SALONS POLITIQUES ET LITTËBAIBBS
Les passions ardentes des divers parlls politiques avainni été Tiolemmeot excitées par les teatatïvesde RestauratioQ. Elles tombèrent d'elles-mêmes le lendemain de la journée du 13 novembre, ou plutôt de la nuit pendant laquelle on avait constitué ce que l'on a appelé le Septennat du Maréchal; sorte de Constitution bizarre créée pour la personne même de M. de Mac-Mahon, comme l'avait été celle de septembre 1871 pour la personne de M. Thiers. Il y eut comme un intérim dans la politique. On reculait devant les solutions extrêmes, parce que le succès de l'une d'elles aurait mis à néant tout espoir pour les autres. On ne manquait pas de prétestes pour retarder l'échéance suprême. Les partis sont îngénieu:i à se couvrir du bien public.
On se retira donc dans son quant à soi comme pour une trêve consentie. On se rencontrait dans les lieuï où se tenaient d'habitude les réunions des groupes, mais de préférence dans les salons, comme il était naturel, les divers partis correspondant, à peu d'exceptions près, à des catégories sociales différentes.
Ce fut le temps des salons politiques. C'est cbose
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difficile que de former ud salon politique. Il y faut le plus habituellement des femmes supérieurement distinguées, qui attirent et retiennent autour d'elles une élite d'hommes en Tue et en renom, qui inspirent le godt du cénacle, et le désir d'en ^ire partie. Ce devient alors, pour tous, un charme et un titre d'en être. Il s'en forma plusieurs pendant les années où la politique fut passionnée, yivanle, et où elle mit en vue des personnalités qui faisaient alors figure dans le pays.
D'autres fois, ce sont les circonstances qui désignent les salons où l'on va : ainsi furent ceux de M. Thîers el du maréchal de Mac-Mahon. Dans le premier, il est vrai, régnait, peut-on dire, un homme qui aurait suffi à lui seul à l'animer d'une vie intense, tant M. Thiers avait le don merveilleux de conversation qui en faisait une joie pour l'esprit, un amusement et aussi un enseignement dépourvu de pédanterie, non sans un chatouillement d'amourpropre lorsqu'on s'y sentait le bien venu. Le maître de la maison groupait autour de lui les savants, les hommes les plus illustres de son temps, les Rémusat, les Mignet, les Le Verrier : il faudrait citer tout ce que la France renfermait alors d'hommes célèbres dans tous les genres, auxquels se joignaient les représentants des Puissances étrangères, et au milieu de tous, le plus charmant, le plus Français par les qualités nobles qui distinguaient les Français d'autrefois, je veux dire le prince Orloff, alors ambassadeur de Russie, et ouvertement ami de la France.
A l'Elysée, M. le maréchal de Mac-Mahon faisait très noblement figure. Mais là, le ton officiel domi-
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□ait. La partie mondaine y formait plutôt un clan qu'un salon, non par le fait du Président de la République, mais un peu par le fait de Mme la Maréchale, qui ne prenait pas son part! d'être Présidente de ta République, et qui paraissait être plutôt la première dame d'honneur d'une Reine attendue.
