‹ L'Assemblée nationale de 1871Chapitre 34 sur 53 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

ACTIVITÉ DES BONAPARTISTES. — l'iNGIOENT tUlLB OLLIVIER A l'aCADÉUIE FRANÇAISE

On sentait que le Septennat n'était qu'une trêve et DOD une solution. Aucun des partis en présence n'avait désarmé. Après la tentative avortée d'une restauration monarchiste, les Bonapartistes crurent le moment venu de rentrer en scène. Ce fut M. Boulier qui en prit l'initiative, il écrivit, le H février, à un M. Villa, rédacteur d'un journal du Puy-du-Dôme, une longue lettre, dans laquelle il indiquait le rôle que devait jouer le parti bonapartiste pendant cet intermède du Septennat. Ajournement et patience : ainsi pouvait s'énoncer le mot d'ordre donné par M. Boulier. En attendant que le Prince Impérial fût en âge de revendiquer son titre d'héritier du trône impérial, il était prudent de ménager le gouvernement du Maréchal. « Mais, disait-il, le Septennat est une trêve; il ne faut pas que le parti le convertisse en un paravent destiné à cacher d'ambitieux desseins ou de coupables trahisons. » Coupables trahisons^ c'était le lot des monarchistes, mais pour les Bonapartistes sans doute, le cas était différent. M. Bouher ajoutait : << Sans doute les plébiscites qui ont coa-

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firme l'Empire n'ont été renveraés par aucun plébiscite nouveau ; mais un nouvel appel direct à la souveraineté nationale est nécessaire pour réparer les désastres causés par l'insurrection du 4 Septembre. Le jour venu, il n'y aura que deux formes de gouvernement en présence : la République et l'Empire. * £□ réalité, les Bonapartistes, pas plus que les Monarchistes, ne prenaient au sérieux le gouvernement institué au profit du Marécbal. Ils faisaient assaut les uns et les autres, à qui des deux cet interrègne profiterait le mieux et le plus vite. Ils étaient pressés de prendre position.

Les chefs du Parti bonapartiste eurent l'idée de provoquer, en France, une manifestation d'opinion, à l'occasion de la date du 16 mars 1874, à laquelle le Prince Impérial atteindrait l'âge de la majorité dynastique. Ils écrivirent, dans ce but, à de nombreuses personnes supposées partisans de l'Empire : simples particuliers, fonctionnaires et officiers en exercice. Le gouvernement s'en émut, et le Ministre de la Guerre, aussi bien que le Minisire de l'Intérieur, Président du Conseil, M. de BrogUe, firent paraître des circulaires par lesquelles ils interdisaient à toute personne dépendant de l'Âdministralion de participer à cette manifestation politique.

Encore M. de firoglie prenait-il soin de ménager les susceptibililés du parti Bonapartisie,eiis'abritant derrière les volontés de V Assemblée nationale, i Chargé èCexécuter ses volontés, le gouvernement ne saurait

permettre^ tous le comprenez, aucune manifestation qui pût porter atteinte au respect qui est dû & tout set cfécrets. > De son côté, le général du Barail, l'adressant aux commandants de corps d'armée, écrivait : ■ Certainement, le sentiment de reconnaislancce qui tait agir certains officiers qui doivent leur position à l'Empire est fort recommandable, mais ils doivent comprendre que, malgré tout, ils doivent soutenir le gouvernement, et ne donner, par leur attitude, aucune prise aux attaques des divers partis. ■ Ahl qu'en termes galants ces choses-là sont dites l La manifestation eut lieu à Ghîslehurst, au milieu d'un grand nombre d'anciens fonctionnaires venus de France. Le prince Napoléon, dont l'absence fut remarquée, s'était abstenu. Le jeune Prince prononça un discours attribué à M. Rouber, dans lequel tout en affirmant son droit dynastique, il le subordonnait au principe de la dynastie napoléonienne, c'est-à-dire àun plébiscite.

Cette manifestation d'ailleurs passa inaperçue. On était encore trop près de Sedan pour que des prétentions au trône des Bonaparte eussent le moindre succès. L'attention politique ne fut pas même un moment distraite par cet incident, qui n'avait de valeur qu'aux yeux des fidèles de l'Empire.

