‹ L'assistance agricole algérienne; solution du problème de la colonisation, d'après les idées d'un colon d'AlgérieChapitre 18 sur 19 · CHAPITRE VII Application de FAssistance agricole aux Indigènes · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII Application de FAssistance agricole aux Indigènes

Le gouvernement s'occupe actuellement beaucoup du sort des Indigènes d'Algérie et l'opinion publique se passionne, avec raison, en leur faveur. Il est, en effet, conforme à nos traditions séculaires de générosité de faire participer largement aux bienfaits de la civilisation les Indigènes de nos colonies. Cela, d'ailleurs, est de bonne politique, car le meilleur moyen d'attacher à nous ces peuples fiers est de mériter leur reconnaissance en améliorant pour eux les conditions de la vie sociale et économique.

Malheureusement, en dépit des généreuses intentions souvent exprimées par le gouvernement, toutes les tentatives faites jusqu'à présent n'ont produit aucun résultat appréciable.

Il est temps, cependant, que l'on s'occupe utilement d'une question si imporlante. Il y a, dans la Colonie, plus de 4 millions d'Indigènes et seulement 750.000 Européens de toutes provenances : on conçoit le danger qu'une telle supériorité numérique (sans cesse croissante d'ailleurs) offrirait pour l'avenir de notre domination en cas de révolte armée. On devrait donc s'appliquer à

retenir les Arabes dans l'obéissance par l'atlrait même de leur propre inlérèt (1),

Parmi les tentatives gouvernementales faites en vue d'augmenter le bien-être des populations indigènes et de pacifier les esprits, il suffit de citer ici le Sénatus-Consulte du 23 avril 1863, qui posa le principe et les règles de la constitution de la propriété privée parmi les Arabes.

L'idée était bonne assurément ; mais on eut le tort de procéder immédiatement au partage de la propriété collective, avant d'avoir préparé les Indigènes à l'exercice de leur dignité nouvelle de propriétaires. Habitués à vivre au jour le jour sur le territoire collectif et à y trouver sans grande peine une subsistance plus ou moins large, ces pauvres gens ne se rendirent pas compte des responsabilités nouvelles qui allaient leur incom-

(I) Ajoutons que, pour nourrir cette population indigène de 4 millions d'âmes, il n'existe actuellement que 2.:iOO.CO0 hectares de terres ensemencées en céréales, en sorte qu il est urgent d'accroître par tous moyens la production agricole. Cela, d'ailleurs, serait relativement facile, car les Arabes n'usent actuellement encore que de modes très imparfaits de culture : ils ignorent en général la pratique des assolements ; ne connaissent d'autre façon de fumer leurs terres que l'incendie des herbes et des broussailles ; n'emploient jamais d'engrais et doivent, par conséquent, laisser reposer le sol après chaque récolte Tout cela réduit beaucoup le rendement moyen des terres qui pourrait facilement être accru d'un tiers par une culture meilleure. C'est au colon européen d'indiquer à l'Indigène, généralement docile, les meilleurs procédés, l'aménagement du sol, l'usage des engrais, etc. II faudrait également hâter le défrichement et la mise en cultures de terres nouvelles.

ber. La possession exclusive d'un lot de terre les obligeait désormais à répondre strictement de leurs dettes et ils ne tardèrent pas, après s'être livrés sans défiance aux prêteurs malhonnêtes, à se trouver endettés, expropriés et réduits à la misère. Ils s'aperçurent alors qu'ils n'avaient plus aucun moyen de subsister, la propriété collective n'existant plus et leur avoir personnel étant aux mains des usuriers.

Pour tromper ainsi les malheureux indigènes, les prêteurs procédaient généralement de la façon suivante : en échange de quelques douros, ils faisaient signer à leur emprunteur une vente à réméré, puis lui laissaient la libre jouissance de son domaine jusqu'à l'expiration du délai de rachat; le débiteur croyait n'avoir souscrit qu'une simple reconnaissance de dette et se trouvait fort surpris le jour où l'acquéreur venait lui opposer son titre de propriété devenu défînilif.

Un autre procédé des prêteurs était de profiter des besoins d'un héritier indivis, pour se faire céder sa part successorale, de manière à s'emparer, par licitation, des biens de toute une famille, pour une somme souvent itisuffisante à couvrir seulement les frais judiciaires.

Ainsi nombre d'Arabes, ayant fait l'expérience malheureuse de la propriété individuelle, se sont vus réduits à courir le monde pour gagner leur vie, ou à cultiver, comme fermiers, ces terres, dont ils étaient autrefois les seuls maîtres.

