‹ L'assistance des enfants anormauxChapitre 17 sur 27 · AU POINT DE VUE SOCIAL · texte numérisé non relu

AU POINT DE VUE SOCIAL

Pour être d'ordre plus contingent et complexe, la nécessité, au point de vue social, de l’assistance des enfants dégénérés, n’en est pas moins de première importance. Elle est dictée par des obligations impérieuses de défense, de sécurité et d’économie publiques.

MM. Binet et Simon s’élèvent avec indignation contre l'opinion qui fait des anormaux psychiques les fous de demain, « Ceux qui croient, disent-ils, que les anormaux sont destinés à devenir des fous sont autant dans la fantaisie que ceux qui prétendent que les anormaux deviennent des délinquants. La vérité est qu’on l'ignore complètement. » Si cette ignorance était réelle, toutes les opinions seyaient légitimes au même titre et il ne serait permis de protester eontre aucune d'entre elles..., mais la vérité est qu'on ne l'ignore pas.

Depuis la célèbre expérience de Voisin, qui, en 1 834 » — ainsi que le rapporte Jacquin, — faisait constater à ses collègues de l'Institut l’existence de 3 i 5 anormaux sur 5 oo jeunes détenus de la Petite Boquette, des observations et des statistiques nombreuses ont montré clairement les rapports étroits qui existent entre la criminalité et l’anormalité psychique.

Au Congrès de Lyon de 1894, Bourneville faisait un tableau saisissant de l’existence vagabonde et criminelle de ces enfants dégénérés : voleurs, menteurs, onanistes, pédérastes, incendiaires, destructeurs, homicides et empoisonneurs, qui sont légion et qui mettent sans cesse en péril la sécurité publique et la tranquillité familiale.

En 1901, au Congrès d'Anthropologie criminelle d’Amsterdam, Bessière présentait la statistique de i 52 enfants prévenus de délits, dont 72 étaient des anormaux, 20 en état d’être internés comme aliénés et 42 dégénérés. Des travaux de Garnier et Wahl, de Laurent, de Gros, de Beck démontrent surabondamment les liens qui rattachent le vagabondage et la prostitution à l’imbécilité.

Le docteur .lude, dans une étude récente portant sur un détachement de 65 soldats d’un bataillon d’Afrique, en

range les deux tiers dans la catégorie des dégénérés moyens, le dernier tiers était presque entièrement composé de dégénérés inférieurs et de déséquilibrés.

La criminalité juvénile augmente dans des proportions inquiétantes, ainsi que le prouvent les statistiques du ministère de la Justice, rapportées par Chazal. De 1 83 1 à i 835 , on avait compté 2,^53 mineurs de 16 ans, déférés à la correctionnelle. De 1887 à 1896, leur nombre s’élève à 8,118 et, pour la seule année de 1896, à 7, 683 .

Une enquête faite récemment par Y Union centrale du Sauvetage de VEnfance , établissait que sur 20^ enfants moralement abandonnés, c’est-à-dire pris dans le milieu le plus fertile de la délinquence et du vagabondage, i 45 présentaient des tares physique et psychiques.

La pratique des aliénistes, experts près les tribunaux des grandes villes, confirme ces indications Pour notre part, nous avons eu à examiner, en 1906, 33 prévenus; sur les 2 3 d’entre eux que nous avons reconnus légalement irresponsables, 11 étaient des dégénénés de moins de 16 ans.

Une enquête dans les asiles d'aliénés conduirait à des constatations aussi positives, en ce qui concerne le nombre des anciens enfants anormaux devenus aliénés. Le relevé des observations cliniques des 200 derniers entrants de notre service d’aliénés, 100 hommes et 100 femmes, fait par notre collaborateur, le docteur Tissot, accuse 46 hommes et 5 i femmes — c’est-à-dire tout près de la moitié des malades— dont on peut affirmer qu’ils ont été des arriérés ou des dégénérés des divers degrés, n’ayant reçu ni assistance ni traitement médico-pédagogique pendant leui enfance.

De ces enquêtes partielles, à défaut de statistique générale, on est en droit de conclure que pour une grande partie, les criminels, les délinquants et les aliénés, ont été des enfants psychiquement anormaux.

Les journaux fourmillent d'exemples de viols, d'incendies, de meurtres commis par les arriérés, qui, le plus souvent, sont livrés à eux-mêmes, vagabondant, s’enivrant et se livrant sans obstacle à la satisfaction de leurs appétits. Les faits divers publiés régulièrement dans les Annales médico-psychologiques et dans' les Archives de Neurologie, sont particulièrement édifiants à cet égard. Privés d’assistance, les anormaux psychiques ne sont pas seulement un danger immédiat, ils doublent encore ce danger de celui de la contagion dans le milieu social et de celui de la reproduction qui ajoute sans cesse un nouvel appoint à la dégénérescence.

En vérité, il ne paraît pas possible — de bonne foi — de nier ni même de douter que la dégénérescence infantile est bien le terrain de culture par excellence de la criminalité et de la folie. Et, à ce titre, l’assistance obligatoire des anormaux psychiques de tous les degrés, apparaît comme une nécessité urgente de la défense et de la prophylaxie sociales — « elle réduirait le bilan des méfaits de tout ordre, éliminerait de la société des éléments de démoralisation, des facteurs de dégénérescence, ramènerait à la vie normale un nombre important d'individualités ; elle épargnerait enfin à la société d'inexprimables dommages (Pornain) ».

C’est qu'en effet l’assistance complète et obligatoire des anormaux psychiques touche non seulement à l'intérêt de la défense et de la sécurité collectives, mais aussi à l’intérêt économique social.

Les anormaux psychiques ne sont pas qu'un déchet inerte dans la collectivité. Leur activité malfaisante dans la criminalité, la contagion, la reproduction dégénérative, est un facteur important de destruction et de ruine pour le capital matériel et moral de l’humanité. Nous ne sommes plus au temps de Sparte, que l'Eurotas suffisait à purger de ses infirmes et de ses inutiles, et nous ne sommes pas encore au triomphe des logiciens comme Hrower qui, en 1900, proposait à la Société de médecine de Chicago l’asexualisation systématique des dégénérés ; mais il nous faut concilier les droits trè> respectables d'un utilitarisme éclectif avec les aspirations de l’humanitarisme moderne.

En ne considérant comme réel que la moitié seulement du rendement social, constaté par MM. llinet et Simon, et en ajoutant a la valeur des vies humaines remises en circulation productive, l’économie de celles dont la destruction aurait été empêchée par l’assistance et le traitement des anormaux psychiques de toutes les catégories, quel gros appoint on apporterait à la richesse publique? — « Ce que la société et l’Etat économisent sur la première éducation des enfants anormaux abandonnés à eux-mêmes — dit Kurella — est plus tard dépensé dix fois en frais de police, de justice, de prison, de traitement dans les asiles d’aliénés, etc. »

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