‹ L'Assemblée nationale de 1871 (volume 2)Chapitre 8 sur 36 · LA DÉCHÉANCE DE L'EMPIRE · texte numérisé non relu

LA DÉCHÉANCE DE L'EMPIRE

M. Thiers était revenu de Versailles le 28 février, et le jour même, l'Assemblée tint séance pour recevoir la communication du traité de paix. On en connaissait déjà la terrible condition : la perte de l'Alsace et d'une partie de la Lorraine.

Le projet de la loi ratificative fut lu. Il était ainsi conçu :

« Le chef du pouvoir exécutif de la République française propose à l'Assemblée nationale le projet de loi dont la teneur suit :

« L'Assemblée nationale, subissant les conséquences de faits dont elle n'est pas l'auteur, approuve les préliminaires de paix dont le texte est ci-annexé, et qui ont été signés à Versailles, le 26 février 1871, par le chef du pouvoir exécutif et par le ministre des affaires étrangères de la République française d'une part :

«Et d'autre part, par M. le Chancelier germanique, le comte Otto de Bismarck-Schœnhausen, le ministre d'État et des affaires étrangères de S. M. le roi de Bavière, le ministre des affaires étrangères de S. M. le roi de Wurtemberg et le ministre d'État représentant S. A. R. le grand-duc de Bade :

« Et autorise le chef du pouvoir exécutif et le ministre des affaires étrangères à échanger les préliminaires de paix dont la lecture a été faite à l'Assemblée nationale, et dont l'instrument authentique sera déposé aux archives du ministère des affaires étrangères. »

M. Barthélémy Saint-Hilaire, qui remplissait déjà et qui continua à remplir les fonctions de secrétaire général de la Présidence, lut à la tribune le texte des préliminaires de paix.

M. Thiers demanda l'urgence.

Tout ceci fut écouté dans un silence morne.

L'Assemblée était comme chargée de douleur et de honte.

Tout à coup ses sentiments contenus se déchaînèrent en une tempête furieuse... Mais il faut citer le Journal officiel.

Un député d'Alsace, M. Bambérger, monte à la tribune et dit :

« Ce traité constitue, selon moi, une des plus grandes iniquités que l'histoire des peuples et les annales diplomatiques auront à enregistrer. Un seul homme, dont le nom restera éternellement cloué à l'infâme pilori de l'histoire, devait le signer. Cet homme, c'est Napoléon III. »

On entend à droite : « Napoléon III n'aurait jamais signé un traité honteux. »

Des voix. — Qui a dit cela? les noms? le nom de celui qui a dit cela?

— C'est M. Galloni d'Istria.

MM. Gonti et Gavini prononcent des paroles qu'on n'entend pas.

Plusieurs membres. — A la tribune ! Allez dire cela à la tribune.

M. Gonti monte à la tribune, très calme et intrépide ; les cris de la salle couvrent sa voix.

J. Simon. — Parlez! Parlez donc! Osez défendre l'auteur de toutes nos catastrophes!

Alors se déchaîna une tempête indescriptible.

M. Conti tient tête très courageusement.

— Oui, Messieurs, ce gouvernement pour lequel vous n'avez pas assez d'injures...

— Assez ! assez !

Le marquis de Franclieu. — Descendez de la tribune. Les bourreaux n'ont pas le droit d'insulter leurs victimes.

Schcelcher. — Levez la séance, monsieur le président!

Des voix. — Les Prussiens sont chez nous, Messieurs, hâtons-nous.

M. Conti. — Je n'ai jamais vu dans une assemblée une pareille intolérance (Exclamations).

M. Dufaure. — Et quand M. Thiers vous recommandait la paix, vous avez été sur le point de l'arracher de la tribune !

Plusieurs voix. — La déchéance! la déchéance!

M. Bethmont. — Il n'y a qu'un moyen de clore l'incident, c'est de prononcer la déchéance de l'empereur Napoléon III et de sa dynastie.

