CHAPITRE m
LE KINISTËRE BCFKET
A la Buile de ta séance du W février, les membres de la Droite et du Centre Droit qui n'avaient pas voté la CoDstilulion se rendirent au Palais de la Présidence; et là, en leur nom — ils étaient une soixantaine — M. le comte Daru dit :
B Monsieur le u&béchal,
» Nous avons eu le regret de voter aujourd'hui contre une mesure que votre gouvernement soutenait. Le projet dont la Chambre était saisie ne nous a pas paru présenter des garanties sufSsantes pour que nous puissions l'approuver, etnous nous sommes vus dans la nécessité de le rejeter, bien que nous fussions résolus h faire des lois constitutionnelles.
H Nous n'en demeurons pas moins, monsieur le Maréchal, fidèles à la cause que vous défendez avec nous, et pour le soutien de laquelle vous pouvez compter sur notre dévouement, comme nous comptons sur le vôtre. *
Le journal qui avait reçu celte communication ajoute :
i:,<,,r,:^i'i„ Gotlglc
a Le Président de la République a paru très louché de la démarche qui était faite auprès de lui, il a remercié les députés qui s'étaient rendus à la présidence. Il a dit qu'il respectait profondément les résolutions de ceux qui obéissaient aux inspirations de leur conscience; que sa ligne de conduite restait toujours la même; qu'il avait été appelé à la première magistrature de la France par les conservateurs, et que jamais il ne déserterait leur cause; il a ajouté qu'une note insérée dans l'Officiel ferait connaître au pays ses intentions, et que le ministère qui allait être formé n'aurait pas d'autre programme que la défense énergique des principes d'ordre. «
Le 27 février, parut à VOfficiella. note suivante :
A l'issue de la séance d'hier, M. le Président de la République a pris le parti de charger M. Buffet de former un ministère.
u Après comme avant le vote des lois constitutionnelles, M. le Président de la République est fermement résolu à maintenir les principes conservateurs qui ont fait la base de sa politique, depuis qu'il a reçu le pouvoir des mains de l'AsEembléc. Le nouveau cabinet devra s'inspirer de ces principes, auxquels M. Buffet n'est pas moins dévoué que M. le Maréchal de Mac-Mahoo. II sera appuyé dans sa tAche par les hommes modérés de tous les partis. «
Dans les derniers jours de la discussion de la loi constitutionnelle, il s'était opéré des rapprochements de personnes rendus nécessaires par la proclama-
SIO L'ASSEMBLÉE NATIONALE
tioD prochaine de la République. M. Dufaure qui était, après M. Thiers, le personnage le plus important de la politique qui allait triompher, avait eu des entrevues à l'Elysée avec M. le Maréchal de Mac-Mahon. Mille bruits avaient couru sur la composition prochaine et prévue du ministère appelé à remplacer celui qui était, en fait, démissionnaire depuis plusieurs semaines. Il était notoire que la politique du Centre Gauche tnotnphait; c'était même pour tempérer l'importance de ce triomphe que le Centre Droit avait, en grande partie, passé le Rubicon, et voté la Constitution. Le nouveau ministère ne pouvait être que la personnification de cette politique. Aussi, M- Buffet, qui avait été le vériuble opérateur de celte évolution de la fraction droite de l'Assemblée, et qui avait joué un rôle si décisif dans les délibérations tiraillées, violentes, arrachées par une inéluctable fatalité à des volontés récalcitrantes, était-il désigné pour composer le ministère, et pour prendre en mains le nouveau Gouvernement. Il s'y résigna après quelques hésitations, et le jeudi 11 mars, le Journal ojficiel faisait connaître les noms des nouveaux ministres :
M. Buffet, président du conseil des ministres, ministre de l'intérieur.
M. Dufaure, garde des sceaux, ministre de la justice.
M. le duc Deçà zes, ministre des affaires étrangères.
M. Léon Say, ministre des finances.
H. le général de Cissey, ministre de la guerre.
M. l'amiral marquis de Montaignac, ministre de la marine.
D«,:^ii,,Goo'^li:
DU VOTK DES LOIS COHSTItDTlONKBLLBS 911
M. Wallon, mÎDÎstre de l'instruction publique, des cultes et des beaux-arts.
M. Gaillaux, ministre des travaux publics.
M. le vicomte de Meaux, ministre de l'agriculture et du commerce.
Ce ministère était composé des personnes marquantes des groupes qui, par leur adhésion dernière, avaient assuré le vote de la GoastituUoa, à l'exception, toutefois, de M. te vicomte de Meaux. Et, néanmoins, à lire leurs noms, oo aurait cru voir une troupe sortie de la bataille, victorieuse sans air de triompbe, et traînant plutôt après elle, avec quelque pudeur, les vestiges lacérés des derniers combats. L'impression fut plutôt fâcheuse, et c'est sans doute dans le dessein de l'atténuer, que l'on 6t paraître quelques jours après au Journal officiel les noms des «ous-secrétaires d'Etat, qui étaient pour satisfaire, dans une certaine mesure, l'opinion publique.
C'étaient M. Louis Paasy, au ministère des
M. Bardoux au ministère de ta justice.
M Desjardins au ministère de l'intérieur.
