CONSTITUTION DE L'ASSEMBLÉE ET DU POUVOIR EXÉCUTIF
A. la première séance de l'Assemblée nationale, le 13 février, les membres présents du gouvernement de la Défense nationale prirent place parmi nous. C'étaient MM. Jules Favre, Jules Simon, Emmanuel Arago,Glais-Bizoin,le général Le Flô,Garnier-Pagès, Eugène Pelletan, l'amiral Fourichon, Ernest Picard. M. Jules Favre fit connaître que le gouvernement était démissionnaire. L'Assemblée s'était constituée elle-même sous la présidence du doyen d'âge, M. Benoist d'Azy, avec MM. de Castellane, l'Ebragy, Paul de Rémusat secrétaires.
Le 16 février, on déposa sur le bureau de l'Assemblée la proposition de loi destinée à constituer le gouvernement :
« Les représentants du peuple soussignés proposent à l'Assemblée nationale la résolution suivante :
« M. Thiers est nommé chef du Pouvoir exécutif de la République française.
« Il exercera ses fonctions sous le contrôle de l'Assemblée nationale, avec le concours des ministres qu'il aura choisis et qu'il présidera. Signé. Dufaure,
Jules Grévy, Vitet, Léon de MalevilJe, Lucien Rivet, le comte Mathieu de la Redorte, Barthélémy Saint- Hilaire. »
Une commission de quinze membres dut examiner d'urgence cette résolution.
Les commissaires élus furent MM. Dufaure, Fresneau, Victor Lefranc, qui fut rapporteur; Casimir Perier, Salvy, Ernest Picard, amiral Pothuau, de Lasteyrie, de Bonald, Audren de Kerdrel, Rivet, Vitet, Daru, Mattel çt Edouard Charton.
Il est à remarquer que cette commission comprenait des représentants de toutes les opinions, observation qui a sa valeur, puisqu'il s'agissait de ratifier un pouvoir qui serait exercé sous le titre de la République.
A la séance du 17 février, M. Keller, député d'Alsace, déposa une proposition de loi ainsi conçue :
« L'Alsace et la Lorraine ne veulent pas être aliénées (art. 2). — La France ne peut consentir ni
signer la cession de la Lorraine et de l'Alsace
(art. 3). — L'Europe ne peut permettre ni ratifier
l'abandon de l'Alsace et de la Lorraine En
résumé, l'Alsace et la Lorraine protestent hautement contre toute cession, et la France ne peut la consentir, l'Europe ne peut la sanctionner.
« En foi de quoi nous prenons nos concitoyens de France, les gouvernements et les peuples du monde entier à témoins que nous tenons d'avance pour nuls et non avenus, tous actes et traités, vole et plébiscite, qui consentiraient l'abandon en faveur de l'étranger de toutou partie de nos provinces de l'Alsace et de la Lorraine.
« Nous proclamons par ces présentes à jamais inviolable le droit des Alsaciens et des Lorrains de rester membres de la nation française, et nous jurons tant pour nous que pour nos commettants, nos enfants et nos descendants, de le revendiquer éternellement et par toutes les voies, envers et contre tous les usurpateurs. »
M. Keller m'a raconté que ce fut lui qui rédigea la protestation des députés d'Alsace-Lorraine, laquelle fut acceptée par Gambetta, qui était l'élu du Bas-Rhin. Il jugea, d'accord avec ses collègues, qu'il devait faire une démarche auprès de M. Thiers, avant de porter leur protestation à la tribune. Ils voulaient faire savoir au président que leur intention n'était nullement de lui créer des embarras, mais lui expliquer qu'ils ne pouvaient faire autre-* ment ni moins que de protester au nom de l'Alsace- Lorraine contre un traité qui les dépossédait de leur nationalité. Soit que M. Thiers fût sous le coup de préoccupations trop vives, soit qu'il eût mal interprété cet acte de protestation, il reçut fort mal la députation, déclarant qu'il ne voulait rien entendre... Mais ne doit-on pas excuser des mouvements d'impatience chez l'homme qui supportait alors un tel fardeau d'affaires, de soucis, de responsabilités? 11 s'imagina sans doute qu'une démarche, si naturelle pourtant et si touchante, avait pour but d'empêcher ou de retarder les négociations en vue de la paix. Telle n'était pas la pensée ni, hélas! l'espérance de M. Keller et de ses concitoyens d'Alsace-Lorraine !
