‹ L'Assemblée nationale de 1871Chapitre 44 sur 53 · C.ocgk · texte numérisé non relu

C.ocgk

que les autres, se faufilaient sous un déguisement dans quelques lieux ténébreux, et, courageusement, coDSpiraient, comme des malfaiteurs, l'émancipation du genre humain. Ils parlaient un langage intelligible aux seuls initiés, se liaient réciproquement par des serments terribles, et restaient toujours armés pour repousser la force et punir la trahison. . . Littré, avec Ferry, notre cher et vaillant orateur, avec Clavel, a senti qu^il était opportun de protester, par uue manifestation solennelle, contre le débordement d'intolérance qui menace la grandeur, la force et l'esprit même de la France... Ce grand acte remua profondément Paris, Versailles et la Province... "

About ne connaissait la Franc-Maçonnerie que peu ou pas du tout, comme il lui arrivait parfois, des choses dont il parlait. 11 n'y voyait qu'une association propre à s'adapter à ses opinions personnelles et très superficielles, au sujet de questions d'ordre général, dont il n'avait qu'une perception approximative. Étant féru de classicisme et normalien, il était enclin à sacrifier beaucoup à la forme du style et du lao* gage; et toute idée lui semblait utile et belle, du moment oii il la revêtait d'une forme agréable, attestant l'esprit et l'atticisme de l'auteur. Combien d'hommes n'ayant ni le goût, ni le loisir d'approfondir les questions d'ordre spéculatif, ont ainsi sacrifié les intérêts socîaus et la saine philosophie A la coquetterie du bien dire, qui est le bel esprit de notre temps. Aucune considération n'aurait pu l'empêcher de se gaudir d'un bon trait, où qu'il portât; et lui-même abondait en traits d'esprit à tout propos. Il avait trop de goût classique pour verser dans la

bohème. Mais l'absence du frein moral d'une forte éducation et d'une foi religieuse le prédisposait à s'affranchir de scrupules trop gênants. Il était propre à tout parla puissance alerte et bien armée de son inteUigence; et ses travers soulevaient autour de lui mille obstacles. Et, toutefois, généreus, bon, serviable el capable d'actions très nobles, il fut, comme tant d'autres, Tictime, bien souvent, de l'éducation universitaire du siècle dernier.

Le 8 juillet, us dincr de cent cinquante couverts réunissait nuitamment MM. Gambetta, Louis Blanc, Edmond Adam, colonel Langlois, Henri Bnsson, Floquet, Lockroy, Garni er- Pages, Madier de Montjau, Valenlin, Millaud, Àntonin Proust, Emmanuel Arago, Ghallemel-Lacour, Rouvier, Thulié, Edmond About, Jules Claretie et Antonin Dubost. La Loge la Clémente Amitié reçut les trois nouveaux frères Littré, Glavel et Jules Ferry.

Littré était une sorte de bénédictin égaré dans la politique. Il était petit de taille, comme ramassé, vêtu d'une longue redingote qui semblait une lévite, habituellement seul, silencieux sur son fauteuil dans l'Assemblée nationale, sans cesse occupé à écrire. Je ne crois pas qu'il y ait jamais fait une apparition à la tribune. Il était entouré d'un respect universel, et sa personne inspirait la déférence qu'aucun membre de l'Assemblée nationale, d'ailleurs, ne lui refusait. Il était étranger aux passions du temps et aux intrigues de l'Assemblée nationale. Il était de ceux qui l'honoraient; et ses opinions de philosophe n'eurent jamais l'occasion de s'y faire jour.

Après le repas fraternel, M. Littré fît un discours

dans lequel il exposa ses idées sur la morale positi- TÎsle. • La philosophie positiviste, dit-il, n'afiirme rien et ne nie rien sur une cause première et sur le surnaturel. Or, comment faire dépendre des devoirs de ce qu'on ne connaît point? — Les devoirs découlent de ce que l'homme, en tant que créature, appartient à un ensemble, n La sanction ne fait pas défaut. Et comment pourrait-il en être autrement, puisque la règle morale découle de cela même qui constitue notre vie individuelle et collective? Et comment celui qui la viole ne se trouverait-il pas exposé à toutes sortes de punitions? Mais comme ces punitions visibles n'atteignent pas tous les coupables, et que des maux semblables à des punitions frappent des innocents, il Faut s'élever plus haut, arriver au tribunal du juge qui condamne et qui absout. Ce juge est la conscience. Elle résulte de la somme de règles morales que chaque civilisation, chaque époque, fuit prévaloir dans les milieux sociaux. Elle est nécessairement transformable perfectible. Mais, à chaque étape, elle exerce sui les hommes une action puissante. Elle ne manque son efficacité que sur quelques organisations mal* heureuses qui, d'ailleurs, ne sont pas moins réfraclaircs à la doctrine des peines et des récompenses après la mort, comme le montrent et le passé et le présent. Que si on demande davantage, c'est-à-dire une pénalité effective après que l'homme a subi le trépas, nous n'avons rien à répondre, rien ù nier, rien à affirmer, ignorant absolument et ce qui est après le tombeau, et ce qui est avant la vie; mais nous constatons que la conscience, développée selon

