‹ L'Assistance Aux Vieillards, Infirmes & IncurablesChapitre 2 sur 47 · SEAT NE · texte numérisé non relu

SEAT NE

La philsophie de Nietzche est plus sévère encore. La lutte pour la vie est plus affirmée que démontrée, écrit-il dans le « Crépuscule des Idoles ». L'esprit général de la vie n’est pas l'indigence, la famine, tout au contraire, la richesse, l’opulence, l'absurde prodigalité même, où il y a lutte, c’est pour la puissance. |

En admettant cependant que cette lutte existe et elle se pré- « sente, en effet, elle se termine d’une façon malheureusement « contraire à celle que désirerait l’école äe Darwin, à celle que « l’on « oserait » peut-être désirer pour elle, je veux dire au « détriment des forts, des privilégiés, des exceptions heureu- « ses. Les espèces ne croissent pas dans la perfection, les fai- « bles finissent toujours par se rendre maîtres des forts. C’est « parce qu'ils sont le plus grand nombre, qu'ils sont aussi « les plus rusés ». Darwin a oublié l'esprit (c'est très anglais), « les faibles ont le plus d'esprit. J'entends par esprit : la cir- « conspection, la patience, la ruse, la dissimulation, le grand « empire sur soi-même, et tout ce qui est « mimicry » (une « grande partie de ce que l’on appelle vertu appartient à cette « dernière). »

Pour lui donc, la morale du vulgaire qui parle de justice, de charité, de fraternité, n'est composée que de sophismes, inventés par « l'esprit » des faibles pour apitoyer les forts et les désarmer en diminuant leur volonté par leur sensibilité. C'est la morale des esclaves ; la vraie, celle inspirée par la nature, est celle des maîtres, qui est d'être dur, impitoyable, de réaliser des œuvres de force, parce que seule la force est bonne ; la pitié est malsaine, elle est en opposition avec les affections toniques, qui élèvent l'énergie du sens vital ; elle agit d'une façon dépressive. On perd de la force quand on compatit.

Le modèle pour Nietzche est « l'uebermensch » le surhomme. Il nous le définit dans son œuvre principale. « Ainsi parlait Zarathrousta » qui est comme l’'évangile de sa nouvelle religion de la force. « Je vous enseigne le surhumain, l’homme est quelque chose qui doit être surmonté ».

Cet homme intelligent et volontaire, n’aura des devoirs qu'envers lui-même, car s'il doit être dur pour les autres, il @oit l'être aussi pour sa propre personne, il aura des devoirs envers ceux qui seront forts comme lui, et il serait même à désirer que pour mieux développer leur personnalité et leur force, tous les surhommes s’allient ensemble. Mais il doit ignorer les faibles qu'on cherche à lui représenter comme ses semblables et qui ne sont en réalité que ses inférieurs. « Qu'est le singe « pour l’homme ? Une dérision ou une honte douloureuse. Et « c'est ce que doit être l’homme pour le surhumain une dérision « Ou une honte douloureuse, »

Nietzche est donc l'ennemi de toute idée démocratique. « La doctrine des droits égaux, est pour lui l'attentat le plus énorme, le plus méchant contre « l'humanité noble ». La philosophie du xviu° siècle, la Révolution, le christianisme qui paraissent d'inspiration si différentes, sont confondus par lui, dans le même mépris comme ayant le même but « le triomphe des faibles, et le même moyen, « la pitié.

Le mal a commencé avec le christianisme, ce vampire de l’empire romain. Il est d’ailleurs l'adversaire de toute idée spiritualiste. « Le surhumain est le sens de la terre. Je vous conjure, « mes frères, restez fidèles à la terre, et ne croyez pas ceux qui « vous parlent d'espoïrs supra-terrestres. Ce sont des empoi- « £onneurs, qu'ils le sachent ou non... Avec l'au-delà on tue « la vie » (Antechrist). Pour lui, le nihiliste et le chrétien, ont les mêmes instincts destructeurs, une haine de mort, contre tout ce qui existe, toub ce qui est grand, tout ce qui a de la durée tout c2 qui promet de l'avenir. » Le christianisme « c’est une insurrection de tout ce qui rampe, contre tout ce qui est élevé : l'évangile des petits rend petit. » Ge reproche, il pourra le faire au Tolstoisme, ou religion de l'amour, qui décourage tout effort, toute énergie pour mener à la résignaton qui est la vertu des faibles. 11 se lamente de constater que la doctrine des droits égaux a glissé du christianisme dans la politique. « Personne aujourd'hui n’a plus l'audace des privilèges.