Les sentiments de l'Assemblée entière étaient à l'unisson de cette noble et pathétique protestation de M. Keller. Nous sentions, d'une part, la douleur poignante d'une séparation qui avait le double aspect d'un déchirement de la patrie et d'un acte d'abdication de la France vaincue, et d'autre part le poids d' une fatalité inéluctable.
Une hésitation visible trahissait l'état de notre âme. M. Thiers, qui avait le souci des événements plus forts que nous et que lui-même, comprit qu'il fallait vaincre nos scrupules. Il monta à la tribune et dit : « Il n'y a qu'une chose digne de vous, digne de la France, digne d'un vrai patriotisme, c'est de prendre votre parti tout de suite, pour qu'on sache ce que vous voulez tous. Allons immédiatement dans nos bureaux et que chacun dise ce qu'il veut. Car, sachez-le bien, vous ne pourrez vous cacher derrière le gouvernement que vous instituerez. Ayez le courage de votre opinion : ou la guerre ou la paix! »
On suspendit la séance, et une commission, nommée sur l'heure, rapporta le jour même la résolution suivante, par l'organe de M. Beulé :
« L'Assemblée nationale, accueillant avec la plus vive sympathie, la déclaration de M. Keller et de ses collègues, s'en remet à la sagesse et au patriotisme des négociateurs »
Tout le monde comprenait, hélas! que la France était à la merci du vainqueur.
Dans la même journée, la commission nommée pour étudier la proposition relative à la constitution du gouvernement avait fait son œuvre, et elle avait nommé pour rapporteur M. Victor Lefranc. Le choix de M. Victor Lefranc indiquait par lui-même l'esprit qui avait dominé dans la résolution prise. On le classait parmi les républicains modérés. Il lut immédiatement son rapport qui mettait en vive lumière deux points essentiels : 1° le droit constituant de l'Assemblée; 2° l'existence de fait de la République. Cette double affirmation, presque unanimement souscrite, devint la loi qui s'imposa plus tard à l'Assemblée, lorsque se firent jour les velléités contraires des partis.
Le rapporteur fut très catégorique à ce sujet : « Cette explication ; disait-il, n'est autre chose que l'affirmation incontestable du droit souverain de la nation et de l'Assemblée qui la représente, mise à côté de l'affirmation d'un fait non moins incontestable, l'existence du gouvernement de la République française, si bien nommé, malgré nos malheurs, le gouvernement de la Défense nationale, le gouvernement au nom duquel nous avons oublié nos dissensions, versé notre sang, sauvé notre honneur et réuni cette Assemblée. »
Le texte de la résolution confirmait ces déclarations.
« L'Assemblée nationale, dépositaire de l'autorité souveraine,
« Considérant qu'il importe, en attendant qu'il soit statué sur les institutions de la France, de pourvoir immédiatement aux nécessités du gouvernement et à la conduite des négociations :
a Décrète :
« M. Thiers est nommé chef du pouvoir exécutif de la République française. Il exercera ses fonctions, etc. »
La proposition fut votée à la presque unanimité des voix. Aucune protestation ne fut formulée contre les déclarations qu'elle contenait.
Le 9 mars, M. Thiers fit connaître la composition de son ministère qui fut ainsi constitué :
Dùfaure, ministre de la justice;
Jules Favre, ministre des affaires étrangères;
Ernest Picard, ministre de l'intérieur;
Jules Simon, ministre de l'instruction publique;
De Larcy, ministre des travaux publics ;
Lambrecht, ministre de l'agriculture et du commerce;
Général Le Flô, ministre de la guerre;
Amiral Pothuau, ministre de la marine.
Pouyer-Quertier, désigné pour le ministère des finances, n'entra en fonctions que plus tard.
