campagne d'opposition, et donné la première secousse. Mais surtout, on cherchait à voir et à connaître les héros de la guerre, les grands soldats, Trochu , Ducrot, Chanzy, La Roncière le Noury, l'amiral Pothuau, d'Aurelles de Paladines, et tant d'autres : et enfin beaucoup de ces héros inconnus qui, dans les rangs des milices levées à la hâte, s'étaient noblement conduits, comme le colonel de Chadois, le héros de Coulmiers; Costa de Beauregard, le comte de Bastard ; dont plusieurs portaient encore l'uniforme et les traces de leurs nobles blessures. Je ne saurais les nommer tous; mais tous excitaient au plus haut point notre admiration et notre recon-

naissance. Beaux sentiments que les ingénus prodiguent, mais qui sont de peu de prix auprès des infatuations de monde ou de parti.

Je n'étais pas encore arrivé, lorsque Garibaldi Ht son apparition à la séance dans laquelle il donna sa démission de député de la France. Sa présence dans F Assemblée y avait produit un effet plutôt défavorable et pénible. J'assistais à la séance dans laquelle Victor Hugo donna lui aussi sa démission. Il apparut coiffé d'un képi de garde national quoiqu'il eût des vêtements civils. Son apparition et son discours furent d'un médiocre effet, en désaccord avec les circonstances tragiques du temps et avec l'idée que l'on se faisait de son génie. 11 ne fut pas compris. Je l'ai retrouvé autrement grand plus tard, lorsqu'il habitait Paris, après que fut passé ce temps d'émotions, où tout le monde sortait de soi ; tant le tragique des choses transformait les paroles, les gestes et les figures.

Les réunions étaient fréquentes, dans les bureaux, dans les commissions, et en séance publique. Les circonstances nécessitaient des solutions promptes. Là, les affinités naturelles commencèrent à opérer des rapprochements entre hommes jusqu'alors inconnus les uns aux autres; on se classait. Il fut frappant que, par une sorte de convention tacite, on fut quasi unanime à garder, au moins pour le moment, la forme anonyme du gouvernement de la République. Peut-être des groupements séparés songeaient-ils à un autre Régime, qui ne pouvait être que la monarchie, tant le nom seul de l'empire était alors l'objet d'une réprobation universelle. En

tout cas, les revendications, s'il y en eut, demeurèrent fort discrètes. Mais au contraire, un mouvement d'adhésion personnelle se portait presque unanimement vers M. Thiers, que la France avait en quelque sorte désigné comme chef, par ses vingtsix élections.

Le soir, on se réunissait chez lui, en grand nombre ; c'est là que se concentraient la pensée politique du jour et l'action.

M. Thiers accueillait tout le monde avec beaucoup d'aménité, de présence d'esprit, attentif et accueillant. Il conservait au milieu de ce tumulte d'hommes, de choses, d'occupations accablantes et de responsabilités énormes, un calme souriant, une possession de soi, un ton de bonne humeur, qui rendaient confiance et relevaient les courages.

Quelle fut à Bordeaux l'attitude de M. Thiers à l'égard des partis politiques? Gela importe, puisque, à raison des circonstances, il fut à cette époque, ce qui a été donné à bien peu d'hommes, l'arbitre de la France.

Les royalistes ont dit qu'il avait pris à leur égard des engagements, et qu'ils se croyaient autorisés à compter sur son concours pour restaurer un trône. M. Thiers s'est toujours défendu d'avoir pris un engagement de ce genre. Mon impression est qu'il n'en avait pas pris en effet. Toute sa conduite ultérieure l'a fortifiée.

M. Thiers avait, depuis longtemps, je crois, conçu

la pensée que, après tant de bouleversements, au milieu de tant de divisions de partis persistants, la République était le gouvernement qui convenait le mieux à la France. Il vérifiait pour la seconde fois son mot de 1848 : que c'était le gouvernement qui nous divisait le moins. Non qu'il eût du goût pour le parti républicain, ni pour le régime des deux républiques du passé. Il en avait plutôt horreur, et il montrait peu de sympathie pour les républicains qualifiés. Mais il pensait que, sous un régime impersonnel, on pourrait rassembler toutes les forces vitales du pays, et les utiliser dans l'intérêt commun. Cette conception avait sa grandeur et son utilité pratique. Il se peut qu'il la rapportât à lui. Il n'est pas défendu de rêver le rôle d'un Washington ; mais on ferait tort à son patriotisme, que personne ne conteste, si on prétendait qu'il ait eu alors la pensée de subordonner les intérêts de France à son ambition personnelle. Il y avait, là, sur l'heure, une œuvre de salut, de sauvetage plutôt, à accomplir. Il ne songeait qu'à elle. Il s'agissait bien des querelles de parti !

