AU POINT DE VUE HUMANITAIRE
« Enfin, comme le dit Strauss dans un très beau langage, la société n’aurait-elle aucun intérêt à se montrer généreuse, qu’elle serait tenue par les prescriptions impératives de la solidarité humaine de mettre au premier rang des obligations sociales le sauvetage matériel et moral de tout être en danger. »
C’est bien là, en effet, Yultima-ratio de l’assistance devant laquelle apparaissent comme bien petites choses les chicanes des théoriciens de la psychologie et des dilettanti de l’utilitarisme à outrance. Certains d’entre eux, s’érigeant en défenseurs des finances publiques et en redresseurs de torts, s’élèvent avec indignation contre les folles dépenses de certains asiles-écoles et réclament des enquêtes pour établir le bénéfice pratique et tangible que la société en retire ! « Non, en vérité — répondait déjà en 1900 Thulié à un éminent professeur utilitaire — on n’assiste pas les idiots et les imbéciles pour la récolte qu’on en peut tirer, mais pour relever quelques malheureux dont l’état sordide et misérable a déshonoré jusqu’ici notre civilisation. »
Les mêmes critiques décrivent ironiquement « ces bâtiments qui sont des palais », enrichis de musées, qui retentissent du bruit joyeux des fanfares et dans lesquels évoluent nos idiots, parmi les joies de la danse et du théâtre ! Il 11e serait que juste, dans un pays prodigue de palais nationaux, de palais des beaux-arts, de palais de justice, de palais pour l’amélioration de la race chevaline, qu'il y eût aussi des palais de l’assistance, des palais pour l'amélioration de la race humaine ! De fait, il n'y en a point, meme à Bicêtre ! Et, au point où nous en sommes, ce n’est plus seulement, devant les progrès de l’étranger, une œuvre d’amour-propre national qui s’impose à notre pays, c’est une œuvre de réparation à l’égard des malheureux enfants dégénérés ; c’est, selon la belle expression de Léon Bourgeois, une partie qui reste à acquitter de la « dette sociale de tous envers tous ».
Aujourd’hui qu’on ne discute plus le devoir pour la collectivité d’assister, de soigner, de retraiter les vieillards malheureux, sans rechercher la part dont ils pourraient être responsables dans leur propre malheur, comment pourrait-on refuser, marchander même le secours materiel et le traitement moral aux enfants dégénérés qui
ne sont à aucun degré responsables de leur infortune et qui, logiquement, seraient en droit de demander compte de leur triste sort à la société qui n’a pas protégé,comme elle l’aurait dû, ni leurs générateurs, ni eux-mêmes.
De quel poids peuvent bien être, devant ce problème angoissant, les rivalités de personnes, les discussions doctrinales, les casuistiques administratives? Plus haut que la raison du législateur et du médecin, plus haut que la bonté du philanthrope, c’est le cri de toutes les mères, qui implore pour le sauvetage sans trêve des jeunes infirmes de l’intelligence, qui réclame pour eux la poursuite des efforts généreux de la bienfaisance et de la science, d’où peut jaillir parfois la flamme des joies renaissantes et où brille toujours la petite lueur consolante des espoirs conservés !
VU