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CHAPITRE II

VOTE DE l'aUENDEHEHT DE WALLON. — CURIEUX EXEMPLE DE STRATÉGIE PABLEHEN TAIRE

Du milieu de cette masse confuse des membres de l'Assemblée nationale, en proie à un mélange de sentiments élevés et patriotiques et d'aspirations, où les intérêts personnels avaient leur place, un homme surgit alors d'une demi-obscurité dans laquelle il était resté, comme tant d'autres d'une valeur réelle, mais confondus dans le nombre. C'était M. Wallon.

Dans une allocution qu'il prononça beaucoup plus tard au Sénat, en qualité de doyen d'&ge, dans la séance du 12 janvier 1904, M. Wallon a expliqué la part qu'il avait prise à l'élaboration et au vote iinal de la Constitution de 1875.

M. Wallon avait une situation à part dans l'Assemblée nationale. Il avait été élu par le département du Nord, d'où il était originaire. Il avait consacré toute sa vie à l'Université et à des travaux historiques plus utiles que retentissants. Ce fut lui qui, t'un des premiers, mit la hache dans l'édifice, élevé de chic, comme on dirait en style d'atelier, en l'honneur de la Révolution, de ses faits et gestes. Car, il est vrai de dire qu'aucune époque n'a été plus

mal connue par les générations qui lui ont immédiatement succédé, que celle de la Révolution française.

Les vraies causes, les vraies origines, les personnages en vue,' presque tous atteints d'uDC sorte d'faysiérie d'orgueil, de toute- puissance, de cruauté et de destruction; cet énorme chaos de misères et de grandeurs avait été confondu, mêlé, transformé au cours tumultueux d'événements tragiques extraordinaires, et surtout par cette prodigieuse épopée de gloire militaire de l'Empire. Les historiens les plus rapprochés de ces temps quasi-fabuleux, les Mignet, les Thiers, les Louis Blanc, Michetet et Lamartine lui-même ont raconté cette histoire sous l'influence des souvenirs ou plutôt des hallucinations que ces événements avaient produites sur les esprits. Leurs sentiments personnels, leurs passions de parti avaient dicté leurs jugements plus que l'étude consciencieuse des faits et des hommes. Les générations successives, qui Ont rempli le dix-neuvième siècle, se sont abreuvées et enivrées de ce breuvage falsifié. Le mouvement national, généreux et sincère de 1789, faisait illusion sur les hommes qui le suivirent de près. Cette belle aurore se refléta pendant longtemps sur des ciels orageux et sombres. Cette sorte de sophistication et de falsification se fit de bonne heure dans l'esprit public ; et — nous le savons aujourd'hui — ce fut principalement l'ceuvre de la Franc- Maçonnerie. On sait maintenant, par des documents irrécusables, qu'après avoir fait dévier la Révolution

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de sa voie, elle a, dans un intérêt de secte, faussé son histoire.

Ge n'est qu'à la fin du dix-neuvième siècle qu'une rëactioD commença à se produire, et son principal artisan — fait digne d'attention — était lui-même tout plein des erreurs communes, philosophe, radical et sectaire, mais heureusement d'une àme sincère et d'un esprit intrépide : ce fut Taine. Mais pendant longtemps, les hommes que les événements avaient poussés au premier rang, imbus des erreurs révolutionnaires sur les conditions sociales du pays, furent considérés, et ils se considéraient eux-mêmes comme les représentants fidèles des idées qui avaient prévalu . Leur intérêt les rendait complices des erreurs de leur jugement, comme on s'entête à justifier, par des raisonnements, les avantages que l'on doit à la passion satisfaite.

Mais avant même que Taine rectifiât l'esprit public au sujet de la Révolution, M. Wallon avait eu le mérite de fouiller les Archives nationales, et d'en extraire les documents qui ont mis à nu les horreurs et les hommes de la Révolution. 11 avait publié les procès-verbaux du Comité de salut public, d'autres travaux encore, mais qui malheureusement restèrent dans le domaine universitaire, et ne furent pas assez connus du grand public.

Gomme membre des assemblées politiques, son action eut de même un rayonnement réel, mais sans beaucoup d'éclat. Il était de ces hommes dont les facultés sont faites de travail, de bon sens, d'équi-

libre, de probité en toute chose, lis conquièrent l'estime universelle et leur influence se produit sans effort, par le fait seul de la considération qui les entoure. Ils ont l'esprit bien équilibré, sans de grandes vues; et leurs sentiments sont eu rapport avec la nature de leur esprit. Ils ont des vertus et de la modestie ; et cette dernière vertu est la plus rare dans les temps où M. Wallon a vécu.