Toute celte année 1874 fut remplie d'événements ou plutôt de menus faits qui mettaient de plus en plus en relief la situation fausse, et des partis, et de ]'ABsemblée, et de la politique générale.

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Tout reposait sur une équivoque exprimée ea quelque sorte par le Septenoat. C'était encore ta République : et ceux qui avaient fait le Septennat et qui avaient en main le gouvernement ne voulaient pas que ce fbt la République.

Contradiction dans les mots et dans les choses, qui rend toute institution politique chez nous boiteuse et malsaine? C'est un mal endémique! Il a fait tomber la France en 1898 entre les mains de sectaires sans foi ni loi, sous un régime sans nom. Ainsi se perpétue un état de choses qui, s'il continuait, serait mortel pour la FrBnce;caril n'est plus de Régime politique, quelles que soient sa forme, son étiquette et sa nature, qui ne soulève, dans le pays, des conlradiclionB et des résistances rendant tout gouvernement impossible. Quel que soit le ré(>ime politique existant, on est sûr que la moitié des citoyens, au moins, se refuse, au fond de l'âme, à le servir.

A l'époque où nous sommes, le seul parti qui eût pu invoquer à son profit le fait établi et la volonté présumée du pays, c'était le Centre Gauche de l'Assemblée nationale.

Les élections partielles, destinées à remplir les lièges vacants par la mort ou par la démission des députés, étaient toutes favorables à l'institution républicaine. Il y en avait eu quatorze depuis le Hi mai : tontes étaient républicaines, à l'exception de celle de U. Sens', nommé comme bonapartiste par le département du Pas-de-Calais. Les autres furent celles de

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MM. Girod, Pouzol, Raymond, de Rémusat, général Saugsier, général Letellier, Valazé, Calmon, Swiney, Harcou, Bonnat, Hérisson et Ledni-RoUin. Du nord au midi, de l'est i l'ouest, les consultations du suffrage nnÏTersel avaient partout la même signification. La candidature de M. Lepetit, dans la Vienne, donna lieu à la rentrée en scène de M. Thiers. M. Lepetit lui avait communiqué sa profession de foi. M. Thiers répondit par une sorte de manifeste politique :

■ Avec l'esprit qui règne dans les masses, disait-it, en présence de trois partis monarchiques se disputant le trône, je regarde la monarchie comme impossible, et je ne vois de praticable qu'une République sage, équitable, réparatrice, et qui, n'étant le triomphe d'aucun des partis qui nous divisent, leur propose à tous la seule satisfaction qu'ils puissent honnêtement et décemment désirer : le triomphe de l'intérêt général sur les intérêts particuliers de dynasties, de classes ou de systèmes. Telle est ma conviction, qu'une expérience de trots années a rendue invincible. »

La très grande majorité de la nation se rendait à ces raisons marquées au coin du bon sens, reposant sur des faits précis, telle que la diversité des opinions monarchistes, et répondant à des sentiments géuéreux. Les conservateurs de nos jours seraient mal venus à justifier leur refus de concours d'alors, par le spectacle de l'oligarchie impudente et antifrançaise qui s'affuble du titre de République. Il serait trop facile de leur répondre que ce fut leur défection qui rendit possible cette transformation de la République en une dictature odieuse et de nature ignoble.

Ce n'est pas, d'ailleurs, une forme de.gouTemement, Monarchie ou Empire, qu'il eût fallu opposer uniquement au Régime qui avaitété constitué en 1871 . — Monarchie ou Empire, — si l'on devait garderies vieux systèmes de gouTernément, avec la centralisation administrative et le mécanisme parlementaire, ne valait ni plus ni moins que la République, et n'offrait d'autre avantage que de remettre en place un personnel un peu usé d'ailleurs, et de valeur problématique, en écartant les nouveaux venus qui s'étaient trouve prêts pour le service public, à la chute de l'Empire.

Le parti conservateur se montrait justement effrayé de la poussée démagogique que l'on pouvait soupçonner déjà derrière le parti jacobin, dans l'Assemblée nationale très réservé et très circonspect, et que, seuls, des hommes avisés pouvaient croire animés de sentiments très différents des nôtres. Mais un simple changement de Régime politique n'eût point sufS pour éviter ce danger. C'était la société française qui était malade ; et il aurait fallu lui rendre la santé, pour l'armer contre lesassauts de la démagogie.