« notre politique est malade de ce manque de courage... » (L'Antechrist).

EL pour résumer sa doctrine, Zarathrousta s’écrie : « O mes « frères, je place au-dessus de vous cette table nouvelle : Deve- « nez durs. » Le résuitat est simple : il faut développer la guerre entre les nations, ef la lutte pour la vie entre les individus.

Que nous importeraient alors, les misères, les souffrances individuelles : plus vives elles seraient, plus rapide serait la aisparition de ce poids mort.

Les doctrines de celui qui s'intitulait lui-même « penseur inacbuel » étaient trop contraires à la nature humaine, pour obtenir un succès persistant : Lacédemone n'avait pas eu d’imitateur et si le voyageur Coock nous signale qu'à Tahït, 11 a vu les indigènes, sous l'inspiration de la doctrine religieuse des Arocis, tuer les faibles et les vieillards, parce que tout être vivant doit être sain et vigoureux, ces tentatives de sélection naturelle paraissent plus appropriées à ces peuplades barbares qu’à des nations civilisées.

La crainte de créer une race de miséreux, sans énergîe et sans force n’a pas pu faire triompher ce que dans un de ses discours Jules Simon appelait « l'Ecole dure ».

Au surplus, il ne serait pas difficile de démontrer qu'elle aboutirait au contraire du résultat cherché. Oui, la misère a une répercussion sur l’état social. Mais ce n’est pas en la laissant se développer librement qu'on arrivera à « épurer » la société. Ce sont les forts qui seront atteints avant que les faibles aient disparus. La théorie de Darwin, ne pourrait d'ailleurs se soutenir que pour les infirmes ou les incurables. Pour tous ceux qui ne réclament qu'une assistance momentanément nécessaire, on ne peut soutenir qu'elle soit faite inutilement pour eux, au détriment des foris, On ne doit pas plus craindre de développer les maladies et les vices, produits de notre civilisation vieillie : bien au contraire. La misère est une source de désagrégation, autrement plus dangereuse que la pratique de l’Assistance, parce qu’elle engendre les révoltes : combien sont des-

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cendus jusqu'aux bas-fonds de la société, dont la première chute n’a eu pour cause que l'impossibilité où il s’est trouvé de sortir d’un état de misère, dont il n’était peut-être pas responsable. On s'étonne de voir Darwin nous montrer, pour appuyer sa démonstration, les famiiles nobles et royales, nourries dans le luxe, et les richesses, disparaître rapidement ou s'abâtardir. JI n’est pas douteux que la vie luxueuse et oisive, n’affaiblissent progressivement les générations qui peuvent la mener : mais il n’a jamais été donné pour but à l'assistance d'assurer à ses clients une vie de millionnaire ou même de petit rentier. Il s’agit simplement de le placer dans des conditions normales qui lui permettront dé lutter contre les malchances de la vie. L'utilité sociale d’un homme n’est d’ailleurs pas simplement.en proportion de la force de la résistance physique, qu’il peut offrir. Combien pourrait-on citer de hautes intelligences, placées dans un corps débile incapable de se suffire. Et en sefforçant d'organiser l'état social de façon à faciliter le mieux possible Le développement moral et physique de l'humanité, n'est-ce pas aussi profitable aux forts qu'aux faibles : s’il en était autrement, ce serait la négation des lois d'hygiène, et de toute réglementation législative, de toute idée d'organisation sociale, et notamment de toute mesure protectrice de l'enfance.

Et si nous nous plaçons uniquement au point de vue de la moralité, ne doit-on pas pour corriger les effets dela loi d’hérédité morale, toujours moins puissante que la loi d’hérédité physique, compter plutôt sur une éducation populaire bien organisée, que sur uné liberté absolue laissée aux dégénérés moraux, dans lespoir de les voir disparaître plus rapidement et sans descendance.

