‹ L'Assemblée nationale de 1871Chapitre 3 sur 53 · RÉPUBLIQUE FRANÇAISE · texte numérisé non relu

RÉPUBLIQUE FRANÇAISE

Le Président de la République aux préfets.

B Je viens d'être appelé par la confiance de l'Assemblée nationale à la présidence de la République.

« Aucune atteinte ne sera portée aux lois existantes et aux institutions.

u Je réponds de l'ordre matériel, et je compte sur votre vigilance et sur votre concours patriotique.

B Le ministère sera constitué aujourd'hui même.

B Le Président de la République,

n Maréchal Mac-Mahon,

• Ddc de Magenta.

B Versailles, le 25 mai 1873. »

M. le Marécbal rassurait ainsi, dès le premier moment, la population sur les effets de ce change-

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ment de personnes, dans lequel elle avait aperçu tout d'abord une tentative de renversement des institutions. Et, en même temps, il faisait acte de ce pouvoir semi-dictatorial qui avait été créé pour ^f . Thiers, Le lendemain, 26 mai, on lut, à la tribune de l'Assemblée nationale, une sorte de message sous forme de lettre adressée à cette Assemblée, ainsi conçue ;

B Messiedks les Représentants,

H J'obéis à la volonté de l'Assemblée dépositaire de la Souveraineté nationale en acceptant la charge de Président de la République. C'est une lourde responsabilité imposée à mon patriotisme. Mais, avec l'aide de Dieu, le dévouement de notre armée, qui sera toujours l'armée de la loi, l'appui des honnêtes gens, nous continuerons ensemble l'œuvre de la libération du territoire et du rétablissement de l'ordre moral dans notre pays. Nous maintiendrons la paix intérieure, et les principes sur lesquels repose la société. Je vous en donne ma parole d'honnéle homme et de soldat, v

Le ton et les termes mêmes de ce message étaient sensiblement différents de ceux de la Proclamation, Il n'y était plus question ni des lois existantes, ni des institutions. On n'y parlait plus que de l'ordre moral. Et dans l'état d'esprit où se trouvait le monde politique, ce message apparut comme l'annonce de changements plus radicaux qu'un changement de personnes. Gomme pour accentuer cette impression, la composition du ministère était aussi de nature à dévoiler d'autres desseins.

A L'ASSEMBLÉE HATIONALE

Ce ministère était ainsi constitué :

M. le duc de Broglie, vice-président du Conseil, tniaistre des affaires étrangères;

M. Ernoul, ministre de la justice;

M. Beulé, ministre de l'intérieur;

M. Magne, ministre des finances;

M. de Cissey, ministre de la guerre ;

M. Dompierre d'Hornoy, ministre de la marine;

M. Batbie, ministre de l'instruction publique, des cultes et des beaui-artg;

M. Deeseîlligny, ministre des travaux publics;

M. de la Bouillerie, ministre du commerce.

M. le duc de Broglie lut, dès l'ouverture de la séance, le message du nouveau Président. Ce morceau d'éloquence politique était de style académique, et à la fois il fleurait le pur parlementarisme, lequel consiste essentiellement à dissimuler la pensée sous des mots inutiles. » L'homme illustre que je remplace, faisait-on dire au Maréchal, et dont une dissidence que je déplore sur la politique intérieure a seule pu vous séparer... voilà pour l'Académie; et la suite n'était qu'un développement banal sur ce thème B De l'importance et du caractère d'une bonne admiu nistration. ■ Quant aux causes réelles de la révolution accomplie, aux vues du nouveau gouvernement et aux desseins de la majorité... pas un mot.