Aujourd'hui, dans la région duTell, les opérations prescrites par le Sénatus-Cojnsulte de 1863 sont administrativement terminées ; mais le Gouvernement, inquiet des dangers qui pourraient résulter de l'expropriation en masse des indigènes, retarde la délivrance des titres de propriété individuelle, sachant trop, par expérience, combien l'usure aura vite fait de ruiner les nouveaux propriétaires.

Ainsi, la constitution de la propriété individuelle qui, dans l'esprit du législateur, devait avoir pour effet une amélioration rapide des procédés de culture et, par suite, un accroissement de bien-être pour les populations arabes, n'a été, jusqu'à présent, pour les bénéficiaires, qu'un instrument de raine.

Une autre cause arrête le développement de l'agriculture chez les indigènes d'Algérie : c'est l'existence des immenses biens communaux dont les communes mixtes tirent, par location, leurs principales ressources.

L'Administration n'a pas compris qu'il eût été plus sage de répartir ces communaux entre les douars, en même temps qu'on établissait chez les Arabes la propriété individuelle. Actuellement ces vastes espaces sont loués à des étrangers et servent exclusivement à la vaine pâture, ce qui rend les indigènes des douars nécessairement tributaires du fermier. Or la vie pastorale est, on le sait, le plus grand obstacle au développement de l'agriculture : elle entrelient chez les Arabes cet esprit nomade qui

l'on avait précisément en vue de combattre en constituant la propriété individuelle. La pâture, d'ailleurs, occasionne journellement des déprédations considérables dans les champs cultivés. La vie nomade est en outre la cause principale de ces criminels incendies de forets, dont la fréquence, plus grande chaque année en Algérie, malgré une répression très sévère, met en réel péril l'avenir même de la colonie.

On voit combien la situation est peu favorable à la prospérité de l'agriculture indigène.

Quoique de date beaucoup plus ancienne, la grande propriété arabe n'est pas plus florissante : la cause en est au procédé de location adopté qui, en choquant l'équité, s'oppose par le fait même à toute amélioration. Les grandes propriétés sont louées en effet, par parcelles, à des kammès, qui reçoivent des propriétaires la semence, les instruments primitifs de labour et une paire de bœufs, plus une somme minime, qu'ils devront restituer sur leur part de récolte : or, cette part du fermier est seulement d'un cinquième de la récolte totale. Sur cette maigre portion, le kammès doit donc vivre avec sa famille, nourrir son bétail, restituer en fin d'année au propriétaire l'argent et le cheptel mis à sa disposition. Ajoutez, à ces conditions usuraires de location, l'obligation imposée au fermier de faire gratuitement toutes les corvées nécessaires au gré du propriétaire. Quand vous saurez après cela que le contrat du

kammès est seulement annuel, vous aurez le secret de la négligence invincible dont ces pauvres gens témoignent dans des travaux qui, souvent, en fin d'année, les laissent plus pauvres encore que lorsqu'ils les ont entrepris.

Pour faire entrer réellement l'agriculture arabe dans la voie du progrès, il faudrait donc combattre à la fois l'usure, la vie exclusivement pastorale et l'exploitation excessive du travail indigène.

L'Assistance Agricole pourrait collaborer à cette triple tâche. Elle ne devrait toutefois exercer son action qu'envers la propriété individuelle, seule capable de lui fournir un gage certain ; elle pourrait donc s'appliquer aux nouveaux domaines au fur et à mesure de la délivrance des titres de propriété, titres qui ne seraient remis aux indigènes que contre leur acquiescement au programme de la Société d'Assistance Agricole.

Le nouveau propriétaire s'engagerait notamment : 1° à construire en maçonnerie, au moins de frais possible, soit sur sa propriété même, soit sur le terrain commun du douar, une maison demeurable et ses dépendances ; 2° à clore sa propriété, soit en haies vives, soit en fil de fer ; 3° à débroussailler entièrement le sol (contre la coutume des Arabes qui laissent des buissons au milieu des champs) ; 4° à participer aux travaux d'assainissement et d'adduction d'eaux nécessaires aux besoins du douar ; 5° à suivre dans la culture l'assolement prévu; 6" à posséder sur son exploi-

tation un nombre suffisant de bestiaux ; 7° à employer effectivement le matériel agricole acheté soit pour lui seul, soit pour la collectivité ; 8» enfin, à se soumettre, dans tous ses travaux, à la surveillance des agents de l'Assistance Agricole.