le degré de culture collective et indiriduelle, est l'œil vigilant, toujours ouvert sur les actes les plus sccreU. "

Ce discours renferme toute la doctrine positiviste, point de départ de la doctrine philosophique el sociale sur laquelle les nouveaux venus dans la politique ont étayé leur cdî6cc républicain. Ils devaient pousser plus loin, et jusqu'à son point d'arrivée logique la doctrine cllc-mcnic, c'est-à-dire jusqu'à la négation de toute morale, puisqu'il est clair que leur morale positiviste manque des deux éléments essentiels de toute règle morale, c'est-à-dire de toute règle de vie, je veux dire ; 1" l'autorité qui impose la règle; 2' la sanction qui la rend effective. Toute règle implique coercition, ou bien ce n'est pas une règle. Les sectaires, dont le profil apparaît déjà en 1875, renverseront bientôt les obstacles Fragiles que Littré opposait encore aux exigences de l'orgueil humain et de ce qu'ils ont appelé la pensée libre.

Un jour, M. J. Ferry, devenu le vrai maître de la politique républicaine avec le titre de ministre de l'Instruction publique, fut mis en demeure de s'expliquer sur la morale qu'il entendait taire enseigner aux enfants, dans les écoles, et il répondit: «Ce sera la vieille morale de nos pères. • Il oubliait, et personne ne lui répondit, que nos pères croyaient en Dieu et qu'ils redoutaient sa justice!

Mais aux chrétiens qui croient que la morale a été prescrite par Dieu même, au moyen de la révélation, Littré répondait : ■ Non qu'aucune science nie ce miracle en principe, mais aucune ne l'a jamais rencontré en fait n . Comme si la science ne se ren-

: L.OO^k-

contrait pas, & chaque pas qu'elle fait, avec la création, qui est elle-même un miracle. Mais, tel un homme qui se débat au milieu des obstacles qu'il se crée à lui-même, il ajouta : b aucune science ne oie une cause première ■ , Et toutefois, il reculait devant la conséquence de son aveu.

Gambetta, en prenant la parole, se plaça sur un terrain pratique. Il fit pressentir la lutte qui allait l'engager dans ta politique, au nom des principes de la Libre-Pensée; et il fit appel à tous les hommes de bonne volonté ■ pour combattre le grand combat de la science contre l'obscurantisme, de la liberté contre Toppression, de la tolérance contre le fanatisme> . Le fanatisme de 1875! Le journal le Temps, suivant sa méthode, rendit compte de cette cérémonie, mais sans rien s'approprier. Le National (I] fut vibrant. * La soirée du 8 juillet 1875, disait-il, comptera dans les fasies de la Franc-Maçonnerie. Elle a vu se produire, dans des conditions de solennité tout exceptionnelles, une des plus importantes manifestations en faveur de la Libre-Pensée dont l'histoire ait gardé le souvenir. Le vaillant vieillard (Littré) est allé frapper à la porte de la Franc-Maçonnerie, qui, à la pratique véritable des principes de la solidarité et de charité bien entendue, joint le mérite éclatant et profitable entre tous, de disputer le terrain à la vague toujours montante de ï'uttramontanisme, et d'arracher la raison et la science humaine ô l'énervante domination du cléiicalisme. ■

. (1) Numiro da 10 juillet 1875,

La Presse {I) dit que l'esprit de Voltaire paraissait planer surrAssemblée; et elle rappelle que Voltaire fut reçu franc-maçon par la loge des Neuf Sœurs le 2 avril 1778. Les membres de celte loge étaient : Lalande, MoUien, François de Nantes, Lacépède, de Sèze, Cabanis, Chamfort, Parny, Lemierre, Roucber, Fontanes, Delagrave, Piccini, Greuze, Viennet, etc.' On lui avait épargné les épreuves physiques, comme on fit pour Liltré. « La soirée de jeudi est une soirée historique, et la réception de Littré peut s'appeler « la réponse de la société laïque à la déclaration de guerre de tuliramontanisme. Et maintenant, que chacun ait le courage de prendre son rang dans la bataille. ■