Les gouvernements dérivant de la Révolution n'y avaient pas suf h. Les conservateurs avaient pour t&che et pour devoir de reconstituer la France sur d'autres bases que celles d'un constitutionahsme bâtard et débile. Or, ils ne paraissaient même pas s'en douter. Les ministres du Maréchal, M. de Broglie en tête, s'étaient simplement remis à suivre les vieux errements. Même, le trouble d'esprit dans lequel tes jetaient les dispositions de plus en plus marquées du pays pour la République, leur faisait perdre de

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rue ces principeB libéraux, dont ils se disaient, dont ils se croyaient peut-être les champions attitrés. Leurs habitudes d'esprit, qui les rattachaient aux système* vennoulus des régimes couEtitutionnels, ou les incidents delà politique quotidienne, ne leur inspiraient que des procédés de gouvememeat tout à fait illusoires et inefficaces.

C'est ainsi que, effrayés par le résultat des élections partielles, ils crurent pouvoir arrêter le mouvement, en portant la main sur le suffrage tiniversel; et ils se persuadèrent qu'ils pourraient le diriger, s'il se rendaient maîtres des municipalités. Une loi fut présentée qui donnait au pouvoir central le droit de nommer les maires des chefs-lieux de département, d'arrondissement et de canton , et aux préfets le droit de nommer les maires des autres communes. Poussant même plus loin cette usurpation sur les libertés communales, H. le duc de BrogHe eut l'idée de faire proroger, au delà de leur durée légale, les conseils municipaux, qui avaient été élus, en 1871, pour trois ans. Il demanda à l'Assemblée, et il lui arracha, une loi bien imprudente et bien impolitique, par laquelle les pouvoirs des conseils municipaux en place, dont le mandat avait pris fin, seraient, de par la volonté du gouvernement, prorogés jusqu'en janvier 1875.

Le hasard avait voulu que la majorité de la commission cba^^ée de faire un rapport sur ce projet fût composée de députés de l'opposition. Je fus désigné pour faire te rapport. Je discutai le projet au point de vue légal et au point de vue politique ; et la situa* tion si tendue entre les députés de Gauche et de

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Droite, contribua sans doute à donner à ce rapport, que je dus lire à la tribune, un relief exceptionnel. II fit scandale, selon les uns; pour les autres ce fut un événement; et les groupes de Gauche décidèrent de le faire imprimer à cent mille exemplaires qui furent distribués par tout te pays. Ce n'était pas pour ramener les conseils municipaux à des sentiments meilleurs envers le ministère. Le sufFraf^e unÎTersely répondit presque immédiatement en envoyant à TAssemblée deux députés républicains.

Ainsi, chaque consultation nouvelle du corps électoral répondait par une affirmation de la République.

Sur le fonds commun du drame qui se jouait à Versailles, lutte gourde ou éclatante, toujours vive entre les partis, et dont la France était l'enjeu, des épisodes se produisaient, comme des temps d'arrêt qui reposaient les esprits.

M. Emile Ollivier avait été élu, avant la chute de l'Empire, membre de l'Académie; et la catastrophe delaBnavait fait retarder jusqu'alors son admission. L'Académie avait résolu d'y procéder, et, selon la coutume, les discours du récipiendaire et du nouvel académicien furent soumis à l'examen d'une commission. L'heure n'était pas favorable pour lui.

M. Emile Ollivier portait encore devant l'opinion publique, pour une part du moins, la responsabilité de nos malheurs, et l'opinion était sévère, jusqu'à l'injustice peut-être, pour ceux qui, à un de^ré quelconque, en supportaient la charge. Depuis ces temps