Au fond de son esprit, il excluait les républicains de la République, au moins dans les premiers temps. Il concevait, je crois, une espèce de monarchie de juillet sans le roi. Il ne s'était pas entièrement défait des préjugés et des préventions de la bourgeoisie de cette époque-là. En homme très pratique qu'il était, il accordait une importance trop exclusive et prépondérante au mécanisme politique créé par le génie despotique de Napoléon I er . Il ne faisait pas assez de cas peut-être des forces morales nécessaires à

la vie d'un peuple. Il était trop l'homme de la Révolution, pour admettre entièrement que ces forces morales ont leurs racines dans le passé, dans les traditions de race, dans les croyances religieuses et catholiques, dans l'antique organisation corporative de la nation. Sous ce rapport, il n'était pas l'homme de la rénovation nécessaire, de celle qui tirera la France à la fois de ses erreurs et du gouffre dans lequel elle tombe. L'heure de cette rénovation, semble-t-il, approche.

Mais il fut l'homme extraordinaire du moment, pour sauver le pays du gâchis effroyable, des ruines, de l'état désespéré dans lequel il se trouva à l'issue de la guerre de 1870. Sa science gouvernementale, son art dans le maniement des hommes et des affaires, art qu'il avait appris sous les régimes du passé, sa connaissance des ressources de la nation, son esprit de décision, son bon sens, ses facultés merveilleuses d'homme d'État, accomplirent alors des prodiges, et lui méritent une reconnaissance éternelle.

En homme pratique qu'il était, il ne songea qu'à l'affaire présente, la grande affaire du salut du pays. Il se servit des instruments de gouvernement qu'il connaissait, qui étaient à sa main, qu'il fallait utiliser sur l'heure; et tout entier à cette œuvre qu'il voyait avec clarté, il écarta tous les obstacles que pourraient lui opposer les prétentions respectives des partis. Ceux-ci ne lui apportaient aucun secours dans l'œuvre à faire, et ils lui auraient plutôt créé des embarras qui l'auraient rendue impossible.

Aux prétentions de ces partis, qui d'ailleurs ne

s'affirmèrent pas publiquement, il opposa des fins de non-recevoir immédiates. Il ne pouvait donc prendre d'engagements ; et il renvoya les questions de cet ordre à une autre époque, lorsque le pays aurait repris possession de lui-même. Gomment songer à autre chose, alors que l'ennemi était encore campé sur la moitié du sol de France?

En face des exigences d'une telle situation, toute autre préoccupation lui causait une sorte d'irritation patriotique. Il exigea que les princes d'Orléans, dont quelques-uns avaient noblement servi dans les armées de province, se tinssent éloignés de Bordeaux ; de même qu'il écartait les représentants les plus en titre de la République, tels que Gambetta et ses amis. Mais en revanche, il se trouva très vite fortifié de la puissante adhésion de la grande majorité des députés nouvellement élus : gens sans parti pris, calmes, résolus, point entêtés dans des préventions ni des préjugés d'antan, uniquement occupés des maux de la patrie.

On a dit, je lis dans des livres écrits par des hommes de talent, mais qui ne furent pas témoins de ces événements, je lis que la majorité de l'Assemblée de Bordeaux était monarchiste. Je l'ai vue, j'ai vécu parmi elle, attentif à tout ce qui se passait autour de moi, libre d'esprit, sans attache avec aucun parti. Mon opinion estque si on l'avait consultée alors, elle aurait plutôt adopté la République que la Royauté. La vérité est qu'elle ne fut pas consultée; qu'elle ne pouvait pas l'être; que les ambitions personnelles des hommes de parti et les préférences désintéressées des amis des royautés déchues n'au-

raient même pas osé se faire jour, en face des intérêts de vie et de mort nationale qui pesaient sur tous les esprits. Ce que l'Assemblée nationale aurait pu faire, si elle avait été consultée, personne n'est donc autorisé àje dire : mais il est permis à un témoin d'affirniei qu'aucun parti, et ce fut leur honneur, ne songea à sa cause particulière dans cette crise terrible, où on ne pouvait songer qu'à la cause commune. Le salut du pays domina tout.

Page 1