SES RÉSULTATS
Le traitement médico-pédagogique appliqué méthodiquement aux anormaux psychiques — les imbéciles et idiots insociables — est-il réellement efficace ? Sa nécessité s’impose-t-elle ?
L’ardeur avec laquelle il a été poursuivi depuis un quart de siècle dans tous les pays étrangers, les opinions concordantes des spécialistes et la suite des documents statistiques et cliniques, publiés depuis a 5 ans par Bourneville et ses élèves, paraissent bien répondre victorieusement à ces questions. Dans un recueil de 98 notices publiées en 1906 et se rapportant à des arriérés améliorés, dont certains peuvent être considérés comme guéris, les résultats curatifs apparaissent aussi clairement que possible et le mémoire que nous annonce le maître de Bicêtre sur « ce que deviennent les enfants anormaux sortis de Bicêtre et de Vallée » ne fera que confirmer ces résultats.
Dans les considérations cliniques, accompagnées de conseils pratiques, qu’il a publiées dans les Archives de neurologie de 1906 et qui sont comme le résumé de l’expérience de toute sa vie, Bourneville dit :
L’application rigoureuse, persistante, prolongée du traitement médico-pédagogique permet — ainsi que le constatent les faits — d'obtenir des résultats incontestables : Notons : i° La guérison du gâtisme— 2 0 l’éducation de la marche, de l'habillement, de la toilette, de l’apréhension des aliments. Signalons la création de la parole, la création des vices de prononciation, des impulsions violentes, de l’irritabilité nerveuse, des perversions des instincts, de l’onanisme, du mensonge, de la coprolalie, de la caprophagie, des tics, des manies, de la chorée, de l'épilepsie, l’amendement du caractère, la guérison des accès de colère, le développement de l’affectivité, de la sociabilité. A toutes ces améliorations ajoutons, pour un certain nombre, la guérison ou l'atténuation du nanisme et de l’obésité.
Parallèlement, mentionnons les acquisitions scolaires, allant jusqu’à l’obtention du certificat d’études, l’aptitude aux travaux manuels : menuiserie, serrurerie, imprimerie, couture, cordonnerie, vannerie, cannage et paillage de chaises pour les garçons; travaux du ménage, blanchissage, repassage, couture, tapisserie, broderie pour les filles.
On nous a demandé ce que nous entendions par améliorés,
très améliorés : nos observations fournissent la réponse : qu’on nous donne des expressions plus précises et nous nous empresserons de les employer.
Mais l’opinion publique est simpliste et assoiffée d’absolu. Les termes relatifs dans lesquels se meut le langage médical ne la satisfont point et (die est portée à n’accepter comme ayant une valeur thérapeutique que le résultat, guérison.
Pour éclairer cette incertitude qui s’attache à l'appréciation des résultats curatifs du traitement médico-pédagogique, MM. llinet et Simon ont étudié ce qu'ils appellent le rendement d'un service médico-pédagogique au double point de vue scolaire et social, dans une enquête à la Salpêtrière et à Bicêtre.
Leur examen portant sur 117 filles de la Salpêtrière, sorties de l'école pendant un espace de quatre ans, relève 20 améliorations réelles — 20 douteuses — 60 transférées dans les asiles — 17 décès.
Sur 290 garçons sortis de Bicêtre de 1899 il 190 3 — 58 , soit 20 pour 100, seraient sortis améliorés ; sur ce nombre, 18 seulement, mériteraient cette qualification — desquels il y aurait lieu de retrancher les épileptiques — et il ne resterait en réalité (pie 7 améliorations.
De sorte qu’en résumé :
i° A l'école de la Salpêtrière, on améliorerait 20 pour cent des lilies anormales, et sur ce nombre 12 pour cent exerceraient un métier ;
2 0 A Vallée, on améliorerait aussi 20 pour cent des tilles anormales, sans qu’aucun renseignement soit fourni sur leur classement professionnel ;
3 ° Dans le service de Bicêtre, le nombre des garçons améliorés serait de 4 pour 100 ; on ignorerait combien de ces anormaux exercent une profession au sortir de l'hospice.
