LES TENTATIVES DE RESTAURATION
de beaucoup de Ligueurs. Le doute est permis sur le résultat du scrutin s'il eût été ouvert.
Je demandai un jour à M. Gbesneloag si ses amis et lui avaient fait le compte des voix présumées acquises à la Restauration, ce qu'on appelle, eu style parlementaire, un pointage. Oui, me dit-it, et nous croyions être assurés de la majorité. Je lui demandai s'ils comptaient sur tels et tels, et je pusm'assurer, en faisant une enquête même restreinte, que le résultat aurait trompé leurs calculs.
La IcUre du 27 octobre mit en déroute l'armée des coalisés, armée peu compacte dans la réalité, cl dont les fractions diverses n'étaient reliées entre «lies que dans un but commun, mais avec des vues différentes, et des intérêts qui n'auraieat pas tardé à «ntrer en lutte, comme on tes avait déjà vues de 1815 é 1830, et de 1830 à 1848. On jeta au vent tous les beaux projets que l'on avait fomentés avec tant d'ardeuTj il ne fut plus question que de trouver une issue au mauvais pas dans lequel on s'était engagé. M. le comte de Chambord qui, lui, n'avait pas abandonné la partie, dut penser que l'on se dégageait un peu vite.
La situation, au point de vue constitutionnel, ne ])ouvait pourtant pas se prolonger. La Constitution du mois de septembre 1871 eu vertu de laquelle M. le marécbal de Mac-Mahon tenait et exerçait ses |>ouvoirs, avait été faite en vue de la personne de M. Tbiers, investi alors de la Présidence, jusqu'à la
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fin de l'Attemblée nationale. En donnant sa démission, M. Thiers n'avait pu transmettre & M. le Maréchal des pouvoirs créés pour lui seul. En fait, depuis le S4 mai 1873, le Maréchal tenait la Présidence de la République sans aucun pouvoir défini.
Les politiques de la Droite le sentaient bien, et qu'il fellait trouver une solution constitutionnelle à un état de choses aussi irrégulier. La Commission des Neuf présidée par M. le général Ghangamîer, bien qu'elle ne tint pas ses pouvoirs de l'Assemblée nationale, et qu'elle ne représentAtque les fractions de la Droite coalisées, se remit à l'œuvre, ou plutôt à la recherche d'une issue pour sortir de l'impasse dans laquelle on se trouvait. On songea d'abord à la branche cadette des Bourbons, aux princes d'Orléans. Mais ceux-ci, comme on aurait dû s'y attendre, se dérobèrent à ce singuHer honneur. Le succès de cette aventure n'était d'ailleurs nullement assuré. Se résigner à un établissement républicain? Ces amis forcenés de la royauté, même ceux qui en avaient fait si bon marché en 1830, ne pouvaient s'y résoudre. La seule solution leur parut reposer sur la télé du Maréchal; non une solution définitive, mais un expédient par lequel ils entendaient réserver encore une Restauration, à laquelle ils ne voulaient pas renoncer. On prépara donc pour le retour de l'Assemblée nationale, qui était proche, un projet de loi destiné à définir età limiter, quant à la durée, les pouvoirs de M. le Maréchal de Mac-Mahon que l'on avait fixés à dix ans. C'était un régime hybride, amorphe, ni Monarchie, ni Empire, ni République, une sorte de dictature personnelle à côté d'une Assemblée souveraine, c'est-à-dire sans
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pouvoir réel : au fond, aveu d'impuissance. C'étaient de prétendus partisans d'une monarchie qui escomp* taient je ne ne sais quoi, la maladie, la durée probable de la vie humaine, en un mot la disparition du comte de Chambord. Un événement heureux aurait fait place à la dynastie, déj^agée ainsi de l'impopularité présumée du chef de la maison et de la difficulté du drapeau.
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TITRE m
LE SEPTENNAT
CHAPITBE PREMIER
RECOKSTITTJTION DD HINISTÈRE
A la rentrée de l'Assemblée nationale, te 4 novembre, et par suite de l'échec de l'intrigue ruyaliste, le terrain politique était déblayé. 11 eût été naturel que l'Assemblée remît ses pouvoirs au pays, et se séparât, en provoquant l'élection d'une nouvelle Assemblée, puisqu'elle-méme n'avait rien pu constituer. Mais les solutions simples sont rarement adoptées, surtout quand l'intérêt particulier est en jeu. Or, les partis de Gauche et de Droite réservant, chacun à part, leurs espérances, c'était le provisoire (|ui leur convenait le mieux.
