CHAPITRE VII
DÉSARROI DES PARTIS. — LKDRS INTBIGOES. — FAUSSETÉ DE LA SITUATION CRÉÉE PAR LE RÉGIME DD SEPTENNAT.
Un autre incident se produisit alors, qui serait rangé parmi les faits divers, s'il n'iotéressait uq homme dont la personnalité a pris, depuis un demisiècle, un relief tel qu'elle restera comme une des plus extraordinaires de son temps : je veux parler de Bochefort. Il avait été condamné à la déportation par un Conseil de Guerre, pour faits connexes aux crimes de la Commune. Les sympathies très vives et les amitiés fidèles qu'il avait à Paris le suivirent à la Nouvelle-Calédonie : et l'on songea à le faire évader.
M. et Mme Adam avaient recueilli les enfants de Bochefort. Ce sont eux qui s'occupèrent de préparer sa délivrance. Ils réunirent 25,000 francs, dont ils avaient, je crois, fourni la majeure partie. On acheta le concours d'un capitaine de navire marchand; et, toutes les mesures prises, l'évasion eut lieu. On apprit que Bochefort et quelques compagnons qu'il avait associés à ton sort avaient trouvé un refuge en Angleterre. Ce fut un universel soulagement; non que les souvenirs encore cuisants de
la Commune fussent effacés, mais Bochefort avait une telle popularité, en raison de ses luttes contre l'Empire, de sonattitude pendant les premiers temps du siège de Paris, et de sa conduite dans le gourernement provisoire, qu'elle couvrait les actes vrais ou faux — on ne recherchait pas au delà des décisions des conseils de guerre — qui avaient motivé cette condamnation.
La populanlc et le relief de cette figure ont singulièrement grandi depuis. Le parti' que M. Rochefort avait adopté dans les luttes intestines de notre temps, son adhésion ans doctrines philosophiques et sociales les plus extrêmes, au regard des idées communément admises datis le monde civilisé et chrétien, l'ont fait pendant longtemps regarder comme un condottiere de la plume, et un peu en dehors de la société dans laquelle il vit. Mais depuis que le gouvernement de la France est tombé entre les mains de gens qui, poussés par des mobiles divers, se sont faits les ennemis de la Patrie française, il n'a pas cessé de se tenir dans les rangs de ses défenseurs.
Déjà, lorsqu'il avait mis sa popularité et sa plume au service du général Boulangi^r, il avait entendu se ranger derrière un général populaire et patriote, par hostilité contre les Républicains qui s'étaient empares du pouvoir, pour le tournera leur seul proBt. Au fond, en effet, le mouvement boulangiste n'avait été qu'un mouvement national de réaction contre la faction jacobine qui, dès cette époque, avait mis la main sur le Gouvernement. La nation se trompait d'homme; M. Rochcfort lui-même ne s'était pas
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rendu compte du peu de valeur du chef, et, sauf les escepUons, de l'indignité de son entourage.
Ce fut sous la même impulsion de son patriotisme qu'il se rangea, dès le premier jour, parmi les défenseurs de l'armée, lor8(|ue,à propos de l'affaire Dreyfus, il devint évident qu'une autre cause, celle de la France même, était en jeu. La lutte engagée par les Juifs et par les Francs-maçons, avec l'aide d'une Basoche , celle qui met les formes à la place du Droit, et son pédantisme infatué au-dessus de tout; appuyée par tout ce qu'il y a de décadent dans notre société malade ; cette lutte (ut une révélation . Par un trait de lumière subit, la France s'aperçut que, peu à peu, elle avait laissé prendre sa place pardes exotiques, par des Juifs, par des protestants — parmi lesquels, heureusement, il y a de très bons Français — et par des êtres hybrides, dits intellectuels, dont l'ftme supérieure mais frelatée nie la Patrie. Spectacle étrange! une nation qui se trouve, un beau jour, hors de chez elle; de maîtresse qu'elle était, devenue la servante de nouveaux maîtres; en voie d'abjurer son vieil honneur, son droit, ses intérêts, et de perdre jusqu'à son nom.
Par la grâce de Dieu, il y eut une secousse. Les bons Français se retrouvèrent, unis pour ta défense. Rochefort en était. Et lorsque, aujourd'hui, la lutte engagée se poursuit sur le terrain de la religion nationale, et de l'existence même de la société menacée par les théories communistes outrancières, on le trouve dans nos rangs. Il n'est pas ce personnage à la Méphistophélès, tel que certains se le figurent, au milieu des hordes des nouveaux barbares.
luu de boone race française, nul ne fait mieux comprendre, par le contraste, la différence qu'il y a entre le noble et l'aristocrate : le premier ne se distinguant des autres que par une qualité d'Ame supérieure; l'autre empruntant à des éléments extriotèques la primauté qu'il s'attribue : nulle affectation chez l'un, si ce n'est parfois un certain dédain de ce qui le distingue; chez l'autre un orgueil à fleur de peau, alors même qu'il le dissimule sous des airs débonnaires. Rien du sectaire ni du jacobin : cVst un chevalier en ballade, plein d'urbanité et de bonne grAce, mais rude aux fAcheuz et aux gens mal appris; de l'esprit A Foison, point A facettes, ni fait de mots, mais de bon sens aiguisé, et parfois mordant, sans mauvaiseté. Une physionomie tout originale, avec une mèche de cheveux légendaire, un regard franc et vif, un ensemble hardi et fier sans jactance ; le tout empreint d'une sorte de plasticité qui fait que cette figure est parlante, et qu'elle reste gravée dans la mémoire, quand une fois on l'a vue. S'il avait le don de l'éloquence, il aurait été un entraîneur d'hommes incomparable, tant il s'impose, et tant la franchise de son ton et son libéralisme sincère l'ont rendu populaire. Hais tel qu'il est, il exerce autour de lui un véritable empire. Son talent de journaliste va jusqu'au génie du pamphlétaire : si l'on songe que, depuis plus de trente ans, il publie chaque jour un article, plein de pensées originales, d'un tour heureux, de mots et de tournures de phrases d'un vrai comique, sans effort, avec, comme noie dominante, le bon sens infaillible, et qui va droit & l'idée qu'il combat, ou A
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l'homme qu'il attaque avec une sûreté de flèche! Déjà, à la fia de l'Empire, il avait dirigé contre la dynastie sa verve impitoyable. La brochure périodique intitulée ia Lanterne produisit sur l'esprit public un effet prodigieus : l'Empire aurait succombé sous ses traits. Il est vrai que celte Lanterne était terrible.
A son journal, à la Chambre des députés, dans les réunions publiques ou dans ua commerce plus intime, partout enfin où il est, il apparaît comme un être extraordinaire ment doué. Indompté, indomptable, vigoureux d'àme et de corps, ua acier trempé, avec !e mot et l'accent dominateurs : Français de la vieille France et chevalier de la nouvelle, il déposa peu à peu les pièces de son armure, et il s'écarta des rangs des nouveaux tenants de la démocratie, dont la pignoufferie el la bassesse d'àme éloignent ceuxlà mêmes qui n'auraient eu aucune répulsion contre le nouveau Régime. Et comme tant d'autres, dédaignant de se travestir en jacobin, il reste le défenseur de la vieille cause.