Une conscience toujours droite et sans fléchissement; un esprit sûr et très averti; un cœur haut place, intrépide quand il le fallait; des vertus familiales admirables, et des vertus civiques sang compter; il était le citoyen idéal d'une République idéale. Ils étaient faits l'un pour l'autre; et c'est à juste titre qu'il reçut le nom de Père de la Constitution. La fin de sa vie le montre l'homme le plus vénérable que Ton puisse voir; sans relâche, à l'âge de quatre-vingtdix ans passés, sans lassitude, il s'acquittait de tous ses devoirs. Jusqu'aux derniers jours, il assistait aux séances du Sénat, comme ans séances de l'Institut. Cathohque fidèle, il défendit jusqu'au dernier jour la liberté de l'enseignement; et ce fut un spectacle digne d'une admiration attendrie, que de le voir à la tribune, la dernière fois qu'il y monta, tenant les feuillets de son discours qu'il ne pouvait pas lire à cause du tremblement de ses mains affaiblies, et qu'il dut remettre à un de ses collègues, M. Bérenger, qui s'offrit à les lire à sa place. Je ne connais pas de plus belle vie.

M. Wallon avait donc montré, juste au moment

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voulu, les qualités d'esprit en rapport avec les ci^ constaDces ; la ténacité, la veillance et la résolution. Sans appartenir au Centre Gauche, il avait comme lui une idée arrêtée. Il voulait fonder une République conservatrice, d'après les données fournies, dès le premier moment, par M. Tfaiers, par M. Dufoure et par les hommes du passé comme il l'était lui-même, tels que Bémusat, Gasimir-Perier, Lasteyrie, de Malleville, Calmon, Laboulaye, tous hommes dont les sentiments connus et la haute capacité politique avaient rassuré l'esprit puhlic, et rallié une grande fraction du parti conservateur à l'idée de fonder une République, avec toutes les garanties qu'un gouvernement coDStilutionnel pourrait offrir.

Dans ce milieu, si passionné alors, de l'Assemblée nationale, beaucoup, même parmi les meilleurs, perdaîentde vue lavraie notion dudevoîrcivique. M. Wallon, avec son obstination, suivait sa voie, et ce fut lui qui sauva la situation. Il dut, un certain jour, s'entremettre entre les combattants, et sa contenance résolue, la considération qui l'entourait, la puissance de persuasion qu'acquiert, dans une situation suprêmement critique, l'homme qui prononce le mot juste et qui montre la voie, quand cet homme est entouré d'une sorte de majesté civique : tout cela, réuni dans la personne de M. Wallon, enleva les suffrages ; et il put mériter, ce jour-là, le titre de Père de la Constitution. Mais i) faut raconter comment ce coup de théâtre se produisit.

Le 21 janvier, l'Assemblée nationale ouvrit la dis-

cussioQ sur le projet du rapporteur de la CoromisBion des Trente, M. de Ventavon. Le débat fut court, violent et stérile. On décida pourtant de passer à une seconde délibération. La seconde délibération fut ouverte le 28 janvier; mais, dans l'inlervalle, le Centre Gauche avait résolu de ne pas s'en tenir aux textes imprécis du rapport de M. de Ventavon, et de poser nettement la question de la forme de Gouvernement. Il fit présenter, des le début de la séance, par MM. Bardoux, colonel de Chadois, Chirig, Danelle, Bernardin et Laboulaye, un amendement ainsi conçu : « Le Gouvernement de la République française se compose de deux assemblées et d'un Président Chef du Pouvoir exécutif. ■

C'était la proclamation de la République. M. Laboulaye défendit l'amendement avec un talent supérieur. 11 jeta sur la situation une éclatante lumière quand il dit :

Où sera la différence entre ce gouvernement et la Monarchie parlementaire. La différence sera dans l'existence d'un Roi constitutionnel. Mais vous n'en avez pas . ■

L'amendement fut repoussé.