Le sentiment universel était que la coalition triomphante, très divisée dans ses visées, mais unie contre l'essai de la République, était exactement représentée par le nouveau gouvernement. Ce dernier, il est vrai, annonçait avec une sorte d'ostentation que tous ses soins seraient donnés à l'administratioD du

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pays; maissesTéticeocea voulues étaient interprétées par l'opinion publique, comme un signe de son embarras sur celle des solutions monarchiques qu'il aurait à adopter; et aussi comme l'indication de ses desseins à l'égard de la République. Sa composition révélait à la fois son hostilité contre le régime provisoire, et la diversité des vues de chacun des ministres et des partis qu'ils rcprésenlaieni, au sujet du régime monarchique qu'il s'agissait de restaurer.

Les trois partis monarchistes, royaliste, orléaniste, bonapartiste, figuraient dans le conseil des ministres. Personne n'attendait d'eus une direction sincère dans le sens de l'établissement définitif de la République; et la dissonance évidente entre leurs paroles et leurs sentiments connus donnait à ce nouvel établissemeat on ne sait quoi d'équivoque, de troublant et presque de malséant, qui n'était pas de nature à maintenir entre les membres de l'Assemblée nationale des relations cordiales. L'esprit de concorde (ut décidément banni de nos délibérations, et c'est à grand'peine que, même dans les questions d'affaires, l'intérêt public put prévaloir désormais. La politique pure, c'est-à-dire la politique de parti, domina les discussions et dicta les résolutions de l'Assemblée.

À partir de la journée du 24 mai, ta scission fut tranchée entre la Gauche et la Droite de l'Assemblée nationale, non seulement dans les rapports mutuels, mais encore dans les moindres détails de la vie parlementaire. Cette scission a eu dans la suite des

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effets déplorables. L'événement du 24 mai ae fit d'ailleurs que l'accentuer. Elle était eu germe dans l'état de l'esprit public qui semble depuis longtemps voué à la discorde. Anomalie bizarre, qui fait que la nation la plus sociable du monde est en même temps la plus divisée .

Cette division des esprits, qui semblait n'avoir d'autre portée que des divergences d'appréciation sur le mode politique de vivre, a eu des conséquences autrement sérieuses. C'est elle qui, en entretenant la discorde entre les Français, tous attachés, au fond, aux principes d'ordre et de tradition, les a tous livrés au Mînotaure qui se nomme la Révolution, Bile de la Franc-Maçonnerie. Ce fut la Franc-Maçonnerie qui fut le véritable vainqueur du 24 mai. Les vaincus de cette journée et les prétendus victorieux ne firent que préparer et assurer son triomphe. Mais ces derniers ou leurs descendants n'ont garde de reconnaître leurs torts. Encore aujourd'hui, ils réservent leurs foudres pour les libéraux, pour ceux qu'ils combattaient alors, rendant par là inévitable leur commune défaite. 11 est permis de penser qu'ils auraient pu assurer le triomphe des idées conservatrices et sociales en unissant leurs forces aux nôtres : mais il est vrai que, sous couleur d'opinions politiques, ce sont bien plutôt les intérêts personnels qui dirigent la conduite des hommes.

. Dans le camp des vaincus du 24 mai, nous ne I méconnaissions pas entièrement les dangers de l'es- |

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pirît rérolutionnaire. Toutefois, nous n'en connaissions pas assez l'étendue et l'imminence. Partageant, sous ce rapport, l'erreur commune, nous ne soupçonnions pas alors les desseins ni les moyens d'action de la Franc- Maçonnerie.

Mais surtout nous ne soupçonnions pas assez jusqu'à quel point fait défaut, dans les régions élevées de la nation, l'esprit de résistance. Sous ce rapport, la nation française, qui apparaît sous la forme d'un acier brillant Oexible et résistant, sorti d'un creuset où se sont mêlées tant de races diverses, semble faite pour l'action sous la conduite de chefs habiles, plutôt que pour le travail incessant et per* soDoel qu'exigent les régimes de liberté, dans le sens républicain ou constitutionnel du mot. Depuis cent ans, l'histoire en fournit mille exemples. J'en veux citer deux. Je les tiens de deux des hommes qui ont le mieux pénétré le sens de nos annales contemporaines.

