‹ L'Assemblée nationale de 1871Chapitre 36 sur 53 · POLITIQUE EXTÉRIEDRI KT COLONIALE · texte numérisé non relu

POLITIQUE EXTÉRIEDRI KT COLONIALE

J'ai laissé de cftté & dessein, dans ce récit, les événements extéxieun. La raison en est qu'on ne les connaît en France qu'après qu'ils sont accomplis. On en trouve l'exposé partout; mais je n'y ai pris que ma part de spectateur, comme tout le monde. Malgré l'appareil ostentatoire des régîmes parlementaires, les a£bires publiques, en général, se trament, en fait, dans le secret, et le plus souvent, au gré du vent du jour. Cela est vrai surtout pour les affaires du dehors.

La politique extérieure est, semble-t-î), un domaine réservé, soit au chef du Gouvernement, quand il s'en trouve UD digne de ce titre, soit au ministre des Affaires étrangères, lequel abuse toujours du droit qu'il a de réserver le secret pour certaines opérations. De ce qui se tramait, de ce qui se disait et ce qui se passait dans cet ordre de faits, je n'ai jamais rien su que par l'acte accompli, soit à la suite des révélations du Journal officiely soit par celles de la presse étrangère. A quoi bon dès lors reproduire ce que tout le monde peut trouver dans les documents du temps?

Toutefois, les adirés d'Egypte ont tenu au cœur de la France, comme les siennes propres. Et c'est i cette époque que remontent les entreprises de l'An-

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gleterre sur la terre d'Egypte, eotreprises qui ont abouti à la maiomise complète, sous le consulat diplomatique de M. de Freycioet d'abord, et en dernier lieu de M. Delcassé, qui adéfiûitivement contresigné notre eipropriation.

Déjà, nous avions abandonné la situation privilégiée que nous assuraient les Capitulations, en concourant à ta formation des tribunaux mixtes. Nous avions ainsi perdu le privilège de n'avoir affaire qu'à la juridiction de nos consuls, et, en appel, à la juridiction des cours de justice de la Mère-Patrie (en France, la Cour d'appel d'Aix). La Porte avait obtenu de toutes les puissances européennes la substitution, à la juridiction consulaire, d'une juridiction de tribunaux mixtes, composés de magistrats choisis par les Puissances. La France avait, pendant longtemps, refusé d'abandonner, à cet égard, ses droits antérieurs. La question avait été tooguement débattue à l'Agsemblée nationale, qui ne se résigna que difiicitement à adbérer à l'ordre de choses nouveau.

On apprit presque en même temps que l'Angleterre avait acheté, moyennantcent millious, les 177 000 actions du canal de Suez, que possédait le Khédive d'Egypte- La négociation avait été conduite de telle façon, qu'elle ne fut connue qu'après sa complète réalisation. La France, l'Europe entière se trouvèrent inopinément en face du fait accompli, lequel n'était rien moins que la mainmise sur le canal de Suez par l'Angleterre. Pour la Frauce, l'échec était sensible; mais pour l'Europe entière, l'événement étaitune menace, quand on considérait que l'Angleterre, déjà en possession de Gibraltar, tendait visiblement à de-

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venir inaitresse de l'isthme de Sues, c'est-à-dire maitresse de la Méditerranée eldu transit en Europe, vers l'Extrême-Orient et vers les Iodes. Nous avons vu, par la suite, se réaliser celte menace, cette prise de possession devenue efFecUve dans l'Egypte même, grAce i la complicité ou à l'iDcapacité de notre politique interna tionale.

Dons cette même année 1874 se produisirent en Extrême-Orient des événements peu importants en eux-mêmes, mais qui eurent des conséquences considérables.

L'Empereur d'Annam, voisin de nos possessions dans l'Iodo-Ghine, avait eu à se défendre contre les pirates chinois, qui ravageaient la partie septentrionale de son empire. Dans l'extrémité où il se trouvait, il fil appel à notre aide- Le Gouverneur de la Gochinchine lui avait dépéché un officier, qui s'était signalé par ses voyages d'exploration dans le Cambodge. Cet officier avait montré une grande connaissance de la région, et fait preuve d'une belle vaillance. C'était Francis Gamier.