Deux jours après, M. Wallon, qui ne se tenait pas pour battu, revint à la charge : et il présenta un autre amendement dont l'esprit était évidemment le même, et tendait à consacrer l'établissement d'un Régime républicain. Il était ainsi conçu :

« Les Pouvoirs conférés pour sept ans à M. le Ma-

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récbaldeMac-Mahonparlaloidu 20 novembre 1873, seront exercés par lui avec le titre de Président de la République dans les conditions ci-après définies. ■

Il avait ainsi l'avantage, pour la Droite, de con- Ërmer le Septennat; et pour le pays, de donner à ce régime son nom véritable. Mais c'était à cette extrémité que la Droite ne pouvait se résoudre.

M. Wallon appuyait ainsi son amendement : e On me dit : Vous proclamez la République! a Je ne pro- B clame rien. Jeprendscequi est; j'appelle les choses B par leur nom. Je veux faire un gouvernement qui

■ dure, tant que vous ne trouverez pas quelque chose

■ de mieux jk faire. Si la République ne convient pas « à la France, ie plus sûr moyen d'en finir avec elle, u c'est de la faire... H faut sacrifiernos préférences, a nos théories. Nous n'avons pas le choix. Nous trou- « vons une forme de gouvernement, il faut la faire " durer. C'est le devoir de tout bon citoyen. J'ajoute u que c'est l'intérêt du parti monarchique. En effet, » ou la République affermira et rendra la France » pi-ospère, et tout le monde s'en réjouira alors; ou

• bien la République ne répondra pas aux vœux du

• pays; et, après une épreuve légale, ia France nous << tiendra compte des sacrifices d'opinion que nous H aurons faits, v

Quoique ie ministère fût démissionnaire, il ne se tint pas d'intervenir, dans la personne de M. Desjardins, sous-secrétaire d'Etat. Cette singulière ingérence des ministres ne fit qu'enveaimer le débat, qui devint très vif et très violent. Les opposants s'étaient bien rendu compte du côté faible de ce retour offensif du Centre Gauche. L'amendement

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Wallon était, sauf la différence des termes, la reproduction de l'article de loi repoussé dans la séaDce du 28 janvier. Ils ne manquèrent pas d'invoquer ce prétexte, qui était plausible à la vérité.

M. Dufaure vit le danger. Il essaya de le conjurer en faisant ressortir, dans Tamendemenl Wallon, ce qui était de nature à plaire aux hommes de la Droite. Il insista donc sur ces deux considérations : d'abord on ne portait aucune atteinte aux pouvoirs conférés au Maréchal le 20 novembre; et, en second lieu, l'auteurde l'amendement avait pris sur lui de réserver le droit de révision, et ultérieurement le rétablissement d'une monarchie. La forteparolede M. Dufaure, et son autorité qui était grande sur une partie de la Droite de l'Assemblée, allaient-elles faire pencher la balance? Le doute était permis et il était angoissant, en cette fin de séance. La République tenait à un fil, et ce fil, c'était le véritable vainqueur du 24 mai, un monarchiste avisé et entêté, c'était M. Buffet qui le tenait. Président de l'Assemblée, il pouvait déclarer, au nom du règlement, que la discussion, qui n'aurait même pas dû être ouverte, ne serait pas suivie d'un vote sur l'amendement Wallon, par la raison, sans réplique, que cet amendement n'était que la reproduction de la loi repoussée par le vote du 28 janvier. M. Chesnelong invoquait avec véhémence l'applîcatioD du règlement, formel à cet égard. 11 était dans la vérité et dans le droit.

Mais quoi! fallait-il se jeter dans le gouffre, par

scrupule réglementaire? M. Buffet ne le fit pas.

Il avait à sa portée le moyen d'empêcher le vote

d'uDe Constitution républicaine, contre laquelle il

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éprouvait une rive rëpultion; d'autre part, il y était invité par les règles strictes du parlementa ristne et du protocole réglementaire auxquelles tenait, essentiellement, ce parlementaire par excellence. Mais il était patriote. Il vit le trou béant dans lequel tout allait sombrer : plus de pouvoir ministériel, — le ministère était démissionnaire, — plus de Constitution, plus de lendemain, plus rien. Il sut se vaincre lui-même, et il laissa passer la République!