M. Tbiers, en quittant Versailles le 25 mai 1873 au matin, était venu habiter momentanément l'appartement du général Gharlemagne, son parent, «u boulevard Haussmann, puis un hôtel de la rue du faubourg Sainl-Honoré (n* 45, je crois), qu'il avait loué. Ce ne fut qu'au bout de quinze mois qu'il put s'installer dans son hôtel de la place Saint-Georges, qui avait été détruit pendant la Commune et rebâti aux frais de l'Etal. Comme le furent de tout temps, saas doute, les salons de l'opposition politique, celui de M. Thiers était le rendez-vous de tous les hommes qui avaient pris parti pour lui et pour son gouvernement, ce qui lui donnait un certain air de conciliabule. Les derniers événements avaient porté les esprits à un tel état d'irritation mutuelle que cette influence se faisait sentir jusque dans les rapports d'homme à homme, et jusque dans les relations mondaines. Os ne voyait chez M. Thier» que les vaincus du 24 mai et tes amis personnels. Encore ceux de ces derniers qui avaient pris parti pour la Droite de l'Assemblée s'abstenaient-ils de venir dans les salons de la place Saint-Georges, où les dissidences politiques n'auraient pas osé se produire. Mme Thiers
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surtout était întraîlable. Je lis dans des notes prises sur le vif. « Elle est outrée. Elle parle librement de son mépris pour les geus du 24 mai; elle manque, selon moi, de justice et de prudence. Elle est femme! J'avais su par Mme Robert que lorsque, dans son salon, on lui lut les noms des personnes qui étaient allées chez M. le Maréchal et qu'elle entendit le mien, elle avait dit : Ah! c'est bien tôt! — J'allai la voir dès que j'appris ce détail. J'avais déjà remarqué quelque froideur pincée. Et je n'étais pas d'humeur à la subir. Mais cette impression parait avoir disparu. Je n'étais nullement embarrassé de ma démarche; et je l'eusse expliquée, s'il l'avait fallu, de telle façon que Mme Tbiers aurait pu n'avoir pas sujet d'en être satisfaite. «
La question avait été fort débattue parmi nous de savoir si nous devions faire visite au président de l'Assemblée, M. Buffet, et au Président de la République, M. le maréchal de Mac-Mahon. Même à ce propos, Léon de Malleville me rappela que, en 1828, M. de Marttgnac avait obtenu de l'opposition d'alors qu'elle irait au Château (les Tuileries). « On voulait, me racontait-il, convaincre le Roi que l'opposition ne lui était pas personnellement hostile; et enfin, on attendait quelque chose de cette sorte de rapatriement. Ce fui résolu ainsi, et le général de Lafajelte fut le premier à donner l'exemple. Il n'avait pas vu Charles X depuis 1789. Le Roi fut plein d'accueil pour le monde de l'opposition, et les
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récepliong du cfaAteau en prirent un renouveau assez piquant. M. de Preyssac me dit, quelque temps après : ■ Nous avons eu tort d'aller là. Le Boi est plus infatué que jamais de sa puissance ; et la présence de l'Opposition dans ses salons l'a persuadé qu'il était maître de la situation a — et l'on sait où son infatuation l'a conduit. Vingt ans après, en 1847, nous Kmes la même faute. Nous étions des opposants systématiques, et nous avions rompu tout rapport avec le Pouvoir. Cependant quelques-uns, se croyant politiques, pensaient qu'il y qurait avantage à ce qu'un rapprochement eût lieu. On se décida & aller au Château. Louis-Philippe n'y vit qu'un acte de résipiscence, et Guîzot n'en fut que plus intraitable. Faut-il recommencer aujourd'hui? Les Pouvoirs s'attribuent toujours à eux-mêmes le bénéfice des démarches faites vers eus. »
Cesquestions de visites qui semblent puériles méri> taient peut-être d'être rappelées. Elles expliquent les événements, en en Faisant connaître les causes profondes. Ne sont-ce pas les sentiments autant que leur raison qui font agir les hommes?
Dès les premiers jours qui suivirent le 24 mai, on délibéra sur la conduite à tenir à l'égard de M. Buffet et de M. de Mac-Mahon. Je trouve dans mes notes du temps la trace de ces déhbérations. ■ Nous devrions, ce me semble, aller chez M. de Mac-Mahon lui témoigner notre confiance, et l'engager par ces témoignages mêmes. Quant à M. Buffet, c'est diffé-