Envoyé au secours de l'Empereur d'Annam, Garnier avait exécuté sa mission avec sa prouesse accoutumée, lorsqu'il fut assassiné au cours d'un voyage scientifique au Tong-King. Cette triste fin d'un héros eut, en Fraoce, un grand retentissement; et l'opinion publique n'aurait pas souffert qu'elle reslit impunie. . Une expédition militaire fut mise en mouvement, pour tirer vengeance du guet-apcns dans lequel Francis Gamier avait trouvé la mort. Ce fut U le

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point de départ de t'occupalioD ultérieure et Dullement préconçue de l'Empire d'Anoam et du Tonkio.

Gomme il est arrivé souvent, en Afrique, en Asie et atlleurg, nos conquêtes extérieures n'ont point été, le plus souvent, le résultat de plans prémédités. Elles furent la conséquence inévitable d'incidents peu importants en eux-mêmes, mais dans lesquels notre drapeau s'était trouvé engagé. Et c'est ainsi que notre politique coloniale, que l'on reproche avec quelque injustice aux hommes politiques qui en ont assumé la responsabilité, a été plutôt menée par le hasard des événements que par une volonté préconçue. Ce sont nos intrépides voyageurs, nos héroïques soldats mis en présence de périls subits, qui ont été le plus souvent les initiateurs involontaires de conquêtes que la Mère-Patrie a dû achever, presque malgré elle, pour sauver l'honneur du drapeau.

On a fait souvent, au parti républicain qui dominait alors, un reproche de cette politique qui nous détournait, disait-oii, de la frontière de l'Est, sur laquelle nos regards et notre pensée devaient être uniquement fixés. Une première remarque à faire, et que l'on peut reproduire au sujet de presque tous les griefs articulés contre les républicains conservateurs, est que le premier acte de notre intervention armée dans l'Indo-Chine fut accompli sous un ministère du 24 mai ou monarchiste.

N'est-îl pas permis, d'autre part, de penser qu'agrandir la France dans les continents que se partagent les nations de l'Europe, est le seul moyen de la maintenir dans des conditions d'égalité avec ses rivales, et . <i'y trouver une contre-partie du lamentable traité de

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Fnacfort? lï'egUii paa érideot que c'eût été, pour la France, accepter un amoindrisse ment définitif, dans cette répartition des races humaines, que de se désioléresserdans la lutte ouverte pour la domination mondiale? Mais qui aura jamais raison de ressentiments incurables !

Dans le cours de ces années I874-I875, îl se produisit un incident qui resta enfermé dans le secret des cabinets diplomatiques, mais qui émut violemment le gouvernement français. Le prince de Bismarck, mû sans doute par la passion de réaliser ses anciens projets contre la France, avait manifesté l'intention de provoquer un conflit d'où devait sortir la guerre. M. le comte de Gontaut-Biron à Berlin, M. le général Le Flo à Saint' Pétersbourg, le duc Decazes à Paris, éveillèrent à temps l'attention de tous les souverains de l'Europe sur ces desseins; et ils conduisirent les négociations avec le vif souci d'épargner à la France une guerre nouvelle, et d'ameuter en quelque sorte l'Europe entière contre des projets odieux, que l'empereur Guillaume d'ailleurs désavouait plutôt, et qui soulevaient partout une sincère réprobation. L'empereur Nicolas avait dit à Berlin à notre ambassadeur pendant un voyage qu'il y fit : u La paix est nécessaire au monde. Chacun a assez à faire chez soi. Comptez sur moi et soyez tranquille. Dites au maréchal de Mac-Mahon mon estime pour lui, pour sa personne, et mes vœux pour que son gouvernement se consolide. J'espère que nos relations seront de plus en plus cordiales.