On peut s'étonner qu'après cela, il se soit montré si hostile à cette République elle-même et si sévère pour ceux qui l'avaient faite; mais quoi ! des inconséquences, parfois heureuses, se rencontrent ches les esprits les plus rigides — et M. Buffet était de ceux-là. — Il donnait encore une autre leçon, — que les circonstances où nous sommes rendent saisissante, — c'est qu'il j a des cas, en politique, où la sagesse veut que l'on ne s'astreigne pas à rester enchaîné dans le cercle étroit d'une légalité en contradiction trop manifeste avec le bon sens et avecle bien public. Quand une Constitution politique ressemble à une geôle dont des malfaiteurs ont toutes les clefs en main, il faut pourtant bien que la nation emprisonnée s'évade I

M. Buffet laissa donc la discussion suivre son cours. Hais l'amendement de M. Wallon était trop simple et trop péremptoire. Les récalcitrants cherchaient de mille manières à en afbiblir la portée, et à prendre leurs sûretés. Et enfin, de guerre lasse, il fut voté, mais sous une autre forme :

( Le Président de ta République est élu à la majorité absolue des suffrages par le Sénat et par la

Chambre des députés réunis en Assemblée Dationale< Il est nommé pour sept ans. Il est rééligible. n

Le résultat du vote atteste la vivacité de la lutte, et fait concevoir l'ansiété avec laquelle il était attendu : 353 voix pour radoption, 352 contre, La République était votée à une voix de majorité. C'était la voix de Wolowski, dit un mauvais plaisant, parce que, grâce à la double lettre de son nom, il se trouvait le dernier sur la liste des votants, et quelqu'un ajouta : Ces Polonais! ils n'en font jamais d'autres! Quelque monarcbiste de mauvaise humeur lâcha cette boutade de loustic.

Le 4 février — on allait vite — seconde délibération de la loi qui venait d'être votée avec tant de peine. Le vote afiîrmatif fut acquis. Mais alors, à la surprise des gens naïfs, surgit tout à coup un dernier obstacle. Sur la proposition de la Droite, l'Assemblée décida que la loi sur les Pouvoirs publics — celle qui venait d'être votée après tant d'embûches et de difficultés — ne serait promulguée qu'après le vote définitif de la loi sur le Sénat. >>

C'était une manœuvre. Mais aussitôt nous demandAmes que l'on mit en discussion cette loi sur le Sénat, puisque c'étaitd'elte que l'on faisait dépendre le sort de la Constitution. Ainsi fut fait: et sur l'heure, la loi fut votée article par article, sans discussion. On brûlait les étapes ; et déjà on pouvait entrevoir l'issue de ce long défilé. Mais c'était là que l'on nous attendaitl

Cette loi Sénatoriale venait donc d'être votée : et il semblait que la question constitutionnelle était

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IH l'assembl£e natiohalb

résolue, puisque c'était d'elle que l'on avait tait dépendre le sort de la République. Mais, premier coup de théâtre ! Le règlement exigeait que toute loi f6t soumise & trois délibérations. Il fallut subir cette exigence. Puis — et ce fut là le coup de Jarnac — lorsque le Président mit aux voix le passage à une troisième lecture, dans cette même Assemblée qui avait voté la loi, il se trouva une majorité pour refuser celte troisième délibération. Dès lors, tout croulait à la fois, la loi du Sénat, la Constitution républicaine et on peut dire l'Assemblée nationale elle-même ; car il sembla qu'après ce coup de tbé&tre, il n'y avait plus rien.

Qu'on imagine un cataclysme, un effondrement, rien ne donnera une idée exacte de l'effet produiti Plus de Constitution, l'Assemblée nationale en déroule! Plus rien que des débris, et un morne silence dans cette salle où, tout à l'heure encore, tant de passions s'agitaient autour de la question constitutionnelle qui allait être résolue! Bien ne peut donner une idée plus exacte d'une déroute, après une bataille perdue, que le spectacle de tous les partis mis brusquement en face du néant, après tant d'efforts devenus inutiles. Ceux-là mêmes qui avaient, par un escamotage, empêché l'œuvre constitutionnelle d'aboutir, eurent le triomphe modeste, et comme honteux. Mais les plus frappés, c'étaient nous. Le Centre Gauche avait quasi tenu son succès. Le coup fut rude; nous restâmes consternés. Ceux qui étaient le plus engagés dans cette lutte pour la République constitutionnelle passèrent la soirée chez moi,abattU8, indécis, irrités et ne voyant plus d'issue à cette situa-

tîon devenue ÎDexlrieabte. Nous étions affligés auBsi, alors, car nous avions mis tout noire cœur dans cette œuvre de salut et de reconstitutïoD de la France, pour laquelle il fallait bien un Gouvernement avec son titre, et en quelque sorte sa qualité ofËcielle.