Quant aux terrains communaux, il faudrait en faire le partage proportionnel entre les douars, moyennant une redevance annuelle égale, pour chaque parcelle, à la moyenne du prix de location durant les cinq dernières années.

Il se rencontre d'ordinaire, parmi les biens communaux, des terres de diverses qualités : il y a des parties très propres à la culture, d'autres, d'un sol ingrat, bonnes seulement au pacage et enfin des parties escarpées et rocheuses, où ne poussent que des broussailles et quelques arbres mal venus.

Il importerait donc de donner à ces différents terrains des destinations convenables: les terrains propres à la culture seraient divisés en autant de parcelles encloses que le douar compterait de familles, en sorte que, désormais, chaque famille, moyennant la redevance annuelle, cultiverait son lot avec la certitude de profiter de son travail.

Les terres de parcours seraient aussi divisées en un certain nombre d'enclos, assez vastes pour recevoir tout le troupeau du douar : ce qui permettrait, à la fois, d'aménager le pacage et de restreindre au minimum les frais de garde.

Enfin, la partie broussailleuse serait consacrée

au reboisement: l'accès devrait en être absolument interdit aux habitants du douar, sauf à certains jours où se ferait, sous la surveillance de l'Administration, l'enlèvement des broussailles susceptibles de retarder la croissance des plantations.

En outre, pour favoriser la reconstitution des forêts, indispensable au bon régime des eaux, on exclurait rigoureusement les chèvres des troupeaux.

Cette partie du sol commun, livrée au reboisement, deviendrait au bout de quelques années une grande source de richesse pour les douars ; et le rétablissement de ces forêts profiterait aussi aux communes mixtes, pour les travaux d'utilité publique de la région.

Grâce à ces précautions, l'indigène se verra forcé d'utiliser sa nouvelle propriété et de chercher exclusivement, dans l'amélioration de ses procédés de culture, l'accroissement de son bien-être. Puis, peu à peu, il arrivera, par voie de conséquence, à adopter tout au moins le régime mixte de stabulation de ses bestiaux. Le troupeau, mieux soigné, placé à l'abri des intempéries, plus régulièrement nourri, donnera de plus forts bénéfices que sous le régime ancien. Le nouveau propriétaire sera ainsi amené à comprendre l'utilité des réserves de fourrage, pratique actuellement inconnue des indigènes. Il adoptera aussi, après expérience concluante, le système des assolements de culture, la plantation des arbres fruitiers et, successivement,

toutes les améliorations dont le résultat pratique lui sera démontré.

La transformation ainsi opérée dans la vie des indigènes aura, pour conséquence nécessaire, une transformation corrélative de l'impôt. Or, l'application aux indigènes d'un système fiscal, analogue à celui qui existe en France et tonde sur les mêmes principes, sera un puissant élément de progrès pour l'agriculture : le travailleur, en efTet, aura tout intérêt à cultiver avec soin sa propriété, ne fût-ce que pour ne pas payer un impôt ne correspondant à aucune recette.

Ainsi l'Assistance Agricole fonctionnerait vis-àvis des indigènes, suivant les mêmes principes qu'envers les colons : elle proportionnerait simplement ses exigences à la culture agricole moins perfectionnée des Arabes et chercherait surtout à obtenir les produits dont l'utilité est le plus immédiate pour eux.

La seule différence de fonctionnement serait dans la répression plus sévère qui sanctionnerait toute violation des engagements consentis, principalement en ce qui concerne la répartition des produits. Il faudrait qu'on pût infliger des pénalités sérieuses et même aller jusqu'à l'emprisonnement des coupables ; car il importe de mettre les indigènes dans l'impossibilité d'abuser des services qui leur seront rendus.

En outre, une excellente mesure à prendre serait de décréter l'inaliénabilité absolue de la propriété

attribuée à chaque indigène : bon nombre d'usuriers ont, en effet, déjà pris leurs précautions en vue de la délivrance des titres de propriété et comptent s'emparer immédiatement des lots de leurs débiteurs : or, ce n'est pas léser des droits acquis, que de refuser aux créanciers, sur la propriété devenue individuelle, des droits qu'ils n'avaient pas sur le bien collectif. Le droit des créanciers ne pourrait donc s'exercer que sur le revenu net de la propriété, l'autre moitié du revenu brut, formant la part du travail, serait déduite au préalable et resterait toujours incessible et insaisissable aux mains du propriétaire exploitant.

Mais une réforme si considérable exige un capital social distinct et un personnel approprié. Ce serait donc une autre Société d'Assistance Agricole à former, aux côtés et sur le modèle de la première.