Le Comité des Neuf avait préparé un projet de prorogation des pouvoirs du Maréchal pour dix aunées, avec le sous-entendu que si, dans l'intervalle de ces dix ans, les royalistes parvenaient à
prendre une résolulion définilivc, le Maréchal céderait sa place au Roi. Le parti Bonapartiste réclamait ua plébiscite. Les partis de Gauche, unis pour le moment, tenaient pour les résolutions antérieuremeol arrêtées, c'est-à-dire pour t'examea des projets de loi constitutioauels qui avaient dû être élaborés dans les bureaux.
Le 5 novembre, ces diverses propositions furent portées à la Tribune, et, sur la motion de M. Dufaure, renvoyées toutes à une commission qui se trouva être composée en majorité de membres de la Gauche. M. Laboulaye fut nommé rapporteur. Son rapport, déposé le 15 novembre, donna lieu à une discussion orageuse. Ce fut une belle joute oratoire. Grévy y prononça un très beau discours, le seul qu'il ait prononcé à l'Assemblée nationale.
Tandis que semblaient se perdre, au milieu des revendications passionnées des partis, les derniers remous des émotions hier si vives de» diverses fractions du parU monarchiste, un autre dr«me se passait dans le cœur et dans l'esprit d'an homme qui se trouvait, a^-on dit, à ce moment, dans la nuit, sur la place du palais de Versailles, ft la porte. C'était M. le comte de Ghsmbord. Qu'attendait-ilî Qu'espérai(-ilî il a cru peut-être que, sur une proposition éiuanéedequelquefidèle, l'Assemblée nationale, dans . un mouvement d'entraînement comme il s'en produit parmi les hommes réunis, et pour sortir d'une situation qui semblait inextricable, l'Assemblée nationale aurait émis ua vote qui lui aurait rendu le trône et l'aunît investi elle-même, sur t'tteure, du Pouvoir royal. Qui s«Ul Le sort du pays était en jeu. Et
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qu'attendait-il du destin? Je ne pourrais affirmer que le Prince soit venu ainsi, dans la ouit, jusqu'aux portes du Palais, mais il est certain qu'il avait fait le voyage de Versailles h la suite de sa lettre du 27 octobre. Il y resta huit jours chez M. Louis de Vanssay, rue Saint-Louis. Il demanda même une entrevue à M. le maréchal de Mac-Mahon : et celui-ci ne crut pas pouvoir se rendre à ce désir. Le Maréchal m'a raconté lui-même cet incident, pendant que j'étais ministre de l'Intérieur; et je n'ai jamais bien compris pourquoi il m'avait fait cette confidence, si ce n'est peut-être pour montrer à un ministre, en qui il voyait je ne sais quel spécimen de républicain farouche, son civisme indépendant et son loyalisme constitutionnel. J'estimais, pour mon compte, qu'il avait fiiit preuve alors de véritable vertu ; car il était, je pense, de cœur royaliste, et je m'avouai au fond de moi-même que je n'en aurais peut-être pas fait autant.
Ce geste du Prince ne fut connu que longtemps après cette nuit historique. Quand on se reporte par la pensée, en arrière, et qu'on y songe, on se demande ce qui devait se passer dans l'ftme du descendant de saint Louis, se tenant ô la porte du Palais de Louis XIV, tandis que l'Assemblée du peuple délibérait sur l'organisation politique de la nation.
L'Assemblée nationale ne pouvait pas se résoudre à sortir d'un provisoire qui réservait pour tous l'avenir, et, d'autre part, aucune majorité ne se
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serait trouvée pour donner une durée de dix ans aux pouvoirs du Maréchal. Le ministère avait jugé qu'il fallait opérer une détente et, par un message, il proposait que la prorogation des pouvoirs fut réduite à sept années. De la sorte, tous les partis conservaient leurs espérances; el de cette délibération orageuse sortit la résolution suivante adoptée par 383 voix contre 317 :
t> AlTlCLE PREMIER. — Le Pouvojr exécutif est conBé pour sept ans au Maréchal de Mac-Mabon, duc de Magenta, à partir de la promulgation de la présente loi. Ce pouvoir continuera à être exercé sous le titre de Président de la République, el dans les conditions actuelles, jusqu'aux modiGcations qui pourraient y être apportées par la loi constitutionnelle.
H Art. 2. — Dans les trois jours qui suivront la promulgation de la présente loi, une corn mission de trente membres seranoroméeen séance publique et au scrutin de liste pour l'examen des lois constitutionnelles, n
Tel fut l'avortemeni du grand efFort de la coalition du 24 mai. L'Assemblée reconstituait le régime qu'elle avait voulu renverser, en substituant simplement au nom de M. Thiers celui du maréchal de Mac-Mahon. Il parut même nécessaire d'accentuer cette résolution rétrograde en modifiant la composition du ministère, et en cli.iiinant les deux hommes qui avaient caraclérisc plus spécialement la politique royaliste, MM. Ernoul et de la Bouilleric. On profita de la circonstance pour se débarrasser d'un autre ministre qui, dans plusieurs occasions, n'avait pas été à la hauteurde sa situation de ministre de l'Intérieur. C'était M, Beulé.