Après quelques heures passées dans un entretien morne et découragé, quelqu'un dit : « La situation est lamentable, mais il faut en sortir : re|irendre l'affaire en portant à la tribune de l'Assemblée nationale une proposition nouvelle... ■ et il griffonna un texte qui reproduisait à peu près la formule déjà votée une première fois. On reprit courage, et il fut convenu qu'on saisirait l'Assemblée d'une proposition de loi. Mais qui de nous pourrait se présenter à la tribune, et affronter les ressentiments des parlis, tout pleins encore des émotions de la veille? Nul n'aurait pu le faire, ou ne l'aurait fait qu'au (rrand dommage de l'entreprise. Nous résolûmes de solliciter l'intervention d'un homme qui avait une autorité due à son nom et aussi à son caractère, M. Casimir-Perier (le père), qui s'était déclare en faveur de la République. Un de nous fut chargé de cette ambassade. M. Casimir-Perier lui fil observer, avec raison, que lui-même était l'objet d'hostilités violentes de la part de la Droite de l'Assemblée ; que SB présence à la tribune serait plutôt nuisible qu'utile, et il conseilla de s'adresser & M. Wallon, dont la personne ne pouvait susciter aucune manifestation hostile.

ISS L'&SSEMBLtE NATIONALE

H. Wallon se récusa d'abord. Il considérait la démarche comme înulile, et ii jugeait la partie perdue. Notre ambassadeur qui élaît, je crois, Christophle, insiala vivement, et enfin, M. Wallon, en boa citoyen qu'il était, et désireux de faire aboutir l'œuvre constitutionnelle dont il avait été l'un des artisans les plus actifs et les plus utiles, se décida à faire cette dernière tentative de sauvetage. It s'assura le concours de quelques-uns de ses amis du Centre de l'Assemblée, MM. Luro, Gouin et Denormandie; el il déposa sur le bureau de l'Assemblée nationale son projet d'organisation des Pouvoirs publics à peine modifié.

Par cette motion, M. Wallon et ses amis demandaient, en fait, à l'Assemblée de revenir sur son vote de la veille. Dès lors réapparaissait l'obstacle du règlement qui permettait au Président de l'Assemblée, lui ordonnait même d'écarter ce projet, sans discussion, puisque le projet n'était que la reproduction de la loi rejetée une première fois par l'Assemblée. Encore une fois, le sort de la journée était entre les mains de M. Buffet. Il pouvait d'un geste, sans abus d'autorité, en exécuteur fidèle du règlement, empêcher que la motion de M. Wallon fût discutée et mise aux voix. M. Buffet se trouva ainsi, encore à ce moment, l'arbitre suprême des destinées de l'Assemblée et de la République. Son patriotisme fut plus fort que ses scrupules de Président, et que ses répulsions d'homme de parti. Il laissa passer la République : de sorte qu'il est vrai de dire que ce fut cet adversaire *

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ftU VotB t)ÈS Lois CONSTtTDtlONNEtLBS I9ft

avéré de la République qui, en défiaitive, en a été le créateur véritable. Il ne s'en est jamais fait gloire! Mais quelle preuve plus décisive de la force des choses d'où sortit ce Régime, que nous ont si vilainement reproché ceux-là mêmes qui l'avaient rendu inévitable !

Mais lorsque la motion de M. Wallon fut mise en discussion, l'Assemblée nationale, comprenant que la partie étaitj suprême, était comme déchaînée. Tous les partis étaient hors de leur voie, et les députés hors d'eux-mêmes. M. H. Brissoo profita de ce désarroi général pour reprendre la proposition de dissolution de l'Assemblée, et portant que leséleclions pour la formation d'une nouvelle Constituante auraient lieu le 1" avril.

S'il était permis de mêler ma personnalité à ce récit, je dirais queje votai en faveur de la dissolution. J'avais le sentimentque cette Assemblée avait perdu l'esprit politique dont elle était jadis animée, quand elle fut envoyée à Bordeaux; et que surtout ses longues luttes intestines l'avaient jetée comme hors d'ellemême. Je sentais vivement que les lois constitutionnelles que nousVotions étaient^incomplètes, qu'elles étaient une œuvre de circonstance, et qu'elles ne répondaient pas en réalité aux nécessités politiques imposées à la France par tant de révolutions succèssives. Elles étaient tout au plus un expédient utile pour sortir d'un embarras momentané, mais elles n'étaient pas propres à clore l'ère des révolutions, et à instaurer une ère nouvelle.

