‹ L'assistance des enfants anormauxChapitre 5 sur 27 · AU POINT DE VUE CLINIQUE · texte numérisé non relu

AU POINT DE VUE CLINIQUE

On entend généralement par anormaux psychiques, ou arriérés. « tous les enfants atteints à des degrés divers d'infériorité ou de déficience intellectuelle, depuis l’idiot végétatif jusqu’au simple débile qui confine à l’enfant normal le moins bien doué (Jacquin), et, à défaut de critère anatomo-pathologique, l’anormalité psychique ou arriération peut être définie, avec Bourneville, « un syndrome morbide qui consiste en un arrêt de développement congénital ou acquis des facultés intellectuelles, morales et affectives, simple ou compliqué (paralysie, épilepsie, chorée, rachitisme, scrofule, surdi-mutité etc.), accompagné ou non de perversion des instincts ».

C’est Sauvages qui, le premier dans la littérature médicale du xvm e siècle, paraît avoir décrit et tenté de classer les diverses formes d’infirmités psychiques congénitales. Dans sa Nosologia-méthodica il en faisait le groupe Amenda , comprenant les ameutes , les démentes et les imbéciles.

Pinel et Fodéré, sous le terme général et nouveau iVidiotisme, rangeaient tous les degrés d’oblitération des facultés intellectuelles et affectives, qu’un peu plus tard Esquirol divisait en deux grandes formes, Fimbécilité et l’idiotie.

Belhomme, dans son célèbre Essai sur VIdiotie, et à sa suite Ferrus, Foville, Félix Voisin, reconnaissent trois degrés d’imbécilité et deux degrés d’idiotie, et Dubois (d’Amiens), dans ses Nouvelles inductions philosophiques , divise « les idiots en trois classes et cela sans exception, à quelque variété des auteurs qu’ils appartiennent, qu’ils soient crétins, cagneux, imbéciles, capots, colibets,

gahets etc. ». Dans la première sont compris les idiots, qui présentent le plus haut degré d’abrutissement et sont réduits à l’automatisme ; dans la deuxième, ceux qui 11e possèdent que des instincts ; le troisième comprend ceux qui possèdent à la lois des instincts et des déterminations raisonnables.

Bourneville a conservé dans ses descriptions, le terme générique d 'idiotie, avec les variétés: idiotie complète ou du 2 e degré, idiotie profonde ou du I er degré, imbécilité proprement dite, imbécilité légère ou arriération intellectuelle simple, instabilité mentale simple ou liée à l’inibécilité et à l’arriération.

Avec Magnan, Legrain, Thulié, Régis, les anormaux psychiques, constituent le groupe des Dégénérés inférieurs et avec Blin celui des Débiles mentaux. Sollier dans sa Psychologie de l'Idiot et de ! Imbécile, laissant de côté, comme nous, les simples d’esprit ou arriérés, classe les dégénérés en trois catégories, en prenant comme critère symptomatique, l’attention, qu’il tient pour la « clef de voûte du développement intellectuel » : l'idiotie absolue, caractérisée par l’absence complète et l’impossibilité de l’attention, l’idiotie simple (faiblesse et ditliculté de l’attention), l’imbécilité (instabilitéde l’attention).

Depuis quelques années des essais de classement plus analytiques ont été proposés par certains cliniciens. Grozmann divise les enfants psychiquement anormaux eu cinq classes: i° les anormaux de naissance (idiots, imbéciles, fous criminels et pervertis moraux); 2 0 les anormaux atteints d’anomalies congénitales (épileptiques, aveugles et sourds-muets) ; 3 ° les anormaux atteints d’arrêt de développement ; 4° les atypiques, déviés du type moyen comprenant les névropathes et neurasthéniques et les atypiques à développement retardé; 5 ° les pseudoatypiques (maladies accidentelles, croissance trop rapide, éducation difïicile etc). Les trois premières classes constitueraient vraiment le groupe pathologique, dans lequel le traitement est beaucoup moins efficace que chez les atypiques, qui doivent être traités de bonne heure.

Dans ce travail, comme dans un certain nombre de plus récents, se manifeste une tendance à distinguer dans l’anormalité psychique deux groupes distincts: le groupe pathologique et le groupe atypique. Grozmann, cependant, reconnaît pour l’un comme pour l’autre la nécessité et Futilité du traitement médico-pédagogique, ec qui implique pour tous l’idée de maladie.