Nécessité d’une assistance publique qui n'exclut pas l'assistance privée

Personne aujourd'hui ne met plus en doute que l’aide appor-

tée aux malheureux, n’est pas contraire à l'intérêt général.

Mais les théories de la philosophie scientifique, en essayant de

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nous démontrer les malfaisances de l'assistance, n'ont pas été complètement inutiles. Elles nous ont appris qu'il y avait une étroite union entre la science sociale et la science naturelle, et que, selon la comparaison de Spencer, le jurisconsulte, l'économiste ou le politique ne peut pas plus ignorer les lois de la biologie, que le forgeron ne peut ignorer les propriétés du métal qu'il travaille. Une philanthropie mal éclairée, peut faire plus de mal que de b‘en, parce qu’elle ne considère que les effets immédiats, sans se préoccuper des conséquences pour les générations futures. « La philanthropie, ne doit pas se contenter des « raisons de sentiments, a écrit Fouillée, elle doit devenir scien- « tifique. »

C'est pour cela, qu'on ne peut la confier entièrement à la charité privée. Il faut une Assistance publique.

L'Ecole individualiste qui a fleuri surtout au Xvrr° siècle, qui ne voit dans l'Etat que le rouage et le moyen d'action de la société, et qui estime avec Herbert Spencer qu'un Etat aux fonctions universelles caractérise un type social arriéré, tandis que le progrès se réalise par une diminution de plus en plus grande de son rôle, était naturellement opposée à toute Intervention étatiste. Ce serait favoriser le penchant naturel de l’homme à l’indolence que de lui assurer autrement que par son effet personnel ses moyens d'existence, et on arriverait ainsi à un double résultat : diminution de la production et aggravation des charges de ceux qui travaillent au profit de ceux qui sont secourus sans rien faire.

Pour juger cette école, il faudrait refaire toute la théorie de l'Etat, et ce serait sortir de notre sujet : mais pour le point particulier qui nous concerne, on doit reconnaître que depuis longtemps, elle s’est départie de sa rigueur habituelle. Elle accepte l'intervention du législateur : selon un mot célèbre : après le laisser passer, elle n’a pas voulu admettre le laisser mourir. « Si la liberté est le nerf de l’act'on, la directrice des « énergies, qu'a-t-elle à faire, vis-à-vis d'êtres désormais débi- « les, impuissants, pauvres blessés qu'il faut aider à sortir de

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« la mêlée. C'est précisément quand le ressort de l'initiative « individuelle étant brisée, l’action individuelle est devenue « impossible, que l'Etat, force collective, doit intervenir, con- « soler et secourir. » (Paul Beauregard).

Mais il ne peut être question de supprimer la bienfaisance privée : la Convention, partant du principe que les droits de chacun étant égaux les secours à distribuer devaient l'être aussi, avait décidé d'interdire toute œuvre de bienfaisance, comme amenant nécessairement des inégalités. Leurs biens furent nationalisés, et un « office central » créé pour recueillir toutes les ressources qu’elles proviennent de l'Etat ou des dons volontaires particuliers, en vue d'en faire une seule répartition (1).

Ce fut une des causes de l'échec complet de la législation révolutionnaire.

L'œuvre à accomplir est trop’ vaste pour que l'assistance publique pense pouvoir y suffire toute seule.

A défaut de secours considérables qu'elle distribue et dont la statistique montre l'importance, la bienfaisance privée mériterait d’être conservée rien que pour l'effet moralisateur qu'elle produit sur ceux qui ont le cœur assez bien placé pour s'y adonner, pourvu qu'ils ne soient pas guidés par un misérable calcul de rachat de péchés. C'est elle qui le plus souvent a montré l'exemple à suivre, notamment en ce qui concerne le caractère éducatif à donner à l'assistance sous une forme appropriée à l’infirmité à secourir.

Les efforts de la bienfaisance publique ne peuvent pas varier suivant les besoins. Ils sont toujours prévus à l’avance, et limi-

(1) « Considérant que s'il a été accordé précédemment quelques «sommes à des Sociétés philanthropiques, c'est lorsque les lois « n'avaient pas suffisamment pourvu aux moyens de secourir tous les « indigents de là République, mais que dans ce moment quiconque est « hors d’état de subvenir à ses besoins, retrouve les ressources dans « la générosité nationale, sans devoir recourir à des assistances indivi- « duelles, trop avilissantes pour 165 citoyens français, »

tés par les crédits : de même l'importance des secours de l’assistance privée dépendra trop souvent plus de la générosité ou des ressources du bienfaiteur ou simplement de sa fantaisie que des besoins de l'assisté.