L'Assemblée, irrémédiablement divisée en fractions irréductibles, ne représentait plus que des opi-

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MO L'ASSEMBLEE NATlONALli

nions fragmentaires, héritage d'un passé qu'il eût fallu reléguer dans l'histoire. Elle s'était rendue impropre à conglruire le nouvel édifice sous lequel devra l'abriter une France rénovée. Mais le temps n'était pas venu. Il nous fallait subir, jusqu'au bout, l'épreuve des erreurs révolutionnaires. Des factions aveugles, des appétits sans frein, des sectes absurdes et avilissantes, devaient pendant un long temps mettre la main sur cette société française, jadis si fière, et la dompter. Ce sont des barbares modem style. Ils ont usurpa le titre et la forme extérieure d'un Régime politique d'apparence régulière, qui leur a permis de faire iigure dans le plan général de la civilisation moderne. Mais tels que des termites introduits danst'arbrc, ils ont poursuivi et sont près d'achever l'œuvre de destruction, œuvre fatale, mais de laquelle reoattra une France nouvelle.

Celte proposition de M. Brisson remettait tout en question. Des esprits très pondérés, parmi nous, redoutaient cet inconnu qu'allait affronter l'Assembiée nationale, avec le désavantage d'avoir avorte misérablement dans la mission de salut qu'elle avait reçue en 1871. H. le duc Decazes, au nom du Gouvernement, rappela l'engagement pris par elle de faire une Constitution; et il osa parler de la République. Cette allusion à l'œuvre méditée par M. Thiers souleva des rires dans la partie droite do l'Assemblée; et Gsmbetta, profilant du désarroi général, monta vivement à ta tribune et dit :

H 11 VOUE plait de rire à ces mots de République conservatrice. Eh bien ! soyez convaincus que lorsque vous aurez épuisé toutes les combinaisons qui han-

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i>d VOTE DÉS Lots CONSTiTDTIONNÊLLES 31)1

tentCDcore l'espril de certains de nos collègues, lorsqu'il aura bien Fallu finir par remettre à la France le dépôt de sa souveraineté, et que, conformément à ses habitudes, & son génie, à ses nécessités, elle aura un Gouvernemenl républicain, alors vous ne rirez plus de la République conservatrice, vous la demanderez, et vous aurez raison, u (Bravos à gauche.)

On ne peut s'empécber de penser que Gambetta aurait bien fait de suivre les conseils qu'il donnait ce juur>là aux autres!

La proposition de dissolution fut repoussée par 390 voix contre 257 ; et on renvoya à la Commission des Trente la propositionde M. Wallon, avec celles de MM. Waddinffton et Vaut'rain, qui avaient cherché, parune rcdaclîon plus lai^e, à faire sortir une solution de l'imbroglio inextricable dans lequel tout le monde se sentait engagé.

£t enfin, dans la séance du 26 février, sans discussion, avec une précipitation qui était le résultat d'une impuissance générale des partis, chacun dans leurs visées particulières, la loi sur l'ensemble des pouvoirs publics fut votée par 425 vois contre 254, nette dernière délibération si courte, si peu sérieuse relativement à sou objet, fut marquée par un incident qui méhte d'être relevé. Ce fut le président de la réunion des Chevau-légers, le très respecté M. de la Bocbette,quile souleva, en apportante la tribune la protestation des fidèles de la Royauté légitime. M. de la Rochelle, avant le vote, demanda la parole. Je cite d'après le Journal officiel.

M. DE LA RoCHETTE. — u Messieurs, au moment où vous allez, par la plus étrange des coalitions,

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flOS LUSSfcriBLÉE NATIONALE

essayer de fonder encore une fois la République, il esl de mon devoir de venir à cette tribune, au nom de mes amis et au mien, vous faire la déclaration suivante. (Écoutez! écoutez! — Silence.)