L'enquête de MM. Binet et Simon n'a pas été faite à la Salpêtrière et à Bicêtre dans des conditions comparables. 11 serait sans doute indiscret de s’étonner que dans l'un de ces établissements où l’« accueil fut des plus obligeants », « école modeste qui a fait peu parler d’elle et qu'on peut proposer comme exemple »,... les résultats curatifs atteignent 20 pour 100, tandis que dans l’autre établissement qui a une réputation véritablement mondiale » — où « pour des raisons sur lesquelles ils 11’insisteront pas, les auteurs ne se sont pas transportés », se contentant d’éplucher et d'interpréter dans le silence du
cabinet les comptes-rendus écrits par Bourneville — le pourcentage des améliorations n’a été que de 3 pour ioo. Il y a là matière à réflexions subtiles pour un psychologue curieux : ce n’est point notre affaire.
Mais il est bon — en vue de discuter les conclusions de MM. Binet et Simon, qui paraissent assez disposés à les reprendre dans le public, — de signaler les erreurs et les contradictions les plus graves, sur lesquelles ils entendent appuyer ces conclusions et édifier ce qu'ils appellent modestement une doctrine nouvelle.
MM. Binet et Simon déclarent qu’à la Salpêtrière, aucune amélioration véritable (acquisition d’une profession), n'a pu être obtenue ni chez les imbéciles, ni chez les idiots, ni chez les épileptiques, mais seulement chez les débiles simples — et par ailleurs il nous font remarquer les doléances de cette directrice qui se plaint qu’on lui envoie de parti pris des épileptiques — en réservant à Vallée le privilège des anormaux sans épilepsie. Mais à ce compte, il n’y aurait donc peu ou point d'imbéciles et d'idiots à la Salpêtrière, il n’y aurait que des débiles, ce qui serait merveilleux. A moins encore qu’il ne s'agisse d’anormaux d ecole et alors il n’y aurait aucune comparaison à établir entre les résultats de la Salpêtrière et ceux de Bicêtre.
De leur enquête les auteurs concluent que les deux degrés les plus inférieurs de l'arriération mentale (c’està-dire l’imbécilité et l’idiotie) ne laissent aucun espoir que l’enfant soit rendu capable d'exercer une profession et même « un degré moindre d’arriération, la débilité est fermée également à tout avenir, lorsqu’elle se complique de crises épileptiques. » — Evidemment on ne saurait attendre d’un livre aussi nettement antimédical que celui de MM. Binet et Simon, des observations cliniques sûres, mais il y a lieu de protester cependant contre des affirmations dont l’assurance n’est pas permise à ceux qui ont vécu au milieu des anormaux psychiques. Et si l’épilepsie est un obstacle absolu à l’amélioration des débiles et si elle entraîne chez les moins atteints une déchéance définitive, ainsi que le déclarent péremptoirement MM. Binet et Simon, pourquoi retranchent-ils des résultats curatifs enregistrés à Bicêtre, les guérisons d'épilepsie , qu’ils déclarent étrangères à la pédagogie et qui méritent, au contraire, d’être tenues pour les plus importantes ? Comment se fait-il que, tout en déclarant que l’imbécilité et l'idiotie ne donnent aucun cas d'amélioration, ils enregistrent à l’asile de Bicêtre — qui ne comprend que des
idiots et des imbéciles, 3 à /J pour ioo d’amélioration ? Comment concilier ces constatations avec cette simple observation reproduite dans l’excellente thèse du D r Royer (1907): « Pour le seul atelier de menuiserie du quartier de Bicêtre, 167 enfants y ont été en apprentissage depuis sa fondation (1882) jusqu’en 1902, c’est-à-dire pendant 20 ans. Sur ces 167 enfants, 29 ont quitté l’hospice en état de subvenir seuls à leurs besoins, connaissant bien leur métier .. Un très grand nombre des 142 autres ont été repris par leurs familles, qui voyant l’éducation de leurs enfants à peu près faite, ont voulu proliter trop tôt de leurs services ». — N’est-ce pas là un rendement social, auquel nous devons croire?
Quoi qu’il en soit et sans tenir compte de ces restrictions et contradictions qui, pour le service de Bicêtre, paraissent s’écarter quelque peu de l’observation sereine, il faut retirer de l'enquête de MM. Binet et Simon que 20 pour 100 des enfants psychiquement anormaux soumis au traitement médico pédagogique, sont rendus à leurs familles, améliorés. Ce chiffre, mieux que tout autre argument, démontre la valeur du traitement spécial et justifie son utilité et son importance sociales.