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L'expérience cruelle que la France endure depuis près de trente ans, depuis que, dans son Régime politique, elle a substitué à l'Evangile d'autres règles de vie, suggère sans doute des réflexioas sur la vraie forme du gouvernement qui convenait à la France, et, malgré tout, il laut croire que la France n'est pas devenue décidément incapable de reconstituer et d'accepter une autorité qui serait respectée et obéie.
De même que, lorsqu'une première fois, dans une entrevue entre les délégués de l'Assemblée nationale (càtë droit) et M. le comte de Cbambord en 1872 — entretien que j'ai raconté dans le premier volume de cette histoire (I) — la déception avait été grande, et s'était tournée en un dépit presque presque injurieux contxe lui, par suite de son refus d'accepter le Drapeau tricolore; de même sa déclaration récente souleva, parmi ses fidèles eux-mêmes, des protestations et des récriminations amères. — Refuser un trône pour la couleur d'un drapeau! se refuser à se prêter à un arrangement qui mettait Sn aux discordes! les plus respectueux jugeaient sévèrement cette obstination du Roi. On discuta beaucoup alors, on discute encore beaucoup aujourd'hui sur les motifs qui le déterminèrent à une résolution en apparence étrange. Ces motifs échappaient surtout à ceui qui voyaient, dans une restauration du trône, plus
(1) M. DE MinciRE, CAutmblée nationale de 187i ; Gouvarnemeni de M. Thiert, p. iM-15*. Pari., librairie Plo».
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encore leur intérêt personnel que le triomphe d'une cause politique. Le Prince était plus clairvoyant; le souci de sa dignité, le sens profond du principe d'autorité dont il arait le dépAt, sa sagacité naturelle, l'aTcrlissaient des obstacles qu'il aurait à surmonter et qu'il jugeait infranchissables.
Au fait, les préventions soulevées contre la branche atnée des Bourbons, entretenues et envenimées depuis 1830 daus l'intérêt du parti triomphant d'alors, étaient encore vivaces, même parmi les membres du Centre droit de l'Assemblée qui se ralliaient à un projet de restauration; à plus forte raison dans le pays. De son côté, le parti républicain, depuis 1871, et sous l'influence de M. Thiers, par l'effet naturel des résultats heureux de sa politique, le parti républicain avait gagné en force et en étendue. D'autre part, dans te pays plus qu'à l'Assemblée nationale, les Bonaparte voyaient peu à peu se reconstituer le personnel de l'Empire, qui n'aurait pas manqué de susciter des obstacles à la monarchie que l'on voulait restaurer. Le Roi, très au courant de tout, pouvait douter de sa fortune. Il connaissait les dispositions d'esprit d'un grand nombre de Français, même parmi les partisans du rétablissement d'une monarchie, qui étaient restés imbus des préventions et presque des haines que soulevait encore l'idée, même lointaine, de l'ancien Régime. 11 ne pouvait ignorer les propos au moins légers, presque injurieux, tenus contre sa personne même dans les milieux réputés royalistes, h Nous lui couperons les cheveux et nous le mettrons dans un couvent, » avait dit de lui un personnage considérable engagé dans
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la conjuration. — Tout se répète, et tout se sait. Les préjugés contre les personnes et contre les choses obscurcissaient encore tous les esprits, qu'un péril suprême, comme celui qui nous menace en ce temps-ci, n'avait point encore fait rentrer en euxmêmes. Ces préjugés préparaient mal au soutien d'un trône. De tels concours se changent aisément en embûches el en dangers, avec les facilités, pour ce genre de sport politique, qu'offre le régime parlementaire.
Le comte de Ghambord n'ignorait pas les dispositions d'esprit d'une fraction importante de cette majorité, qui s'offrait à lui. S'il pouvait compter sur son appui d'un jour, il prévoyait les périls du lendemain. Sa droiture et sa dignité royale répugnaient à s'engager dans une voie de compromissions qui caractérise essenliellement le régime politique dit constitutionnel. II prétendait régner, tout en acceptant le concours de la représentation nationale; et eus, au fond, ne voulaient pas d'un Roi, du moins d'un Boi investi d'une autorité réelle. Us entendaient être les maîtres sous le couvert d'un Roi.
Si telle était sa pensée au sujet de quelques-uns au moins de ses partisans, il devait douter plus encore que le pays fût disposé à accepter ses conceptions personnelles. 11 entendait restituer le régime monarchique dans son intégrité, en reprenant û tradition gouvernementale de la France, ce qui, dans son esprit, n'escluait nullement les nouvelles formes conslitutionoeUes introduites par la Révolution, en 89. Le drapeau blanc n'était pas, à ses yeus, un simple lambeau d'étoffe : c'était un symbole. Il
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eigoifiatt que te Roi renlratt en France dans la plénitude de son droit royal, et non, suivant son expression, comme le Roi de la Révolution. On pouvait trouver que ce fût peu en accord avec les nécessités de fusion de la famille royale, selon les vues de quelques orléanistes; mais ce sentiment était à la hauteur du cœur du comte de Chambord. 11 entendait entrer en France sans condition. Le drapeau blanc était à ses yeux tout un programme. 11 l'avait dit à Chambord à MM. de la Rochefoucauld, de Gontaut-Biron et de Maillé, u Je ne puis rentrer en France qu'avec mon principe et mon drapeau. Je sais qu'avec le drapeau tricolore, je ne suis plus moi-même, et je ne puis rendre au pays les services qu'il attend de moi, en étant le représentant de l'ordre et de la liberté (l).« Ce n'était donc pas le fait d'une obstination puérile qui arrêtait le Roi; c'était l'idée, qu'en acceptant le drapeau tricolore, il abdiquait la Royauté même, telle du moins qu'il la concevait.
Peut-être, quoiqu'on puisse penser que Henri IV n'aurait pas eu ce scrupule, peut-être avait-il raison.. Peut-être l'emblème ici était-il, dans l'état d'esprit de la nation, représentatif de ta chose même. Et cela veut dire que, à l'heure précise où nous sommes, en 1873, les principes de la Révolution avaient encore trop de puissance sur l'esprit public pour que le programme de la Restauration, selon les vues du comte de Chambord, put être appliqué. La plupart des partisans d'une monarchie telle
(1) la Conttpondant, toI. Ï08, p. 1080.