■ Nous sommes profondément convaincus que vous perdez notre pays en ne plaçant pas le Roi à la léle de vos institutions politiques el que, sans le Roi, vous ne ferez que des œuvres vaines et dangereuses. (Mouvement.)

o Quand vous aurez donné à la République les organes que vous considérez comme essentiels, nous sommes également convaincus que nous assisterons à des tulles terribles entre les républicains radicaux et les républicains qui se croient conservateurs-

> Quand nous avons vu des monarchistes abdiquer les convictions de leur vie entière et passer à la République, quand nous avons vu les défaillances qui se sont produites dans les régions les plus élevées... (Humeurs à gaucbe el au cenlrc), nous serons bien moins étonnés assurément quand nous verrons les républicains conservateurs passer & la République radicale.

a Messieurs, ne savcz-vous pas que, dans les révolutions, lu victoire reste toujours aux plus violents?

<• Les radicaux ont pour eux ta violence, el ils ont aussi la logique. Ils sont les grands logiciens de la Révolution française; les autres ne sont que des révolutionnaires inconséquents. (Nouvelles rumeurs sur les mêmes bancs.)

<i Messieurs, si nous ne vous appelons pas aujourd'hui à émettre un vote sur la monarchie, c'est que nous comprenons que vous avez un parti pris

nu VOTE DES LOIS CONSTITUTIONNELLES 308

d'avance, el que vous êtes résolus à affronter encore de nouvelles épreuves et de nouveaux périls.

H Mais ne soyez pas étonnés si nous restons les adversaires de toute votre organisation républicaine, et quand vous aurez triomphé malgré nous, nous vous en laisserons la redoutable responsabilité. Notre devoir est de nous associer à tout ce qui est bon pour notre pays, mais nous ne pouvons pas nous associer à des institutions qui le conduisent à la ruine. (Très bien! très bien! à droite.)

B Messieurs, notre pays est bien malheureux. Il a subi bien des revers et bien des douleurs, el ce n'est pas la République qui le relèvera.

«Au moins ne perdez pas le souvenir de notre vieille monarchie française. Aujourd'hui elle serait votre salut; plus tard, croyez-le bien, elle sera noire délivrance.

B C'est elle, c'est cette monarchie qui a fait la France et qui l'a gouvernée pendant huit siècles dans la gloire et dans l'honneur!

« C'est elle qui, en 1814 et en 1815, a relevé les ruines que deux invasions nous avaient laissées, et ce qu'elle a fait dans te passé vous répond de ce qu'elle ferait dans l'avenir!

B Elle a fait plus encore, messieurs, c'est elle, c'est cette monarchie qui nous a donné cette tribune du haut de laquelle j'ai l'honneur de vous parler, et où tant de grands orateurs se sont illustrés. C'est elle qui nous a donné le gouvernement représentatif et la liberté ! (C'est vrai ! — Très bien ! très bien ! à droite.)

* Et si un seul parmi vous osait venir ici à ma

place pour la coadamner et la proscrire, nous aurions le droit de lui dire qu'il est un ingrat, car il viendrait se servir du bienfait qu'il a reçu pour le tourner contre son bienfaiteur. (Marques d'approbation à droite.)

■ C'est pourquoi nous ne cessons pas de vous dire qu'elle est la vie, l'honneur et la fortune de la France, et puisque vous persistez dans vos résolutions républicaines, vous en aurez devant Dieu et devant l'histoire toute la responsabilité, car vous aurez eu entre vos mains tes destinées de notre pays et, malgré nous, vous l'aurez laissé périr.

■ Je le répèle, dès aujourd'hui nous vous en laissons toute la responsabilité. ■ (Vives marques d'approbation et applaudissements à droite. — L'orateur, en regagnant sa place, reçoit les félicitations de ses amis.)

M. LE MINISTRE DE LA GUERRE. — «Je demande la parole, n

M. LE COUTE DE ToCQCEViLLE monte à ta tribune.

Sur tous les bancs de la Gauche et du Centre gauche : • La clôture! la clôture! b

M. LE COUTE nE ToCQUEviLLE. — « A mon âge, messieurs, on a le droit d'être écouté, et c'est quelquefois un devoir de parler. J'apporte ici une opinion sincère, loyale, désintéressée. (Bruit.)

«Je vous l'apporte, mes chers collègues, sous la protection de mes années et aussi, j'ose le dire, d'une vie de dévouement à mon pays. (Assez! assez! à droite. — Bruit confus.)