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rent. Buffet est un ennemi, le chef de la coalition triomphante. Sa personnalité, très importante dans le milieu politique, où il est le vrai chef, n'est rien, au regard de l'opinion. Notre attitude à son égard doit être celle de la politesse la plus officielle qu'on puisse imaginer. Aussi suis-je d'avis d'accepter ses invitations, non de les devancer. Pour M. de Mac- Mabon, au contraire, il faut faire les avances. C'est l'opinion de Chanzy qui a causé avec lui à cœur ouvert, à propos du comaianderaent de l'Algérie qu'on lui a donné, et qui l'a mis en défiance contre son entourage. Tenez les rênes, lui a-t-il dit, et conduisez vous-même l'attelage. Car autrement, on essaiera de vous faire aller où vous ne voudriez pas. Grévy est d'humeur plus farouche. Il y a en lui de ce puritanisme républicain qui a toujours tenu ce parti à l'écart des sphères du monde et du gouvernement. Il a refusé l'invitation de Buffet. Au Centre Gauche, on suivra la ligne de conduite que j'indique ici. Dès jeudi dernier, je suis allé à la réception du Maréchal avec Rives. Hélas! quel changement! Ce n'est plus un salon politique; c'est un salon de falbalas et d'épauletles. On va, on vient, on salue, on passe et l'on s'en va. La physionomie de tout le monde et des lieux mêmes a changé. La Présidence civile sérieuse, mais non austère, tout animée par l'esprit pétillantet, en somme, bienveillant du matlre de maison, a fait place à l'autorité du commandement militaire : et cela se sentait. Quand nous sommes arrivés, M. de Brogiie, qui se trouvait près du Maréchal, s'est penché vers un jeune homme qui m'a paru être un secrétaire, attaché aux pas du
Préiideiit, qu'il est sans doute chaîné d'éclairer sur ce qui se passe et sur les persoanages qui entrent. Je supposai qu'il lui donnait nos noms en nous signalant comme des membres de la Gauche de l'Assemblée nationale. Mon impression fut qu'on y vit une sorte d'avantage remporté sur nous. ■> Et quand j'y pense aujourd'hui, je conviens que celle susceptibilité était sans doute excessive, maïs si je le rappelle, e'est que cela fait connaître l'état d'esprit dans lequel se trouvaient alors les membres de l'Assemblée les uns à l'égard des autres, comme s'ils étaient, les uns des vainqueurs, les autres des vaincus. — oLe Maréchal a donc été prévenu. Mais, rapidement, et sans qu'il eût eu le temps de se remettre, nous étions sur lui. Il a balbutié quelques mots qui marquaient le désir d'être aimable ; il nous dit qu'étant éloigné de France depuis longtemps, il ne connaissait pas encore beaucoup les personnes, mais qu'il savait nos noms. — J'ai répondu moimême en bredouillant je ne sais quoi. Nous sommes restés dix minutes à regarder un spéciale qui semblait un peu vide, — et je suis parti en faisant en moi-même la réBexion que j'avais là l'image d'un pays que des sentiments violents quoique sans cause réelle divisent k ce point, que ces désaccords irréductibles amèneront sa ruine « .
Il y avait bien de l'amertume et de la rancune dans ces réflexions notées il y a plus de trente ans : mais aussi, j'avais vu clairemenl, dans des yeux malveillants et dans des airs de dédain sans excuse, des dispositions personnelles que je n'étais pasd'hunaeur à accepter, Je n'ai jamais d'ailleurs eu l'idée de
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détromperies gens chez qui j'ai rencootré despréveations injustes à mon sujet. Et cette fierté un peu farouche m'a créé, je pense, dans la TÎe politique, de sérieux obstacles et pas mal d'ennemis.
Quoi qu'on fit d'ailleurs, l'hostilité était Bagrante entre les deux camps.
Le Maréchal partageait, dans une certaine mesure, les préventions de son entourage ; mais il aurait volontiers rompu la glace, si, d'une part, nous nous y étions prêtés, et si le monde qui fréquentait ses salons le lui eût permis. Mais, de ce côté, les hostilités furent irréductibles. Mme la Maréchale ne faisait aucun effort pour dissimuler ses antipathies; et son exemple ne faisait qu'encourager les mauvaises dispositions du monde officiel qui fréquentait les salons de l'Elysée. On y affichait des airs victorieux. Et d'autre part, l'humeur un peu chagrine des vaincus attribuait, trop facilement peut-être, les airs des victorieux à un parti pris d'impertinence. Combien souvent j'ai pu juger que les haines de partis, en politique, sont causées ou envenimées par des raisons de vanité; et que les plus gros événements sont occasionnés par des motifs frivoles. Et néanmoins, il y a presque toujours un fond de vérité dans les sentiments respectifs des hommes entre eus . En ce qui me concerne, les parangons du conservatisme en politique, et même les hommes les plus attachés aux idées traditionalistes se sont étrangement mépris sur mes opinions. Ils ont affecté d'imputer à je ne sais quel radicalisme poli-
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tique et social, ce qui a*a jamais été au fond qu'un vit senlimeul d'indépendance personnelle, qui m'a toujours tenu en ganle contre l'inféodation à l'égard des partis; et si l'on joint à cela le jugement dépourvu d'aménité queje portais sur les classes dirigeantes qui ont mené à mal la France, à travers le siècle écoulé, on se rendra compte des dispositions mutuelles qui, de la part des triomphateurs d'alors et de la mienne, ont réglé notre conduite et nos rapports respectifs.
