‹ L'Assemblée nationale de 1871Chapitre 30 sur 53 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

LE PROCfiS BAZAIHE

Précisémeot au même moment une autre affaire passionnante avait été remise en lumière. Le procès Bazaine s'ouvrait enfin le 6 octobre, & Trianoo, où une salle avait été préparée pour les audiences.

Le ministère réparait une des fautes reprochées au gouvernement précédent, et, en cela, il était en accord avec l'opinion publique. M. Thiers avait résisté à la poussée d'opinion qui réclamait la punition du traître Bazaine; cri de vengeance autant qu'appel à Injustice; satisfaction donnée à l'humiliation nationale; réparation & l'honneur de l'armée : le sentiment public réclamait le procès. Et M. Thiers ne pouvait s'y résignep. Pourquoi? Je l'ai entendu maintes fois exposer ses raisons, et manifester ses répugnances. 11 invoquait le souvenir du maréchal Ney, l'horreur du sang versd, la discipline nécessaire, et d'autres motifs encore, sans avoir raison du sentiment général, qui d'ailleurs était le mien. Espérait-il, en gagnant du temps, lasser l'attente publique? Avait-il quelque raison d'ordre plus intime? Je ne sais. Le gouvernement du Maréchal ne pouvait manquer de donner satisfaction à la volonté légitime du pays.

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Il déféra le marëchal Bazaine au jugemeat d'un Conseil de guerre qui fut composé des généraux : duc d'Aumale, président, de la Motterouge, Gliabaud Latour, Tripier, Resseguier, Princeteau et de Malroy. Le rapporteur fut le général Poincet, et M'Lachaud était l'avocat du maréchal. Bazaine était accusé :

1° D'avoir capitulé avec l'enoemi et rendu la place de Metz dont il avait le commandement supérieur, sans avoir épuisé tous les moyens de défense dont il disposait, et sans avoir fait tout ce que lui prescris vaient le devoir et l'honneur;

2' D'avoir, comme commandant en chef de l'armée devant Metz, signé, en rase campagne, une capitulation qui avait eu pour résultat de faire poser tes armes à ses troupes;

3' De n'avoir pas fait, avant de traiter verbalement et par écrit, tout ce que lui prescrivaient le devoir et l'honneur.

Telle était l'accusation en style juridique ; en style vulgaire, on disait trahison. Les talents militaires de Bazaine, on les cherche après la triste (în de l'expédition du Mexique et l'exécution militaire de l'empereur Maximilien, après surtout la campagne de l'Est, et la capitulation de Metz. Ses talents d'intrigant et d'ambitieux? C'étaient ceux qui caractérisent les traîtres. On rappelait qu'il avait eu des velléités de se substituer à Maximilien sur le trône du Mexique; et on racontait l'intrigue touche qu'il avait menée sous

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HeU avec l'Impératrice. Encore son rôte alors-avait-it paru doublement entaché de traitrîse; car on doutait qu'il eût consenti à traiter avec l'ennemi au profit de l'Empire ou au profit de la France, et s'il ne se réservait pas de garder pour lui seul tout le profit de la trahison. Il avait conçu l'espoir de se tailler un Empire sur la terre du Mexique; il avait bien pu caresser la chimère de traiter pour son propre compte avec les Allemands, en livrant l'armée de France, pour prix de son élévation à je ne sais quel poste de Protecteur éminent qu'il avait pu rêver (1).

La défense porta le double caractère du capitaine médiocre et du vulgaire intrigant. J'ai assisté à plusieurs audiences de ce solennel procès, qui suscitait toutes les passions du temps. Mais il trompa l'attente