Il faut donc les conserver toutes deux pour que la variété d'action de l’une stimule la rigidité de l’autre, en même temps qu'elle est corrigée par elle. Les deux bienfaisances se complètent. L’Assistance publique doit combler les vides que pourrait laisser l’assistance privée.

Pas plus que le parti libéral ne renie l'intervention de l'Etat, en cette matière, le parti socialiste ne nie l'utilité toute au moins présente, de la bienfaisance privée.

« Tant que, écrivait Eugène Fournière, dans la Dépêche de « Toulouse, une organisation sociale rationnelle et véritable- « ment humaine n'aura pas assuré le droit à la vie pour tous « les membres de la société! sans exception, la bienfaisance « privée aura sa raison d’être et ne pourra qu'être encouragée «et soutenue par tous les gens de cœur. Mais le cœur a des « raisons que la raison ignore. Il a ses élans, ses préférences, « ses répugnances et ses caprices. II a tout l’arbitraire de la « grâce, sauve ou damne qui il veut, prodigue les billets bleus « pour fonder et entretenir un cimetière de chiens et passe en « serrant sa bourse devant les pires détresses humaines. Si « respectable qu'elle soit en elle-même, et si admirable que « soient les dévouements par elle suscités, la bienfaisance « privée ne peut et doit donc être considérée que comme un « pis aller, et en attendant que la démocratie sociale ait tenu «ses promesses et substitué à la bienfaisance, à l'aumône, à « l'arbitraire, le droit de tous les faibles au secours public. »

Ce qui confirme d'ailleurs la nécessité de ces organisations, c'est que les développement successifs de l'assistance publique n'arrêtent pas l'élan de la bienfaisance privée. La loi d’assistance médicale n'a pas, contrairement aux craintes, arrêté le développement des Sociétés de secours mutuels : il en a été de même de l’assistance aux vieillards.

Les deux modes d'assistance doivent donc subsister, mais il serait à désirer que leurs rapports soient réglementés de façon à mieux coordonner leurs efforts,

Il faut reconnaître que sur ce point, notre situation est bien inférieure à celle de l'Angleterre.

En France, l’Assistance publique, et la charité privée, ont tendance à s'ignorer, ou même à se traiter en ennemi: En outre, il n'y a aucune coordination dans les efforts de la charité privée. En Angleterre, au contraire, on cherche toujours à développer les initiatives individuelles. Aussi, le projet de réforme, actuellement soumis au Parlement anglais, s’efforce-t-il d'établir un lien étroit entre les deux assistances. Le principe est que la charité privée, qui d’ailleurs jouit de moyens moraux et légaux, supérieurs à ceux qu'on lui a accordé en France, doit conserver le rôle d'éducation, de relèvement, par conséquent prendre sa clientèle parmi ceux auxquels la misère n’a pas encore enlevé toute énergie, ou toute espérance. Au contraire, elle doit abandonner à l’Assistance publique les professionnels de la mendicité, les dévoyés. Cela est d’ailleurs conforme à la tendance d'esprit anglaise, qui est de restreindre autant que possible le rôle de l'Etat à un simple rôle de police.

En Allemagne, où l'esprit d'obligation est mieux implanté, l'accord s’est aussi fait, mais pour des raisons différentes. L'Etat donne aux œuvres privées des subventions considérables, et les transforme presque en institutions publiques sous sa dépendance. Les deux assistances sont reliées entre elles, dans beaucoup de villes par l'office d'information (Ankunstelle) qui se renseigne à la fois sur les indigents et sur les œuvres qui sont le plus propres à les secourir. L'assistance privée devient la collaboratrice de l'assistance publique et accepte une domination qui serait difficilement supportée en France.

D'ailleurs, dans les deux pays, il y a de puissantes associations (armée du Salut Church, Amy, en Angleterre. Mission intérieure, Association charitable en Allemagne) qui disposent de moyens formidables, et peuvent donner à leur action coor-

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