A l'époque précise où nous sommes, la politique exerçait une influence prépondérante dans les relations même mondaines. Les divers partis avaient trouvé asile dans des salons présidés par des femmes distinguées, qui, par penchant ou par le désir de jouer un rôle en harmonie avec leurs sentiments et avec leurs tendances naturelles, réunissaient autour d'elles les hommes qui avaient pris parti dans les affaires publiques.
Mme Arnauld de l'Ariège avait ainsi son salon ouvert, où fréquentaient plus particulièrement les membres de l'Assemblée nationale groupés sous les litres de l'Union républicaine ou même de la Gauche, depuis Jules Ferry jusqu'à Peyrat, et, au premier rang, Gambelta et les rédacteurs de la République française. Personnellement, je n'ai pas connu ce milieu que présidait, disait-on, avec une grande distinction, la femme 1res cultivée et de grand air qui donnait son nom à ce groupement particulier.
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Un aulre salon eut alorg et dans les années qui Tont suivre un grand éclat. 11 dut son succès retentissant à la femme supérieure dont il prit le nom, Mme Juliette Adam.
Mme Adam aura été une des figures les plus célèbres et les plus rayonnantes de cette dernière partie du siècle écoulé. Dès qu'elle parut sur la scène parisienne, elle y tint le premier rang. Elle le devait à sa beauté, dont il est permis de parler puisqu'elle est femme, et aux dons les plus heureux : la -bonté, la grâce, qui lui gagnaient toutes les sympathies; une Ame ardente, qui ne la laissait étrangère à aucune des grandes questions d'art ou de politique qui s'agitaient autour d'elle; une haute et vive intelligence, qui lui permettait de s'initier à toutes les adirés; un patriotisme passionné qui lui fit embrasser toutes les causes sociales, politiques, quelles qu'elles fussent, pourvu qu'elles eussent trait à la grandeur de la Patrie; une culture raffinée de l'esprit qui la mettait au niveau des hommes d'élite dont elle aimait à s'entourer. Enchanteresse et poète à sa façon, elle apparut comme une nouvelle Velléda gauloise destinée à être l'inspiratrice des temps nouveaux. Mais elle avait, semble-t-il, des ambitions trop hautes pour les hommes sur qui elle avait tout d'abord placé ses espérances.
Toutefois ses mécomptes ne l'ont point désabusée dans sa foi en l'avenir de la France. Ils l'ont seulement conduite dans d'autres voies : comme il arrive
quand od s'aperçoit que l'on s'était trompé sur le compte des hommes et sur les choses. Elle vit assez promptcnicnt que les hommes de qui elle s'entourait étaient inférieurs au rôle rêvé pour eux, et qu'ils servaient une mauvaise cause. Heureux ceux qui sont éclairés h temps, par la déviation des afbîres publiques, sur la valeur des hommes que l'on avait crus prédestinés, et sur la fausseté de leurs doctrines!
Mme Adam reconnut assez promptement qu'elle avait été engagée dans une mauvaise voie où l'avait fait entrer la générosité de son âme. Elle en est revenue; mais elle peut se rendre témoignage qu'elle n'a jamais été inspirée que par un ardent amour de la France. Elle est avant tout patriote — et c'est parce qu'elle est patriote, qu'elle a fait retour au bercail catholique. Elle a expliqué elle-même, dans des livres inimitables, sortes de mémoires personnels et de souvenirs historiques en même temps, les circonstances de son origine, de son enfance et de sa vie de femme, qui ont exercé, sur ses opinions et sur l'orientation de son activité, des influences diverses. On ne sait qu'admirer le plus de l'indépendance d'esprit ou de la noblesse d'Ame, avec lesquelles elle explique les évolutions de sa pensée et de sa conduite politique.