(1) Dan* un article ioiiré su jouroal te Figaro, le 10 juin IMO, extrait de* inimoirei du coiDte Beroitoorf, aocieo aailnuadeur de PruMe t Londre*, on raconte Jet teolatlvei faitei aoui le coUTert du maréchal Biiaine par le général Boyer et par Beignier. D'aprèt cei mémoire!, ce Fut l'Impératrice qui (it la propoiilion de mettre ' l'armée de Met* au aerrice de l'Empire. L'auteur prétend que le* géoéraui de l' armée de Metz Eonientaient k realanrer l'Empire, mail qu'ili écartaieni toute idée de ce»ion du territoire, que seule l'Impératrice pouvail cooieotir. Elle reFuia toute ceiiioa du territoire. Une autre propoiition fut faite ; on ravitaillerait Meta ju«qu'aprèi la reddition de Parii : l'armée proclamerait Napoléon IV et une partie du tenitoire aérait neutralisée; maii l'Impératrice le refuia ïi toute condition relative à la ceaaion du territoire. Vtnoj devait remplacer Trochu, Napoléon III aurait dit de ae méfier de Bazaine. Quoi qu'il en >oit, la négociation fut rompue, et Baiaine livra tout, Meti, t' armée et la France.

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générale. Non que le conseil de guerre ne fût pas & la hauteur de sa tAche. Le duc d'Aumale, au contraire, marqua une vraie supériorité, là comme en tout. Il eut des moments superbes, par exemple lorsque, Bazaine alléguant, pour s'excuser, l'état misérable des moyens de défense, et disant qu'il ne res- ■ tait plus n'en, le Prince se retrouvant sous le général lui dit : Il restait la France, Monsieur! Mais l'accusé et son défenseur, soit par politique, soit plutôt par la bassesse d'âme de l'un et par l'habitude de chicane de l'autre, traînèrent cette grande cause dans les ornières de la procédure, et lassèrent la curiosité, au premier moment passionnée, du public.

Bazaine avait la tournure d'un marchand de denrées coloniales; rien de militaire, encore moins du chef et du vaillant soldat. Il était gros, empâté, la télé était vulgaire, le geste et l'attitude sans noblesse; jamais un mot qui trahît la révolte de l'orgueil ou un sentiment noble. Il se défendait, comme un malfaiteur vulgaire, d'un méfait qui n'aurait entaché ni l'honneur ni la probité de l'homme, ni l'éclat de l'épaulette . Il paraissait concevoir les grands intérêts attachés à cette cause criminelle comme on considère une question de bornage ou une contestation d'argent. C'était un spectacle lamentable que ce capitaine qui semblait ne s'émouvoir sur rien, pas même sur lui, encore moins sur l'armée et sur la patrie, et qui ne paraissait même pas se douter des devoirs qu'il avait méconnus, ni du désastre, ni de la honte, ni de l'honneur de la France mutilée. 11 était comme une masse inerte affalée sur son banc.

Pour compléter ce lableau tel qu'il m'est resté dans les yeux, eod avocat ne fut nî plus grand dï plus généreux, ni plus Français. M' Lachaud avaiE cependant une grande réputation comme avocat d'assises au Palais. Il n'éleva pas le débat au-dessus d'une plaidoirie d'aEFaire; et le tout ensemble, maréchal, avocat et défense, donne parfailementl'idée de ce qu'avait pu être te haut commandement de l'armée de France dans ce lamentable désastre.

Bazaine futcondamné,àl'unanimité,i la peine de mort, laquelle serait précédée de la dégradation. Mais le conseil de guerre, à l'unanimité également, signa un recours en gr&ce qui fut agréé deux jours après par le Maréchal. Le 12 décembre, la peine fut commuée en vingt ans de détention : et on supprima également la dégradation préalable.

Quoique le temps écoulé eût atténué déjà la violence des colères soulevées par la trahison de Bazaine, la Francen'avaitpoiatpardonné. Le recours en grâce, la grâce elle-même furent plutôt jugés sévèrement par l'opinion publique, et ravivèrent les sentiments qu'avaient inspirés, pendant la guerre, l'attitude et les défaillances, les capacités bien ou mal appréciées de la plupart des généraux qui avaient exercé des commandements. La plaie de la débite était encore

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trop vive pour que la trahigon du chef militaire fût pardonnée. Toutefois, en raison du temps écoulé depuis le crime commis, le dénouement (inat fut accepté avec une sorte de surprise dédaigneuse. On aurait voulu envelopper dans ce sentiment tous les souvenirs se rattachant à la guerre funeste.

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