En 1905, au Congrès des aliénistes et neurologistes de Rennes, le D 1 Dide proposa une nouvelle classifieation des maladies menlales, dans laquelle une classe spéciale des états congénitaux comprend, sous le terme générique d'Agnésies psychiques, l'idiotie, l’imbécilité, la débilité mentale, la débilité morale et les obsédés impulsifs.

Le D 1 Decroly, dans un travail paru en 1905 dans le Bulletin de la Société de médecine mentale de Belgique , critiquait les différentes classifications proposées jusqu’alors : étiologiques, morphologiques, symptomolagiqueset mixtes, dont il montrait l'insuffisance et l’obscurité particulièrement pour les formes légères de l’anormalité mentale et morale. Il rejet tait aussi bien la dégénérescence que V arriération et Y anormalité, dont les descriptions et les classements sont disparates et insuperposables.

Reconnaissant la supériorité du critère psychologique, il admettrait que tous ces états sont des irrégularités , dues surtout à des influences de milieu. Les irréguliers se diviseraient en irréguliers pour causes intrinsèques et irréguliers pour causes extrinsèques. Dans les premiers prendraient place les irréguliers des fonctions végétatives et les irréguliers des fonctions de relation. Ces derniers, qui seuls nous intéressent ici, se subdiviseraient en irréguliers des sens, des mouvements, irréguliers mentaux et affectifs ; les irréguliers extrinsèques étant ceux qui ne sont atteints d'aucune anomalie personnelle et dont l’irrégularité est seulement sous l'inlluence du milieu familial, scolaire ou social.

Déjà en 1902, au cours d’un article de la Bevuede Psychiatrie sur les débilités mentales, le D r Blin déplorait les inconvénients d’une terminologie, qui se fait de plus en plus complexe et demandait qu’un Congrès ou une société savante autorisée fut appelée à arrêter un classement méthodique des enfants psychiquement anormaux.

Dans un livre récent sur les Enfants anormaux , d'allure semi-officielle, et sous le couvert d'une très haute et très estimée personnalité du monde philanthropique, MM. Binet et Simon font état de cette confusion terminologique reconnue par les spécialistes, pour démontrer l’erreur des doctrines classiques et l'inanité de l’œuvre des aliénistes dans l’assistance des anormaux psychiques. Raillant légèrement les médecins aliénistes — n'oublions pas que l’un d'eux est aliéniste — MM. Binet et Simon rapportent qu’ils ont comparé plusieurs centaines de diagnostics, portés sur les mêmes enfants par les méde-

cins de Sainte-Anne, de Bicêtre, de la Salpêtrière et de Vaucluse et que « sans exagération ils sé ressemblaient autant que si on les avait tirés au hasard d'un sac », et ils proclament que, pour sortir de cette confusion, il suffit d’adopter les conventions suivantes, qu’ils considèrent comme la base d’une doctrine nouvelle « beaucoup plus rapprochée de la vérité » :

Les anormaux psychiques se divisent en deux catégories :.les arriérés et les instables. Les arriérés (ceux qui nous intéressent ici) se subdivisent eux-inèmes en idiots, imbéciles et débiles.

Est idiot, tout enfant qui n’arrive pas à communiquer par la parole avec ses semblables.

Est imbécile, tout enfant qui n’arrive pas à communiquer par écrit avec ses semblables.

Est débile, tout enfant qui sait communiquer avec ses semblables par la parole et par écrit, mais qui montre un retard de deux ou trois ans dans le cours de ses études.

MM. Binet et Simon, forts de ce que nous n’avons point de connaissances précises sur les lésions pathognomoniques des divers états d’arriération psychique, s'élèvent contre les prétentions médicales qui rapportent ces états à des maladies définies. — « Nous nous en tenons, disent-ils, «à la formule provisoire suivante : l’arriération et l’imbécilité sont des états mentaux particuliers, qu'il est fréquemment impossible de rattacher à des états pathologiques déterminés. » Par ailleurs, ils déclarent : « L’anormal ne ressemble nullement à un normal ralenti ou arrêté dans son développement ; il n'est pas inférieur en degré, il est autre. » Et plus loin : « L’anormal présente le plus souvent trois caractères : i° un retard de développement ; 2° un défaut d’équilibre; 3 ° un trouble à cachet pathologique des facultés mentales. »

Les aliénistes ne seront pas seuls à relever l’obscurité et la contradiction de ces formules et à estimer qu’une doctrine qui établit qu'un enfant est idiot pendant tout le temps qu’il ne sait pas parler, ou imbécile pendant tout le temps qu'il ne sait pas écrire et conséquemment, cesse d’être idiot ou imbécile le jour où il parvient à parler ou à écrire, peut être tenue pour nouvelle et originale, mais qu’elle n’est point de nature à jeter une vive lumière dans les questions qui se rapportent à la clinique, ni au traitement, ni même à la psychologie des enfants anormaux.