La plupart des ministres jugeaient nécessaire de notifier en quelque sorte au pays l'établisse ment d'un nouveau régime. Et, cependant, la déclaration que M. Buffet lut à la tribune donnait la note exacte de cette situation politique encore hybride. Il attestait bien que » la question de l'organisation des pouvoirs publics était résolue : que les divisions
: L.^K^il^lC
119 L'ASSKMBLÊE NATIONALE
qu'elle araîl créées dcTaient disparaître >. Il faisait appel au concours de ■ ceux qui avaient trouvé, dans celle organisation des pouvoirs publics, une satisfaction plus ou moins complète de leurs vues ■ , et au patriotisme de ceux ■ qui eussent voulu résoudre différemment la questioo constitutionnelle ■ . Mais on sentait la mauvaise frrAce avec laquelle le nouveau Régime se préseotait dans la personne des ministres; et on remarquait que le nom propre des Institutions votées, le nom de République n'était même pas prononcé par le président du Conseil. Et H. Buffet avait entouré sa propre adhésion de tant de circonlocutions et de rélicences, que l'eQet produit fut plutôt celui d'une déception que d'un triomphe.
C'était un faux départ, qui marquait la mauvaise humeur du Président du conseil, mais aussi l'erreur ' politique d'un homme que son caractère dominait, M. Buffet prouvait qu'il manquait d'une des qualités nécessaires à un chef de gouvernement, et qui est de connaître l'état d'esprit du pays qu'il est appelé à diriger. Son premier soin doit être de ménager l'opinion, pour la faire tourner au profit des idées générales qu'il se propose d'appliquer dans la conduite des affaires publiques. Or il était certain qu'un courant très général existait alors en faveur de la République. En se montrant réfractaire à l'esprit public, M. Buffet indisposait contre lui, et contre les conservateurs qu'il représentait au pouvoir, le sentimeat national; et il détournait de lui et de ses amis ce courant d'opinion, au grand détriment de ses idées conservatrices et aussi de ses amis, qui allaient prochainement s& trouver en face du suffrage u
C'est ainsi que, par défaut de flair et de tact, les chefs du parti conservateur ont rarement évité ces maladresses qui ont jeté le pays dans les bras des jacobins. Le nom de République a été ainsi l'enjeu de tous les partis ; mais ce sont les sectaires et les jacobins qui ont fini par le tourner à leur avantage.
Les autres ministres crurent aussi devoir s'adresser à leurs subordonnes, et ils tinrent en général un meilleur langage. M. Dufaure rappelait, dans une circulaire aux procureurs généraux, leurs obligations. H De chcrs souvenirs, disait-il, une pieuse reconnaissance, un véritable attachement & d'anciennes convictions toujours respectables ne doivent pas altérer en nous le vif sentiment des devoirs que nous acceptons, en devenant les serviteurs de notre Pays. •
Le langage de M. le général de Cisscy était plus net encore : « Général, disait-il dans sa circulaire aux commandants de corps d'armée, les lois réglant l'organisation des pouvoirs publics en France viennent d'être promulguées, vous le savez. 11 faut donc que, dès maintenant, tous, dans le pays, s'y soumettent, en y conformant leur conduite, n
M. de Mcaux, lui-même, crut devoir faire une profession de loyalisme. Dans un banquet offert par la Chambre de commerce de Saint'Élienne, il dit : «Au régime républicain établi en fait à la chute de l'Empire, l'Assemblée nationale a substitué un régime repu bUcain plus nettement déHni... Je ne me sqis pas associé par mon vote à cette dernière résolution... Mais, une fois rendue, la loi s'impose au respect de tous... Dans ces conditions, quel patriote
: L.OO^k-
conaentirait à se déginléresser du sort de la Patrie malheureuse? Quel conservateur marchaDderait son concours à l'homme que les cooserrateurg out porté, maiuteDu et affermi au pouvoir, et qui y demeure pour lesdéfendret Sur ce terrain, que tous n'ont pas choisi, tous peuvent trouver place pour soutenir, à travers les épreuves et les dangers qui nous attendent encore, la cause de l'ordre et de ta liberté (1). ■ Ptût è Dieu que les amis de M. de Meaux et luimême eussent toujours suivi de si bons conseils!
L'Assemblée nationale s'inspira de cet esprit ne loyalisme dans tes choix qu'elle fit pour reconstituer son bureau, M. Buffet étant devenu premier ministre. Elle choisit pour son président M. le duc d'Audiffret-Pasquier qui avait été, dans toutes les négociations récentes, un des hommes les plus écoutés et les plus décidés pour une solution républicaine; et, comme vice-président, M. Duclerc, un des membres de la Gauche, avec l'auréole d'un ancien ministre de la République de 1848.
La déclaration du duc, dans son discours de remerciements, contrastait avec la froideur embarrassée du langage de M. Buffet. Il parla franc et clair le langage du libéral qu'il était; et il conquit l'intmense majorité de l'Assemblée.
L'Assemblée nationale avait achevé le première partie de sa tâche, en votant les lois constitutioa-
(1) Journal le Tempt, du 11 avril 1875.
Délies des Pouvoirs publics : la Présidence de la République, le Sénat et la Chambre des députés. II lui restait à compléter son œuvre, en Faisaut les lois électorales destinées à la formation des deux Assemblées parlementaires. Mais elle avait hâte de prendre du repos, après les agitations des premiers mois de l'année. Elle se sépara le 19 mars, pour rentrer à Versailles le 15 mai suivant.