■ Ce pays, messieurs, fatigué de trop de dynasties, veut la République et vous l'impose.

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u Cette pauvre France, mutilée et saignante encore, vous demande è grands cris de ne plus désormais penser qu'à elle, d'oublier vos divisions, vos préférences et de lui donner ca6a, le plus tôt possible, enlendez-TOus ! le repos et la séeurllé qu'elle ne peut trouver désormais que dans la République. (On ne vous entend pas ! C'est peine perdue t — Assez! assez!)

« Lui résister plus longtemps ce serait une folie I Plus que cela, messieurs, un crime! n

M. LE GiNËSAL DE CisSET, ministre de ta guerre,, vice-président du conseil, se lève et se dirige vers la tribune.

M. DE Belcastel. — a Je demande la parole, n

M. LE PRÉSIDENT. — u Vous t'aurez après M. le président du conseil. »

M. LE GÉNÉRAL DE CissEY, vice*p résident du conseil. — a Messieurs, je ne relèverai qu'un mot dans les paroles que vous avez entendues tout à l'heure. On a parlé dedéfeitlances dans les hautes régions du pouvoir... (Oui! oui! à droite.)

Je proteste, je proteste avec indignation contre ce mot de défaillance; il n'y a pas eu défaillance, il y a eu patriotisme, abnégation et dévouement à la France. (Très bieni très bien!)

M. LE HARQOis DE Fbanglieu, se levant. — « Voua avez compromis la France 1 b

M. le viCB-PSÉSlDENT DtJ CONSEIL en descendant de la tribune. — ■ Permettez, monsieur de Franclieu ! Nous nous en expliquerons de vous à moi, si TOUS le désirez, u

M. LE KABQUis DE Francued, loujours debout. —

■ Oui, monsieur le miDistre, en abandonnant la cause de la royauté, vous avez compromis celle de Dieu et celle de la France! « (Échange de réclamations et de protestations qui se perdent dans le bruit.)

La voix de M. de ta Bochelte fut perdue dans le tumulte de l'Assemblée, en proie à mille passions diverses. Elle était prophétique pourtant, celte voix, en ce sens que les défections prochaines des conservateurs qui votaient pour la République ont livré celle-ci aux sectes et aux factions qui l'ont rendue méconnaissable et indéfendable. Ce furent ces mêmes conservateurs dont une lueur fugitive du devoir de désintéressement et de dévouement envers la patrie, la noble blessée, traversa l'esprit, et leur fit déposer leur bulletin dans l'urne; ce furent les mêmes hommes qui, à peine le Régime qu'ils venaient de fonder établi, unirent leurs eStorts pour empêcher ce Régime de vivre. Il n'est pas sans intérêt de rappeler leurs noms. Quatre-vingt-trois de ces membres de l'Assemblée, appartenant à la Droite ou au Centre Droit, avaient, le 28 janvier précédent, voté contre la République. C'étaient : MM. de l'Aigle, Allenou, Amy, Anisson-Duperron, d' AudifFret-Pasquier , Ralsan, de Barante, Bienvenue, Bi{;ol, BIsvoyer, Bocher, Bodouin, Bompard, de Boody, Bouisson, Boullier (Loire), Broët, de Broglîe, Buisson (Aude), Caillaux, général de Chabaud-Latour, Chaper, Charreyron, de Cissey, Léon Clément, Courcelle, de Cumont, Daguenet, baron Decazes, duc Decazes, Descat, Desjardins, Doré-Grasiin, Dufour, Dumarnay, Alfred Dupont, de la Germonière, Godet de la Riboullerie, de Gouvion Saint-Cyr, de Grammont, Grivart, comte

d'Harcourt, duc d'Harcourt, d'Hespel, Jocteur- Montrosier, Jourdan, de Jouvenel, Lambert de Sainte-Croix, de la Sicotière, Laurier, Lebourgeois, L'Ebraly, Lefébure, Louvet, Loysel, Mallevergne, Martin des Pallières, Mathieu (Saône-et-Loire), Matbieu-Bodet, Mazure, deMérode, de Montaignac, Montrieux, Ferd. Morcau, Pagèg-Duporl, Parigot, Paris, Passy, Perrier, Petau, Peulve, de Peyramont, Piou (le père), Prétavoine, de Rainneville, de Ravinel, Serph, Talton, Vandier, Vilfcu, Vitalig, Comélis de WiU. Total 83.

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