Mme Juliette Lamber, qui écrivitses deux premiers livres sous le nom de son premier mari, M. Lamessine, avait épousé, sous l'Empire, Adam, qui avait joué un rôle actif dans le monde de l'opposition de
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cette époque, et qui fut préfet de Police après la révolulion du Quatre-Septembre. Elle se trouvait dans le milieu le plus ardemment mêlé aux afhires de l'époque. Son salondu boulevard Poissonnière, n° 23, fut ouvert à tous les hommes en vue qui jouaient déjà un rôle : les amis de son mari, les siens, les jeunes hommes que la notoriété politique désignait, et au premier rang Gsmbetla. Puis ce cercle un peu restreint s'élargit. Tous les personnages qui marquaient dans l'opinion libérale vinrent peu à peu s'y {îrouper. Les artistes et les gens de lettres, les journalistes de renom, y avaient leur place marquée, et un peu plus tard les diplomates et les étrangers de distinction, de passage à Paris, trouvèrent du plaisir et un intérêt même, à se rencontrer chez elle, avec ce qu'on pouvait appeler déjà le Tout- Paris. Ce fut, à un certain moment, un salon véritablement politique, en même temps qu'un lieu de réunion, où l'on trouvait, sous les formes les plus brillantes — et avec l'éclat d'une sorte de Renaissance qui ne fut hélas ! qu'un éclair dans le temps — l'esprit, l'entrain, la bonne humeur, la joie de vivre dans une aurore qui promettait un avenir de revanche et de renouveau national. Là brillaient Gambetta, Emile de Girardin, Duclerc, Laurier, Adrien Hébrard, Edmond About, Sarcey, Dereins et tant d'autres qui, durant plusieurs années, se groupèrent autour de la maîtresse de matson, animés et contenus par elle. Ce furent de merveilleux tournois, où l'esprit à jet continu, l'éloquence, même dam la conversation, le culte des nobles idées et le souci dominant de la chose publique, Brent de ces réunions un spectacle et un régal inouïs.
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Pendant une dizaine d'annéee, de 1874 à 1884 ou 1885, ce salon fut le centre du mouvement politique qui se produisait à Paris et dans les groupes parlementaires; et son influence se fit souvent sentir, soit dans les délibérations die l'Assemblée et des Chambres, soit dans la composition des ministères. Là se firent et se défirent beaucoup de réputations, de ces lueurs éphémères qui, dans les temps de révolution, jettent un éclat plus ou moins vif et durable, comme des météores qui ne laissent après eux qu'un souvenir vite efbcé. Toutes les manifestations de la vie publique y avaient leur contre-coup, plusieurs même furent préparées dans ce milieu un peu enfiévré, et dont l'ardeur était entretenue par la maîtresse du logis. Elle, infatigable dans son prosélytisme, encourageait, excitait, inspirait, de sa foi ardente, les hommes qu'elle jugeait propres à servir la cause patriotique et républicaine. Elle crut au génie politique de Gambetta, en qui tout ce monde de politiciens sortis du Second Empire aimait ô voir comme une sorte d'incarnation de la démocratie : image un peu forcée, inventée pour lui par sa clientèle. Elle crut en son étoile, et elle travailla à faire de lui un chef. Sa finesse téminine fit, après un assez long temps, justice de ses illusions; et Mme Adam le jugea mieux, je veux dire assez sévèrement, désespérant de voir en lui le novateur qui eût fixé les nouvelles destinées de la France. Gambetta était trop étranger aux traditions de la race et aux vraies conditions de vie de la France, pour jouer le r6le que l'on avait rôvé pour lui.
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Ce fut alors que Mme Adam créa la Nouvelle Revue qui, dans sa pensée, était destinée à exercer, sur les générations à venir, l'influence qu'avait eue la Revue des Deux Mondes sur la bourgeoisie du dixneuvième siècle. Elle put alors juger de la valeur morale et de l'ingratitude des principaux de ce parti, pour lequel elle avait tant fait; et qui, non seulement se dérobèrent, mais encore mirent tout en œuvre pour contrarier la réussite de son entreprise. Ces défections ne Srent qu'exciter davantage son ardeur. Avec quelle énergie, quel désintéressement, quelle dépense de travail et de contention d'efl^rts, elle se consacra à cette œuvre de haute propagande! ceux-là seuls qui l'ont vue à la tâche peuvent le dire. La Revue, grâce à elle, a eu son temps d'éclat, et contribua à la diffusion des idées à cette époque précise. Mme Adam n'a pas retiré tout le proflt qu'elle pouvait attendre de ses sacrifices de tout genre. Le parti républicain proprement dit, pour lequel elle avait fait cette création, l'abandonna sans gloire. Sa défection ne lui a pas profité.