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Nous avons des intérêts communs, nous devons rester amis... • Le duc Decazes avait réussi à ameuter l'Europe entière contre les desseins de M. de Bismarck. Le gouvernement anglais nous marqua dans cette affaire une vive sympathie; et enBn l'empereur Nicolas £t savoir à Paris que la crise était terminée . « Maintenant, dit-il, la paix estassurée, mais l'alerte a été chaude! » Cette alerte, quand elle fut connue, causa en France une violente émotion.

L'Assemblée nationale écarta systématiquement de ses débats publics la politique extérieure. Il lui eût été trop pénible d'étaler à la tribune sa plaie saignante. Elle ne s'en occupa guère qu'à l'occasion des affaires religieuses, si toutefois il est permis d'attribuer celle qualité à de mauvaises querelles de cléricalisme. C'est qu'alors, des manifestations, au moins inutiles, en faveur du Pouvoir temporel de la Papauté, avaient pu donner naissance à des difficultés au dehors.

Hors ces cas exceptionnels, la politique extérieure resta concentrée dans le cabinet de M. Thiers, et dans celui de M. le maréchal de Mac-Mahon; et elle fut suivie, sanstapsge, parles ministres des Affaires étrangères, MM. de Rémusat, de Broglie et duc Decazes.

Nos relations avec l'Europe étaient devenues difficiles, à la suite de la Iristc guerre de 1870, et en raison de la prépondérance qu'y avaient gagnée l'Allemagne et le prince de Bismarck. La France, par fortune, trouva, ù ces heures critiques, des scrvï-

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tenn boDorée en Europe, écoutés par elle, et doot la titualioD personnelle fut un appoint important daos notre politique extérieure.

M. Tbîers avait pour lui le prestige d'une illustration déjà ancienne, accrue encore par des services récents; par la vaillance de ses interventions au début de la guerre, et par sa situation personnelle, tout à fait hors de pair, en France. M. le maréchal de Mac-Mabon jouissait d'une considération universelle. Il avait l'oreille des souverains, et ses relations d'intimité personnelle avec l'archiduc Alhrecht d'Autriche rendaient faciles et utiles ses rapports avec les Puissances. L'un et l'autre furent admirablement secondés par les ministres des Affaires étrangères, M. de Rcmusat, M. le duc de Broglie, M. le duc Decazes, qui pouvaient employer au profit de la France leur grande connaissance des afbires du monde entier, leurs rapports personnels avec tes plus hauts personnages, et le bon renom qu'ils avaieutauprès de toutes les Cours de l'Europe.

Leur politique était alors admirablement secondée par nos représentants à l'étranger, et en particulier, par M. le général Le Flô, ambassadeur à Saint- Pétersbourg, et par M. le comte de Gontaut-Biron, ambassadeur à Berbn, tous les deux très qualifiés, «t qui devinrent promptement des conseillers très écoutés des souverains près de qui ils étaient accrédités.

Dans cet ordre de faits, d'ailleurs, l'Assemblée nationale, sans distinction de parti, n'eut qu'une idée, en fait de politique extérieure : le relèvement d'abord, et ensuite, les réparations nécessaires.

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D'aucun côté, l'Assemblée ne consentait k la ratilîcatioQ définitive du traité de Francfort. Elle trouva, parmi ses membres, les officiers généraux les plus qualifiés pour le relèveinent de nos forces militaires; et pour la réoi^anisation financière, des hommes de premier ordre, et le premier de tous, M. Thiers, dont on peut contester les rues politiques, mais dont on ne peut contester la compétence quasi-uni* verselle en fait d'administration intérieure, et principalement dans les affaires d'ordre économique et financier.

L'année 1874 fut un temps de résistance inavouée, d'inactivité voulue, pendant lequel les divers partis de l'Assemblée se tenaient cbacun sur son terrain, sans avancer d'un pas et sans désarmer; situation pénible pour tout le monde, et faite pour lasser, jusqu'à la révolte, la patience du pays, toujours dans l'alleote d'une solution définitive.