L'affaire la plus pressante était celle des négociations en vue de la paix. M. Thiers se fit adjoindre une commission désignée par l'Assemblée pour l'assister ; cette commission se composait de :
MM. Benoist d'Azy, Victor Lefranc, Teisserencde Bort,de Mérode,Desseilligny,Laurenceau, de Lespérut, Saint-Marc-Girardin, Barthélémy Saint-Hilaire,
général d'Aurelles de Paladines, amiral La Roncière le Noury, Pouyer-Quertier, Vitet, Batbie, amiral Saisset.
Il partit pour Versailles avec la commission; et il fut décidé que l'Assemblée suspendrait ses séances pendant son absence.
La première période de notre séjour à Bordeaux avait été agitée, tumultueuse, sous l'empire de sentiments violemment tendus. Les séances presque constantes tenaient le public, si composite alors, de Bordeaux, et l'Assemblée elle-même, dans un état de surexcitation presque continue. On vivait dans une atmosphère chargée d'électricité. Il y avait beaucoup d'éléments révolutionnaires dans cette foule qui remplaçait la population habituelle de Bordeaux, de mœurs tranquilles et avisée. Ces éléments, mis en contact avec la fraction avancée et particulièrement parisienne de l'Assemblée, manifestaient contre celle-ci un sentiment de défiance qui ne tarderait pas à se tourner en hostilité.
Les hommes qui avaient joué un rôle dans les clubs tumultueux de Paris, les échappés du siège, beaucoup des combattants d'hier, enfiévrés encore de la bataille et pleins d'un patriotisme un peu en dehors et farouche, contrastaient par leur attitude avec le ton plus calme, avec les allures plus simples de la grande majorité de l'Assemblée. Ce n'est pas que les sentiments fussent différents ni le patriotisme moindre. Mais on retrouvait chez plusieurs
députés parisiens un certain air de bravade qui eût été plutôt de mise devant l'ennemi; et dans leurs propos ou leurs discours, un ton théâtral et dramatique qui parut hors de propos. M. Langlois, par exemple, qui portait encore le bras en écharpe et qui s'était courageusement conduit pendant le siège; M. Tirard, qui avait conservé de sa fréquentation dans les réunions publiques des habitudes de harangue violente et de gestes un peu excessifs; beaucoup d'autres encore étonnaient les gens plus paisibles qui venaient de nos provinces.
Pour le public enfiévré, et aux yeux des députés à titre plus particulièrement républicain, cette attitude relativement calme était déjà suspecte — tant la suspicion est dans le sang des jacobins, — et on qualifiait de ruraux, en donnant à cette qualification un sens fâcheux, la partie de l'Assemblée qui n'était pas sans cesse dans cet état d'exaltation, — ce méine état qu'on a attribué un peu plus tard à ce qu'op appelait la fièvre obsidionale.
Les sentiments de cette foule, très composite > n'étaient point tous blâmables. Us étaient seulement excessifs; et ils produisaient un état général d'enfiévré ment qui donna lieu, soit à l'Assemblée, soit au dehors, à des scènes pénibles. Il y eut des jours, où le gouvernement dut prendre des mesures pour faire protéger les membres de l'assemblée contre des manifestations injurieuses et menaçantes de cette population dévoyée.
Ce qui, pour beaucoup d'entre nous, faisait excuser ces exagérations de ton et de langage, c'était la situation tragique que nous sentions tous au même degré.
Nous savions aussi que ces représentants véhéments de l'opinion républicaine étaient les mêmes hommes qui avaient subi de plus près les affres du siège et de l'invasion; qui avaient combattu vaillamment sous les murs de Paris, et qui étaient les adversaires les plus avérés de l'Empire, dont le souvenir seul était alors abhorré. Telle était la violence des sentiments universels contre l'Empire, que dans la séance du- 4 mars, M. Clemenceau, sans soulever de réclamations immédiates put, au nom d'un club positiviste de Paris, déposer une pétition demandant que la Corse cessât immédiatement de faire partie de la République française.
Vers le même moment la libre-pensée faisait sa première apparition à la tribune française, par l'organe de MM. Floquet, Millière et Tolain, mais l'esprit général était ailleurs. Ces premières manifestations de la puissance maçonnique, qui devait plus tard devenir dominante, passèrent inaperçues. Nous ne voyions alors que le présent et le passé d'hier. On comprend et on excuse bien des torts en famille, dans la douleur commune.