L'entrée de Littré et de J. Ferry dans la Franc- Maçonnene avait, aux yeux de la secte, une telle importance qu'elle fut célébrée comme un anniversaire, l'année suivante, le 9 juillet 1876, avec un éclat extraordinaire. La cérémonie eut lieu au Grand Orient de France (Bibliothèque maçonnique, rue de Seine, 16). On y retrouve les principaux frères de la loge Clémente Amitié! De Saint-Jean, Grémieux, Scbœlcher, Valentin, Dréo, Camille Claude, Duclaud, Jules Ferry, Laisant, de Mahy, Nadaud, Poujade, Tiersot, Poulie, Rousselle, Vinot, Germain, Ribeyre, de Serres, Bru d'Esquille, François Favre, Jacques Jobbé-Duval, Jourde, de Pompéri, Thévenot et Baudouin, deux cent cinquante membres de la loge et six cents conviés. Y assistaient le Président du Conseil de l'Ordre et le Grand-Maître du rite

(1) Numéro dn 11 juillet 1875.

33« L-iSSBHBLËE NATIONALE

écostais, les membres du Conseil du Grand Orient, les Ténérables des ateliers de Paris el des villes toisines. La séance fut ouverte par le vénérable de la loge Clémente Amitié, le F. Cousin, et présidée par son président, M. Crémîeux.

On y lut un discours de Littré, empêché par la maladie. Dans ce discours, Liltré faisait l'bislorique du Positivisme et il en exposait l'idée pliiiosophiquc.

J. Ferry, dans un discours qu'il prononça ensuite, idenliHait la Maçonnerie avec le Positivisme. ■ Si, disait-il, le Positivisme a fait {avec Liltré) son entrée dans la Maçonnerie, c'est que la Maçonnerie était depuis longtemps positiviste sans le savoir. La fraternité est quelque cbose de supérieur à tous les dogmes, à toutes les conceptions métaphysiques, non seulement à toutes tes religions, mais à toutes les pbilosophies... La morale sociale a ses garanties, ses racines dans la conscience humaine, qui, elle, peut vivre seule, et qui peut enfin jeter ses béquilles théologiques, et marcher librement à la conquête du monde. La morale sociale est un fait qui porte en lui-même son commencement et sa fin. Le symbolisme, c'est l'ennemi héréditaire, et vous travaillez tous les jours à le détruire. Le my^ ticisme et le théologisme contemporain répondent (à la Franc-Maçonnerie) par l'embrigadement général de la sottise humaine. Quand l'humanité dous apparait, non plus comme une race déchue, frappée de décadence originelle et se trainant péniblement dans une vallée de larmes, mais comme un cortège sans fin qui marche en avant vers la lumière, alors, on se sent partie intégrante du Grand Être qui ne

,.,.„„.-.;,, Got^gic

DU TOTE DES LOIS CONSTITUTIONNELLES iih

peut périr, de celte humanité ïncessammeDt grandie, sauvée, améliorée; alors on a conquis toutes les libertés, car on est affranchi de la crainte de la mort... D

Le Vénérable, pour terminer cette séance et lui donner sa vraie signîScation, dit : Frères, rappelezvous que la réception de Littré a été la réponse de la société laïque à tuliramontanisme. Le F... Grémieux ne pouvait pas se taire en pareille circonstance : « On ne séparera jamais les deux maçonneries (1), dil-il, leur intérêt comme leur honneur est de bien vivre ensemble. • — 11 ajouta — et ce fut m caudà venenwn — qu'il aimait passionnément les maçons d'abord, et puis les juifs. ■ Oui, s'écria-t-il, j'aime les juifs d'une tendresse infinie, et non pas parce qu'ils sont Juifs comme je le suis, mais parce qu'on les persécute. ■ Ces nobles paroles, dit le compte rendu, soulèvent une tempête d'applaudissements. Et ainsi, sans que s'en doutassent ceux qui applaudissaient, le pacte, entre Juifs et Francs-maçons, était conclu par la parole avisée de Grémieux

Le compte rendu publié parle MoWe maçonnique, 16, rue de Seine, en IS76, se termine par ces mots : Ce compte rendu véndique, achevé d'imprimer le 14 juillet, anniversaire trop peu fêté de l'affranchissement de la nation, par mandement de la loge. Signe : le Vénérable de la Clémente Âmilié, Viceprésident du conseil de l'ordre, Gbarles Gousin, 20, rue de Dunkerque.

Un an plus tard, au couvent de 1877, dans la

(1) Le Grand Orient et te Bite Éco>m!>.

Page 1