Dans le cours d'une de ces soirées.du Palais de la Présidence à Versailles, où M. Thiers tenait à la fois un salon de chef d'État et un cours incessant de politique, je fus un jour amené à lui poser une question un peu indiscrète. — On s'ctonne, lui disais-je, que vous ayez cru devoir en 1848 voter pour la Présidence du prince Louis-Napoléon, lequel représentait si manifestement le principe monarchiste teinta de despotisme impérialiste, c'est-à-dire tout ce qu'il y avait de plus contraire au mouvement politique du temps et, semblait-il, à vos idées personnelles, u La hardiesse de cette interpellation directe ne ie Bt pas sursauter; il réfléchit un instant, Puis il releva la

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tête : B C'est vrai, me dît-î) — maie quoi ! Je vais TOUS dire : ... nous avons eu peur. • — Ainsi les classes diles dirigeantes, l'aristocratie et la haute bourgeoisie du temps, en présence du mouvement révolutionnaire des journées de juin I848etdes prédicatioos des disciples des grands socialistes de cette époque, n'envisageaient qu'avec effroi la nécessité où elles seraient de se défendre; et elles aimaient mieux rendre les armes entre les mains du gendarme, que de soutenir hardiment la lutte contre le socialisme. Les émigrés en avaient faiil autant, abandonnant le Roi et la famille royale et eux-mêmes à leur sort, plutôt que do résister à la Révolution.

On peut constater le même état d'esprit des classes supérieures à l'époque contemporaine.

A la suite de cette lamentable expérience d'un pouvoir fort, terminé par la conquête de l'Alsace-Lorraine et par la ruine du pays, ces classes supérieures se trouvaient encore une fois en demeure de se constituer, contre la Révolution, les défenseurs de la liberté et de leurs propres intérêts. Mais ils aimaient mieux recourir à l'éventualité possible d'une restauration monarchique, qui leur apparaissait comme le salut. Au fond, ces classes se reposaient déjà, en espérance, sur le secours d'un bras puissant, et sur l'énergied'unchefplulôtque sur leurs propres efforts. C'est ce que me disait un jour, le 21 janvier 1874, M. de Rémusat. Il m'expliquait à sa manière l'attitude de la Droite de l'Assemblée, et il disait : Moi, je suis près du parti conservateur, je le connais parfaitement. Je ne puis tous dire assez à quel degré de passion est arrivée chez eux la peur. Ce n'est pas

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seulement, comme vous le pensez, l'ambition du Pouvoir chez les Chefs, l'esprit d'intrigue chez quelques-uns et la bêtise chez le plus grand nombre : c'est principalement la peur. Néanmoins, ajoutait-il, il y a cinquante ou soixante députés qui sont injustifiables et impardonnables d'avoir abandonné la politique de M. Thiers «

Que signiSaieut ces paroles de Af. de Bémusat, et cet aveu de M. Thiers? G' est que les Français qui sont capables de tout en de certains moments, et qui sur le champ de bataille sont braves jusqu'à l'héroïsme, sont impropres aux luttes civiles et qu'ils sont prêts à tout plutôt qu'à se défendre (I) eux-mêmes sur ce terrain.

Les premières mesures prises par le nouveau gouvernement ne firent qu'accentuer la scission opérée par le fait du 24 mai. Elles justifiaient aussi la déBaoce des républicains de toute nuance.

Il procéda immédiatement à une hécatombe de ceux des fonctionnaires qui dataient de la nouvelle ère républicaine. N'est-ce pas d'ailleurs la conséquence ordinaire et aussi le plus clair résultat de nos crises révolutionnaires? si bien que ces crises ont bien plutôt l'apparence d'une curée de fondions publiques, que d'une aspiration à des progrès réels, dont devrait profiter la nation tout entière.

(i) A l'heure où j'écHi cei ligne», où lel Françaia toat menacé* dana leur liberté, dam leur culte, dani leur nationalité même, ils paraÏMent plutOt paraly>£a et hypnotitéi que diapo>é> à >e défendre.

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