Depuis lors, l'eseoiple donné par Mme Adam a été suivi par tous les partis, et même par les subdivisions des partis. Des revues de tout genre ont pullulé, remplacées- bienlôt elles-mêmes par le journal qui est devenu l'unique aliment intellectuel de notre
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époque. Passé ce temps des rêves et des illusioni politiques, le salon de Mme Adam, sans cesser d'être attrayant, changea de caractère- Il devint successivement un centre littéraire et artistique, avec un mélange très ïnléressant de diplomatie étrangère; puis, lorsqu'il fut IraoEporté rue Juliette Lamber, un lieu de réunion plus mondaine, agrémenté d'art et de distractions littéraires.
Mais la femme de lettres, la femme de tout dévouement, l'artiste à l'Ame française, a, sous d'autres formes, poursuivi la même œuvre de patriotisme et de grandeur morale. Mme Adam a su faire de l'abbaye de Gyf une autre retraite, dans laquelle la bonne Gauloise s'entoure des vieux amis qu'elle garde; et de cette abbaye, elle rayonne encore, dans un monde qu'elle a peine, il est vrai, à reconnaître, mais qui n'a cessé de la voir telle qu'elle a été : Française et femme supérieure quand même!
Mme la princesse Troubetskoï, dont le salon, rue de Gourcelles, était cosmopolite, aimait à s'entourer de tous les hommes, à quelque part! qu'ils appartinssent, qui jouissaient de quelque notoriété. Elle était assidue chez M. Thiers, surtout pendant la Présidence : chez elle, on rencontrait les chefs d'ambassade : le prince de Hohenlohe, ambassadeur d'Allemagne, y fréquentait assidûment. Il gardait une attitude d'urbanité parfaite, presque timide ou du moins circonspecte, comme s'il eût senti une hostilité ambiante. Il portait avec quelque ennui, sem-
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blait-il, parmi aous, sa qualité d'ambassadeur, qu'il n'eût pourtant pas reniée. Les diplomates et les hommes politiques plus ou moins célèbres ou simplement en vue se rencontraient dans une sorte d'intimilé commode dans ce salon, rendu aimable par la maltresse de maison. La princesse était charmeuse et charmante, slave jusqu'au bout des ongles, attirante et pleine de bonne grâce. Son parler, avec l'accent russe, son attitude, ses façons un peu maniérées étaient toute séduction. Son salon était parfai tement agréable et non sans utilité.
Mme Rislori, plus tard, Mme de Bute eut, elle aussi, l'ambition d'avoir un salon, à l'imitation de Mme Adam, dont elle loua l'appartement situé boulevai'd Poissonnière. Elle créa aussi une Revue mensuelle, les Matinées espagnoles. Les hôtes marquants de ce salon étaient des Espagnols de passage à Paris, ceux qui avaient joué un rôle dans leur pays et, le plus célèbre de tous, Emilie Gasielar. Mais ce salon, un peu mélangé, n'a jamais eu de caractère marqué, et surtout il n'exerça aucune influence.