M.Tbiers, dont le salon, comme je l'aï dit, était le centre de l'opposition républicaine, nous disait dès le mois de février (19 février). «La dissolution est au fond la seule solution raisonnable; ou, si l'on veut, l'appel au peuple. Mais le moment n'est pas encore venu. On peut comparer la politique & la guerre. L'ennemi, pour un capitaine sage, finit toujours par prêter le flanc. En ce moment, ta majorité de Droite est trop compacte, trop décidée à se tenir pour qu'on ait quelque chance de l'ébranler. Mais déjà il me revient de divers côtés que des membres de la Droite comprennent que l'Assemblée

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dnvra se dissoudre dans un temps assez court. M. de Ventavon, — M. de Ventavon était ud des membres les plus distingués du parti royaliste, homme de l'esprit le plus fin qu'on puisse imaginer, arec des formes des anciens temps, et la franchise, parfois même !a grivoiserie et l'allure libre du langage qui dénotaient ces sentiments de fière indépendance dont furent toujours animés les hommes attachés aux tra< ditions françaises, — M. de Ventavon me disait avanthier : B l'Assemblée est bien vieillotte, n D'autres en disent autant. II faut laisser ce travail se faire tout seul. Les vacances de la prorogation prochaine y aideront. Au retour, on peut afjir. A la fin d'une session, il y a une fatigue générale, même parmi nous. Il faut être frais pour le combat, el il faut de la vigueur pour renverser... » Et comme il citait les noms de quelques membres du Centre Gauche qu'il considérait comme passés dans l'autre camp, a L'état de leurs relations avec moi, dit>it, est un critérium sûr. Je puis ainsi, pour eux et pour beaucoup d'autres, connaître l'élat de leur esprit. Mais, que voulez-vous? nous n'y pouvons rien Mais, mon Dieu! moi je ne suis pas un républicain de naissance. Ce qui m'a rallié à la République, c'est que, d'abord, elle est un admirable instrument de gouvernement... Et puis, l'impossibilité de fonder une monarchie en France; etpuis, enfin, la force des choses. Le nombre idolâtre la République. C'est que c'est son vrai gouvernement. Et cela n'a rien de surprenant Pourquoi depuis i{uatre-vingls ans, voyons-nous sombrer tous les trônes, et toujours la République se présenter comme le successeur des monarchies mortes? On

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explique cela par des raisons puériles. La vraie raison, c'est que la force des choses a amené la France & ce point : et les nations étrangères le savent bien. Non, le pays est unanimement attaché i la Itépubliquc- Il n'en démordra pas- Ah! au commencement, je me suis demandé ce que ferait le pays. S'il avait pris la direction que lui imprimait le gouvernement du 24 mai, nous étions perdus. Mais au contraire, les élections (partielles) ont prouvé son énergique volonté de faire la République, et je crois qu'il persévérera, »

En retraçant aujourd'hui ces souvenirs, dont j'avais pris note à l'heure même où j'entendais M. Thiers, je ne puis m'empécher de penser que son opinion était fort influencée par sa silualion personnelle, celle qu'il avait prise en 1871, et celle qu'il méditait de reprendre. Ce qui semble le plus vrai, c'est que, dans son état d'esprit actuel, créé par une série de bouleversements intérieurs et par les écbecs successifs des dynasties possibles, la France est devenue incapable de se subordonner à une autorité gouvernementale quelconque; et encore moins de se subordonner, avec foi, à une autorité émanée d'elle-même. Son caractère ou, si l'on veut, ses défauts la disposent mal à subir une loi supérieure, depuis surtout qu'elle a perdu les qualités d'esprit, les habitudes et les mœurs qu'elle avait contractées sous le sceptre des Capétiens. Les Révolutions ont altéré le caractère delà race, sans le dénaturer entièrement. Son goût de l'égalité et son individualisme la prédisposent, sous l'influence des principes révolutionnaires, aux rivalités toujours inassouvies. Légère et insouciante,

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