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reculés. M. Emile OUivier a pris sa place, et largement, dans la société française. 11 a été recherché dans les cercles où les dons de l'esprit sont pardessus tout appréciés, et où les qualités de l'homme laissent dans l'onibre les fautes du politique. Les comparaisoDS, d'ailleurs, lui ont été favorables; et les hommes qui se sont montrés si sévères pour lui ont commis eux-mêmes de telles fautes, et si préjudiciables h la Patrie, qu'il en paraissait déjà moins coupable. Le terme de ■ cœur léger « qui lui a été si reproché, avait évidemment été détourné de son sens véritable; quoiqu'il reste vrai qu'il s'est associé à la volonté de faire la guerre, lorsqu'il devait savoir que les causes de la guerre n'existaient plus, après la retraite du roi de Prusse au sujet de la couronne d'Espagne. M. Emile OlUvier a écrit VHistoire du Second Empire qu'il tourne un peu au panégyrique. Il est douteux qu'il y réussisse pleinement. Mais il y montre des qualités de style et d'observateur moraliste autant que politique, qui font de ses livres des documents pleins de vie et d'inlérét. Il a d'ailleurs conservé une extraordinaire vigueur physique et morale. Sa conversation est chaude, colorée, nourrie, pleine d'élans et de mots heureux, éloquente enfin. Sa voix est sonore et musicale comme les voix du Midi. Quand je dis conversation, c'est monologue que je devrais dire. M. Emile OUivier n'est pas un causeur; non, je le pensedu moins, qu'il dédaigned'écouter les autres, mais il est vrai qu'il entend surtout sa voix, qu'il suit sa pensée, et qu'il se laisse aller au plaisir de l'exprimer en belles phrases harmonieuses. Ceux qui l'entendent y trouvent autant

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de plaisir que lui. On comprend qu'il ait, à la tribune, remporté de beaux triomphes oratoires. Depuis qu'il ne peut plus se faire entendre au Palais- Bourbon, il a semblé dépaysé. Il était fait pour parler dans les Parlements.

Il avait h faire l'éloge de Lamartine, et M. Emile Âtigier lui répondait. Ils étaient dignes l'un de l'autre, animés tous les deux du même sentiment d'attacbement à la dynastie napoléonienne, quoique Augier fût, à la vérité, très indifférent en fait de politique. M. Emile Ollivier ne faisait, dans son discours, aucune concession au sentiment public, et ' il affirmait hautement son affection et son dévoue* , ment restés fidèles à l'Empire, et surtout à l'empereur Napoléon III. Il exprimait sa fidélité avec une grande hauteur de cœur, mais avec une nuance de panégyrique un peu trop marquée.

■ S'il avait approché davantage l'Empereur, disailil, en parlant de Lamartine, s'il avait éprouvé son ' grand cœur, son esprit formé de charme et de justesse, la douceur de sa majesté paisible; s'il était devenu le confident de ses pensées uniquement tournées au bien public et au soulagement de ceux qui souffrent; s'il avait été témoin de la loyauté avec laq'ielle il avait fondé et mis en pratique les institutions les plus libres que notre pays ail encore connues; s'il l'avait contemplé, modeste dans la prospérité, auguste pendant les infortunes, il aurait mieux fait que lui rendre justice, il l'eût aimé. •>

M. Guizot, qui était l'un des commissaires académiciens, déclara que cet éloge dépassait toute mesure, en face des faits et des dispositions du public

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Irançaia; et la commissioa fut d'sTis qu'il j avait lieu à correction. N'est-ce pas un spectacle curieux : ces deux hommes, Guizot et Ollivier, qui tous les deux avaient assisté, non sans y avoir contribué, à l'effondrement du régime politique qu'ils serraient, et l'un refusant à l'autre le droit de faire l'éloge du souverain qu'il avait servi. Ce trait, d'ailleurs, marque bien la physionomie morale de M. Guizot, que décelait toute sa personne, tel que je l'ai vu alors. Celait un vieillard, mais très vert encore, le visage sévère et même austère, l'œil vif, et où l'on entrevoyait la flamme, hautain et dominateur. Je ne parle que de l'homme extérieur : il était tout autre, sans doute, dans son privé. Pour le monde, toute sa personne était empreinte d'une gravité particulière. Tous les deux personnifiaient alors la vanité de nos querelles; et tandis qu'ils se colletaient, nous-mêmes qui assistions à ce singulier pugilat, nous continuions la même querelle, tandis que se jouait la destinée de la Patrie.

M. Emile Ollivier refusa de modifier son discours : ce fut une émotion dans l'Académie. Et, après qu'on eut agité cette grave question de savoir s'il serait admis aux honneurs du fauteuil, on résolut d'y couper court eu ne recevant pas M.. Ollivier; de sorte que ce dernier est académicien sans l'être, du moins sans avoir été officiellement reçu.

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