La Droite de l'Assemblée nationale avait aussi ses «entres mondains. Une Femme de haute distinction, de beauté et d'esprit, Mme Hervé, la femme du iiirecteur du journal le Soleil, groupait autour d'elle non seulement les hommes de ce pahi, mais
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même ceux qui, dans tous les genres d'esprit et de talent, tenaient un rang dans le inonde parisieD. Ce fui aussi le temps, qui se prolongea d'ailleurs un peu au delà de la période de cette histoire, le temps des salons artistiques et littéraires qui eurent, alors, un extraordinaire éclat. M. Pierre Véron, directeur du Charivari, écriyain, journaliste et qui eut un rôle dans presque tous les événements de cette époque, réunissait dans son appartement de la rue de Rivoli tout ce qui avait, à Paris, un renom quelconque, pourvu que ce fût de premier choix. Peintres, sculpteurs, écrivains, poètes, artistes, musiciens affluaient dans ce salon, où c'était un titre d'être admis-. Je ne saurais les nommer tous, mais comment oublier de Bornier, Emile Augier, Labiche, Pailleron et Louis Leroy qui tenait peut-être la tête parmi ces hommes dont l'esprit, mis en verve par tant de rivaux illustres, se répandait en feus d'artifice, et l'aimable de Banville et tant d'autres. Tous rivalisaient d'esprit, de gaieté et de bonne humeur bien française. Les étoiles des théâtres lyriques et dramatiques, les acteurs en renom y étaient conviés tour à tour et se surpassaient, stimulés par les applaudissements d'un public fait pour goûter les délices de l'art dans son expression la plus exquise. C'est dans ce salon de dix mètres carrés peut-être, que je vis débuter Mme Mauri, qui y dansa le pas des sabots; Mme Ristori, Mme Sarah Bernhardt dans ta fieur de leur talent, Mmes Krauss, Tamberlîch et Faure arrivés au faite de leur renommée, s'y firent entendre. La politique, qui brouille tout, était bannie de ce salon aimable, où elle eût paru ce qu'elle est,
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aiguë, revéche, armée en pointe et en stylet, avec ses caractères particuliers, lesquels sont en opposition avec les dispositions natives de Tàme française; et, par parenthèse, cette antinomie entre le ^ënie de la race et les qualités nécessaires à la vie publique d'un Etat républicain, n'est pas peut-être une des moindres difficultés de faire fonctionner -chez nous les régimes politiques qui dérivent plus ou moins de la Révolution.
Edouard Pailleron avait aussi son salon du lundi, au quai Voltaire : rendez-vous plus spécialement des hommes de lettres, et aussi des artistes dont le renom était incontesté : Alphonse Daudet, Edmond About, Francisque Sarcey; parmi les artistes Harpignies, Gérôme, Guillemet; quelques hommes appartenant à la politique, mais accueiUis comme des confrères parmi les gens de lettres; les acteurs les plus célèbres, de ceux qui avaient contribué au succès des comédies du maître de la maison ; celui-ci d'une verve étourdissante, parfois mordante, mais toujours tempérée par la gaieté et par une aimable philosophie.
Jules Simon tenait salon le jeudi; là se réunissaient les hommes politiques, les hommes de lettres, les académiciens, les artistes les plus en vue de l'époque. On y rencontrait presque toujours Heoan, qui, d'ailleurs, était fort répandu, ou plutôt fort
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recherché dans le monde dea aris et des lettres : partout très goûté, arec son urbanité presque humble, ses mots un peu sybillins, un sarcasme très dissimulé, beaucoup d'esprit sans recherche de pointes ni de clinquant, une bonhomie souriante et un peu voulue, mais, avec cela, un grand charme quand il parlait, ce qui, d'ailleurs, était rare.
Mme Aubemon eut aussi un salon très sélect, où tout le monde n'était pas admis. Alexandre Dumas fils dominait dans ce milieu où chacun eût pu être roi. Là se faisait sentir la majesté académique, et la supériorité dont jouissaient les hôtes habituels, avec quelque condescendance.
Toutefois, le ton de ce salon était exquis, et ta maîtresse de maison tout à fait à la hauteur d'un rôle qui rappelait lointainement l'hôtel de Rambouillet.
Il semble que les générations qui ont suivi cettepériode, qui va de 1871 à 1885 ou 1886, n'ont plusfourni d'hommes capables d'avoir un salon et d'ygrouper une telle élite, ou que c'est peut-être l'éHtequi a manqué. Quoiqu'il en soit, ce fut un des traits. caractéristiques de l'époque dont je m'occuper d'avoir donné lieu à ces manifestations de l'esprilr qui furent, dans tous les temps, la marque particulière de la société française dans ses parties les plushautes. Sans doute, après une brillante floraison, faiit>il un temps de repos pour qu'il en éclose une nouvelle.