Le capital social serait ici encore de 100 millions, somme suffisante pour donner à l'entreprise une extension très rapide, car les besoins des indigènes sont beaucoup plus limités que ceux des colons. Ce capital serait réuni par souscription publique, sous la garantie de l'Etat, qui pourrait affecter à cette entreprise une partie des fonds de la Caisse de prévoyance indigène. Cela aurait l'avantage de donner aux 12 millions qui garnissent cette caisse de prévoyance une destination utile et connue, au lieu qu'on est actuellement sans aucun renseigne-

ment sur l'emploi, probablement peu avouable, qui est fait de cet argent.

Le personnel devrait naturellement être composé en partie d'Indigènes ; mais il faudrait aussi un certain nombre d'Européens, car les Arabes seraient très enclins à abuser de leurs fonctions, s'ils ne se sentaient fortement encadrés et contrôlés par des supérieurs français. Il y aurait donc, au siège de chaque commune mixte, un ou deux inspecteurs, toujours en rapport avec l'Administration, afin d'avoir l'autorité nécessaire pour maintenir les indigènes dans le respect de leurs obligations.

Dans chaque douar, un agent de l'Assistance Agricole serait perpétuellement en rapport avec les Arabes veillerait à l'exécution de leurs engagements, dirigerait les travaux d'utilité générale et les exploitations particulières, tiendrait la main à l'observation stricte des règles de culture, présiderait enfin à la vente des produits et à la répartition équitable des bénéfices.

La caisse centrale serait, comme celle du Crédit des Colons, confiée à l'administration du Trésor.

Les agents, tant Français qu'Indigènes, de l'Assistance Agricole seraient recrutés parmi les élèves les mieux doués des écoles primaires : on leur ferait faire un stage d'études théoriques et pratiques dans des écoles spéciales, où ils se familiariseraient avec l'outillage perfectionné et apprendraient les pratiques agricoles scientifi-

ques. Le représentant de la Société dans chaque douar serait donc en mesure de faire fonction d'instituteur, en même temps que de surveillant.

Il enseignerait aux jeunes Arabes la lecture et l'écriture, mais surtout le calcul et la science agricole. Le traitement de ces surveillants-instituteurs pourrait être, pour la plus grande partie, prélevé sur le produit des terres du douar ; on aurait ainsi un personnel indépendant, bien payé et tfiès utile à l'influence française.

La langue française et l'instruction élémentaire seraient, de la sorte, répandues parmi la population indigène, actuellement encore si profondément ignorante. On n'aurait, d'ailleurs, pas à craindre de faire des déclassés, de ces jeunes gens, qui auraient une solide instruction agricole, leur assurant immédiatement une situation honorable dans le pays.

On saitqu'il est impossible aux Européens de pénétrer au loyer des indigènes ; il seraitdonc souhaitable que les représentants de l'Assistance Agricole fussent mariés, car les femmes françaises seraient facilement admises parles Arabes dans l'intérieur des gourbis et pourraient y faire accepter d'heureuses réformes, y enseigner de très utiles principes d'économie domestique.

L'Assistance Agricole Indigène aurait à sa tête un directeur général, subordonné au directeur général de l'Assistance Coloniale : les deux institutions auraient ainsi l'unité nécessaire de direc-

lion et pourraient heureusement coopérer au relèvement de l'Agriculture en Algérie.

Il faudrait permettre aux Indigènes la transmission intégrale du domaine familial à l'un des lils, conformément à leur loi actuelle. Les autres cohéritiers seraient utilement employés pour la création de nouveaux centres agricoles dans les régions du sud, où le travail est à peu près impossible aux Européens.

Ainsi naîtrait un nouvel ordre de choses qui serait la plus durable garantie de la pacification du pays. Le bien-être général s'étant accru, il pourrait y avoir, sans aucun inconvénient, un accroissement proportionnel de l'impôt, ce qui permettrait d'exécuter rapidement les travaux publics nécessaires, de créer de nouvelles voies de communication et d'assurer ainsi le facile écoulement des produits du sol.

Le kammès verrait son misérable contrat de louage annuel transformé en fermage à long terme, en métayage et bientôt en propriété ; car, mieux récompensé de sa peine, il fournirait bien plus de travail.

On aurait fait vraiment œuvre utile pour les Indigènes et pour la France, on aurait empêché la misère future, au lieu de n'aboutir, comme l'a fait jusqu'à ce jour le Gouvernement, qu'à fonder pour soulager la misère présente, des hôpitaux et des établissements de secours, dont Arabes et Kabyles répugnent invinciblement à taire usage.

Page 1