En vérité, ce qui se dégage du livre de MM. Binet et Simon, ce n'est pas une doctrine, mais une thèse, laquelle

peut se résumer : L’anormalité psychique comprend deux degrés, le premier, l’arriération due à des lésions anatomiques définitives contre lesquelles il n'y a rien à faire, n’est justiciable d’aucun traitement et ne relève plus de la médecine ; le deuxième, l’instabilité, état particulier, non pathologique, appartient exclusivement à la pédagopsychologie et non à la médecine. En l’état actuel, c’est moins qu’une thèse, c’est une hypothèse à laquelle s’oppose jusqu’à nouvel ordre cette opinion qui a pour elle l'expérience et le temps : L’état de santé, aussi bien au point de vue psychique qu'au point de vue physique, c’est l’état normal ; l’anormal psychique à tous les degrés est donc un malade qui relève de la médecine et qui doit être traité médicalement.

Sans doute, il est fâcheux que la classification des anormaux psychiques ne soit pas enfermée dans un cadre précis et dans une terminologie rigoureuse. Mais, à tout bien prendre, et malgré une synonymie inévitable, elle n’est point tellement confuse qu’il soit impossible de s’y reconnaître. Les anormaux psychiques sont, par les médecins, qualifiés débiles, arriérés ou dégénérés, selon la prédominance du critère considéré : symptômes, évolution ou étiologie. Il suffirait, peut-être, de renoncer, dans ces appellations génériques, au mot débiles , et de différencier les mots arriérés et dégénérés , pour obtenir, dans la classification tout entière, une fixité terminologique acceptable par tous.

Les anormaux psychiques forment deux grands groupes entre lesquels la transition est difficile à établir au point de vue symptomatique, mais qui se différencient nettement par le caractère des réactions. Les uns, les moins atteints, sont et restent sociables, et sont susceptibles d’être éduqués par des moyens spéciaux dans la vie ordinaire ; on pourrait les désigner, et eux seulement, par le terme Arriérés , ainsi que vient de le proposer la Commission de l'instruction publique, chargée d’étudier le projet de loi relatif à leur enseignement ; les autres, les plus malades, les insociables, dont le traitement comporte des mesures de surveillance et de restriction, seraient appelés Dégénérés, ainsi qu’il est déjà fait par des aliénistes des plus autorisés.

Le groupe des dégénérés peut se diviser en deux classes :

i° Les imbéciles, qui jouissent de toute la gamme des facultés de relation, dont les anomalies anatomo-morphologiques sont peu accentuées, mais dont les facultés psy-

chiques, soit dans la sphère intellectuelle, soit dans la sphère morale, soit dans la sphère effective, présentent des troubles quantitatifs et qualitatifs dont le caractère est la forme lacunaire.

2° Les idiots , qui sont privés de tout ou partie des facultés de relation, dont les anomalies anatomo-morphologiques sont plus ou moins accentuées et généralisées cl dont les facultés psychiques présentent dos troubles quantitatifs et qualitatifs à forme globale.

Chacune de ces deux classes comprend deux genres, différenciés par le degré de gravité de leurs caractères pathologiques, et chaque genre se divise en variétés, d’après la prédominance des troubles qualitatifs chez les imbéciles ou des causes étiologiques chez les idiots. On distingue ainsi chez les imbéciles du I er degré , selon que les lacunes intéressent surtout l’attention, la réflexion, l'affectivité ou la volonté, les instables, les indisciplinés, les pervers; chez les imbéciles du 2 e degré, les impulsifs, les amoraux, les apathiques ; chez les idiots du i tv degré, les idiots hydrocéphales, microcéphales et mvxoédémateux ; chez les idiots du 2 e degré, les idiot congénitaux et les idiots par lésions acquises.

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