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LE DINER DES DIX

Déjà vers la £n du gouyernement de M. Thiers, la division avait fatl gon œuvre dans l'Assemblée nationale. Mais à partir du 24 mai, cet état de choses fut accentué par la rupture des relations, presque transformées en inimitiés, entre les membres de l'Assemblée. Plus d'échan(;e d'idées, plus de pénétration mutuelle, plus d'occasions même de se comprendre, de se convaincre, ni même de se bien connaître.

Ces cantonnements, entre hommes de partis différents, attestent la sincérité et la vivacité des opinions; mais ils empêchent les rapprochements pourtant nécessaires, et ils entretiennent entre les personnes qui ont une tâche commune, des malentendus qui rendent cette tâche impraticable- On se concentre entre soi, on s'entretient dans ses opinions sans contrôle, on commente sans ménagement jusqu'aux intentions supposées, et on finit par traiter ta chose publique comme si c'était afbire privée à régler avec des ennemis. Ce déplorable caractère de nos rapports mutuels était d'ailleurs le même des deux côtés; à cet égard, le parti dit conservateur, qui a

UDe tendance marquée à se prévaloir de beaucoup de mérites, ne valait pas mieux que nous-

II résultait de là que chaque parti, ou plutôt, après le désarroi occasiouné par l'attitude du comte de Cbambord, chaque fraction de parti avait une vie à part, et travaillait, chacune de son côté, au succès de ses combinaisons particulièrcB. Ces sortes de compartiments étanches eurent pour effet d'empêcher entre eux toute pénétration, de sorte qu'on en vint jt s'ignorer mutuellement. De là à se méconnaître il n'y avait pas loin : et le pas fut vite franchi. C'est ainsi que parmi nous, membres de la Gauche libérale, on ne connaissait plus la vraie pensée politique de nos alliés de la Gauche extrême et de l'Union répubHcaine, qui avait pour chef Gambetta. Nous les jugions uniquement remplis de zèle républioain, avec plus d'ardeur peut-être que nous et avec des tendances démocratiques plus accentuées, mais attachés aux principes de liberté, impliquant la tolérance, qui pouvait rassurer sur leur politique.

D'aulre part, les Conservateurs attitrés nourrissaient contre les membres du Centre Gauche des préventions qui, pour une bonne part, provenaient, je pense, du dépit de n'avoir pas trouvé en eux des complices et des aides, dans leurs tentatives monarchistes.

Et de même, nous ne connaissions pas assez les sentiments vrais du plus grand nombre des Conservateurs. Nous les jugions sur les excès de langage, et

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sur les façons empreintes d'une sorte d'air de supériorité passablement ridicule, que l'on trouvait chez ceux d'entre eus qui se donnaient comme leurs chefs. Et c'est ainsi que finit par régner, dans tous les partis de l'Assemblée nationale, un fonds de rancune et d'esprit de dénigrement, qui empêcha cette admirable représentation de la France de donner les fruits qu'elle portail en elle. Hélas! ce fut-elle pas en cela l'image fidèle de la France que rien, semblet-il, ne peut guérir du mal de la discorde I

I) y eut pourtant vers cette époque un essai d'entente et d'accord entre les diverses fractions de l'opinion républicaine. On n'avait pas la pensée d'amalgamer ensemble des idées divergentes, mais seulement d'unifier les efforts de toutes les fractions du parti républicain vers un but unique : la consolidation du Régime établi.

On résolut donc de constituer une sorte de Conseil des Dis qui délibérerait sans apparat et sans mandat formel sur les questions du jour, el qui permettrait de faire converger les opinions de tous les groupes vers des solutions recommandées d'avance. On choisit quatre membres dans chacune des fractions de Gauche. Quel fut le promoteurde cette organisation, et dans quelle vue réelle fut-elle formée? je l'ignore, et je n'avais pas de doute en ce temps-là sur ta droiture des intentions de mes collègues. J'avais su, après que je fus entré dans ce groupe, que ses auteurs avaient eu d'abord la pensée de choisir, pour repré-

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senlerle Centre (;auche, Léon de Malle ville, Bardoux et Ricard. Ce dernier Fui écarté, et ce fut moi qui le remplaçai. Ce Conseil se composait donc de Lepère, Fourcand, Scheurer-Keslner et Edmond Adam pour l'Union républicaine; du général Billot, de Leblond, de Leroyer et Duclerc pour la Gauche, de Léon de HalleTille, Cochery, Bardoux et moi pour le Centre Gauche. Nous nous réunissions et nous dînions ensemble chez Bignon sur le boulevard, les mardis de chaque semaine. Le dfner était présidé par Duclerc, qui devait une sorte d'autorité morale à sa situation personnelle dans le monde parisien, et à cette circonstance, qu'il avait fait partie, en 1848, du groupe des journalistes du National qui joua un si grand rôle à cette époque, et qu'il avait même été ministre des finances sous le gouvernement provisoire. Il donnait le ton à celte réunion qui se maintint longtemps dans les termes d'urbanité et de bienveillance mutuelle qui étaient encore dans les habitudes des républicains de ce temps-là. L'enistence de ce sanhédrin ne fut point ébruitée, et son action ne fut ni apparente ni importune aux divers groupes de la Chambre. Elle n'en fut que plus effective. Elle se faisait sentir dans les réunions de groupe, très fréquentes alors; car la politique y était beaucoup plus agissante que dans les séances officielles de l'Assemblée nationale.

Que ce fût, d'ailleurs, tactique de parti ou conformité réelle d'opinion, les représentants des groupes de l'Union et de la Gauche n'y manifestèrent jamais, ouvertement du moins, des intentions ou des sentiments que Bardoux et moi nous n'aurions pas accrédités par noire présence. L'accord dura assez long-

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temps. Il cessa à partir du jour où la composilion de cette association fut modifiée par l'introduction de M. Clemenceau et de M. Magnin. Ma sortie coïncida à peu près avec leur entrée. Je pus juger peu de temps après, de ce que vaut la confraternité des armes dans les partis politiques.

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