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M. Beulé était de l' Université, oà il occupait une chaire en Sorbonne. 11 avait conquis, vers la fin de l'Empire, une grande notoriété, presque de la célébrité, en publiant sur le césariume romain des études dans lesquelles l'opposition, a&mée de telles pâtures, s'était plu à trouverdesallusionsau régime impérial. Il était ainsi classé parmi les coryphées de l'Union libérale, et, le moment venu, on avait attendu beaucoup de lui.
 l'Assemblée nationale, il conquit, un certain jour, presque une renommée d'orateur, pour avoir, à propos du budget des beaux-arts, prononcé un discours à sensation, qui semblait un air de bravoure, dit avec un brio extraordinaire, dans un langage pimpant, coloré, presque musical, et tel que l'Assemblée fut ravie, comme d'un de ces morceaux qui enlèvent un auditoire. Ainsi lit-il illusion à un public, comme tout public français, amoureux du bien dire.
M. Beulé était un littérateur plus entendu en grec et en latin qu'en politique. Ses succès de critique anticésarienne Contribuèrent sans doute à le tromper sur son propre compte. Il se crut propre à gouverner, parce qu'il avait pénétré, avec son sens littéraire, les invectives de Tacite et des contemporains. Son tempérament d'artiste et la bonne opinion de soi, qui est quelquefois le lot des gens de lettres, le rendaient sans doute trop sensible à la louange, et la naïveté de sa foi en lui-même l'abusait sur son mérite. Les flatteries intéressées ou banales du monde des salons
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contribuèrent à le mettre eu goût de satisfactions d'amour-propre; et il ne tui déplaisait pas, dans les milieux plus on moins brillants où il était attiré, d'être compté parmi les futurs restaurateurs d'un trône.
Cette capacité d'homme d'État en surbce, cette réputation, ces grâces s'évanouissaient aux feus de la rampe. Quand il fallut faire œuvre de politique et donner sa mesure, il parut décontenancé, désemparé, sans force et sans Toix; et, comme il avait, aux yeux des adversaires passionnés de l'Empire, déserté la cause libérale, il fut traité sans pitié. De l'autre câté, ses nouveaux amis le mirent & l'écart, avec une sorte de brutalité, en réconduisant du ministère, sans façon. Soit qu'il n'eût pu supporter cette déception d'une ambition sans grande raison, soit pour d'autres causes plus personnelles, à l'imitation de ces Romains des premiers siècles, dans le commerce desquel* il avait tant vécu par la pensée, il quitta votontairementla scène où il avait un instant paru et brillé.
Ainsi BnissaiËnt tristement deux beaux esprits, brillants produits de l'Université, Prévost- Paradol et Beulé, qu'une fausse philosophie, après les avoir mal guidés dans la vie, avait laissés désarmés sans force morale et sans résistance, comme sans espoir. Ils sortaient mal de la vie dont ils avaient ignoré le vrai sens et le but.
Le nouveau ministère était ainsi composé : '
M. le duc de Broglie, président du Conseil et | ministre de l'intériflur;
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M. Depeyre, justice;
M. le duc Decazes, affaires étrangères;
M. Magne, finances;
M. le général du Baraîl, guerre;
M. de Dompierre d'Hornoy, marine;
M. de Fourtou, instruction publique;
M. de Lârcy, travaux publics;
M, Desseilligny, commerce.
La signification de ce nouveau ministère se caractérisait par une sorte d'indécision, de mauvaise humeur et de résignation; avec une porte toujours entr' ouverte sur une restauration monarchique quelconque. C'est d'ailleurs cet état d'esprit qui a paralysé constamment l'Assemblée nationale. N'a-t-elle pas, en cela, été l'image de la France, que le danger de mort qu'elle venait de courir par le fait de l'invasion allemande, n'avait pas encore suffisamment avertie et éclairée sur le mat qui la ronge?
' M. le duc de Broglie allait conduire celte barque à moitié désemparée, sans avoir une idée bien arrêtée sur le lieu de débarquement; et avec une équipe pleine de bonne volonté, mais incertaine de ce qu'il y avait ô faire. On allait vivre au jour le jour. £t pour donner au monde politique l'opinion qu'on allait partir enfin pour quelque rivage, on fit nommer par l'Assemblée nationale une commission des lois constitutionnelles, où il ne se trouva, sur trente membres, que cinq membres appartenant à la Gauche, parmi lesquels MM. Dufourc, Laboulaye, Waddington, C'était dire qu'on n'irait pas loin; et, en effet, la commission resta en panne dès sa sortie du port. De longtemps on n'en entendit plus parler.
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