(Oui! oui !...) Toute la salle se lève et crie : « La déchéance ! la déchéance ! » M . Target monte à la tribune pour remettre au Président une proposition. On interpelle M. Conti. Tout le monde se lève. On monte sur les bancs, — le cri : la déchéance ! est

répété à l'infini. — Rien ne peut plus arrêter cette explosion de la colère. C'est la nation même qui se lève et qui crie sa douleur.

M. Grévy. — Puisque le calme ne se. rétablit pas, je vais lever la séance pendant un quart d'heure.

Il se couvre, se lève et la séance est suspendue.

Elle fut reprise à deux heures un quart.

Le Président. — Je prie l'Assemblée de ne plus se laisser distraire par des émotions, quelque légitimes qu'elles soient, du sentiment de gravité et de calme douloureux qui doit présider à cette délibération. Je donne la parole à M. Target pour une motion d'ordre.

M. Target lit la proposition de déchéance. M. Conti proteste et demande la parole, mais M. Thiers se lève et monte à la tribune.

Je le vois encore tout plein des mêmes émotions que nous-mêmes, la voix tremblante et l'âme ferme, rempli de l'idée qu'il était en ce moment la personnification même de la France; qu'il lui appartenait de sauvegarder sa dignité, en exprimant ses sentiments.

« Je vous ai proposé, dit-il, une politique de conciliation et de paix, et j'espérais que tout le monde comprendrait la réserve et le silence dans lesquels nous nous renfermons à l'égard du passé. Mais lorsque ce passé se dresse devant le pays, lorsque ce passé semble se jouer de nos malheurs, dont il est l'auteur.. . le jour où ce passé se dresse devant nous, quand nous voudrions l'oublier, lorsque nous courbons la tête, sous ses fautes, permettez-moi de le dire, sous ses crimes — savez-vous ce que disent en

Europe ces princes que vous représentez? — Je l'ai entendu de la bouche des souverains, ils disent que ce n'est pas eux qui sont coupables de la guerre, que c'est la France : ils disent que c'est nous. Eh bien! je leur donne un démenti à la face de l'Europe! non, la France n'a pas voulu la guerre. C'est vous, vous qui protestez, c'est vous qui l'avez voulue...

M. Gonti proteste... Gris : A F ordre! à tordre!

M. Thiers. — Vous avez méconnu la vérité. Elle se dresse aujourd'hui devant vous; et c'est une punition du ciel de vous voir ici obligés de subir le jugement de la nation, qui sera le jugement de la postérité.

Vous venez soutenir ici l'innocence du maître que vous serviez. Je respecte toujours toutes les douleurs, ce n'est pas l'individu que j'attaque.

Vous venez parler de services rendus à la France par l'empire : il en est beaucoup ici qui vous répondropt à l'instant même.

Je n'ajoute plus qu'un mot.

Quant au droit national, vous dites que nous ne sommes pas constituants ; mais il y a une chose qui ne fait pas question : c'est que nous sommes souverains (oui! oui!); savez- vous pourquoi? C'est que depuis vingt ans, c'est la première fois que les élections ont été parfaitement libres... et que le pays a pu dire librement sa volonté.

Je demande la clôture de l'incident.

M. Bethmont. — Votons par acclamation.

Le Président. — Je mets aux voix la clôture de l'incident dans les termes où elle a été proposée et

que voici :

« L'Assemblée nationale clôt l'incident, et, dans les circonstances douloureuses que traverse la patrie, en face de protestations et de réserves inattendues, confirme la déchéance de Napoléon III et de sa dynastie, déjà prononcée par le suffrage universel, et le déclare responsable de la ruine, de l'invasion et du démembrement de la France ! »

Les paroles frémissantes de M. Thiers, la lecture de cette motion qui renfermait tant de choses, avaient ravivé les émotions de l'Assemblée. Nous étions tous levés, la plupart debout sur nos sièges, de la voix et du geste acclamant la déchéance. Elle fut votée unanimement.

A la contre-épreuve, six députés se levèrent. C'étaient MM. Galloni d'Istrîa, Conti, Gavini, Murât, Haentjens et Vallon (du Tarn-et-Garonne) . Leur fidélité s'affirmait ainsi courageusement; mais la France entière avait prononcé sa sentence.

Page 1