‹ L'assistance des enfants anormauxChapitre 7 sur 27 · STATISTIQUE · texte numérisé non relu

STATISTIQUE

Si Taccord n’est point fait en France sur le classement des anormaux psychiques, la controverse est encore plus vive sur la question de statistique.

Jusqu’à ces dernières années, l’évaluation du nombre des anormaux ne reposait que sur quelques dénombrements partiels et sur des déductions incertaines.

Il y a quarante ans, Baillarger évaluait à 120,000 le nombre des idiots et des crétins de notre pays.

En 18374, les inspecteurs généraux des services d’aliénés l’estimaient à 35 ,139 seulement, et, en 1896, les docteurs Couétoux et Hamon du Fougeray, s’appuyant sur les résultats des Conseils de révision, admettaient le nombre approximatif de 5 o,ooo.

L’enquête officielle du ministère de l’Intérieur faite en 1906, comme suite aux xceux formulés successivement en 1900 par le Congrès de la Ligue de VEnseignement et en 1902 par le Congrès national d'Assistance, relevait sur une population totale de 5, oi 5,4 i 6 enfants, 31,791 anormaux de toutes catégories, dont 7,984 anormaux médicaux mineurs, y compris les épileptiques, hystériques, choréiques, paralytiques et pervertis. Sur ce nombre, 1,223 étaient hospitalisés dans les asiles d’aliénés.

Les chiffres recueillis à l’étranger présentent les mêmes variations. Une statistique dressée en 1897 par Ganguillet, pour la Suisse, indique que sur 400,000 enfants d’àge scolaire, il existait i 3, i 55 anormaux, dont 7,667 faibles d'esprit, parmi lesquels 2,6i5 appartenaient au groupe des idiots, imbéciles et crétins, soit plus de 6 pour 1,000. Au Congrès d'Anvers de 1902, le prolesseur Demoor, d'après le tableau de Kohlmann, attribuait à la France 1 idiot pour 1,000 habitants, i ,3 pour 1,000 à l’Ecosse, à la Prusse et aux Etats-Unis. En Wurtemberg et en Hanovre, on compterait 1 idiot pour 3 à 4,000 habitants ; dans certaines autres régions de l’Allemagne il y

en aurait jusqu’à i pour 5 à 600 habitants ; 1 pour 600 en Danemark.

Ces écarts énormes d’évaluation à l’étranger, comme en France, résultant sans cloute, pour une part, d’une insullisance de rigueur et de comparaison dans les moyens de recherche, mais ils paraissent dépendre surtout du manque d’uniformité dans les catégories et les âges des recensés. Les chiffres de Baillarger s’appliquaient à tous les sujets, enfants et adultes ; ceux de Bourneville à tous les enfants de o à 16 ans ; l’enquête du ministère de l'Intérieur englobe tous les anormaux mineurs. Il n’y a peut-être, entre toutes ces évaluations, qu’une apparente contradiction, mais sûrement une cause fâcheuse d’incertitude au point de vue de la solution pratique du problème de l'assistance des anormaux psychiques.

Pour établir des statistiques superposables et probantes, il serait utile, après avoir arrêté dans sa lettre le classement, de s’entendre sur les limites d'âge qui doivent circonscrire l'enfance psychiquement anormale et assistable.

Bourneville et ses élèves estiment nettement que l'assistance et le traitement médico-pédagogique, doivent être assurés à l’enfant aussitôt cpie possible, dès l’âge de deux ans. Cette opinion n’est point discutable théoriquement : le jeune arbre qui pousse mal et se déforme doit être pourvu d’un tuteur dès que son défaut de dévelopement est constaté. Pratiquement, il peut être fait de sérieuses objections à cette manière de voir.

L’enfant qui, à deux ans, 11e marche pas, ne parle pas, est certainement un retardé, mais, outre qu’il est dillicilc de le classer, il peut arriver qu’il reprenne sa marche normale et rattrape h* temps perdu. S'il est facilement diagnosticable, c'est qu’il s’impose pour un idiot profond, inaccessible au traitement, et le retard apporté à son hospitalisation 11e saurait guère lui être préjudiciable. S’il est d’un degré moins avancé, que peut-on faire mieux que de lui assurer des soins spéciaux de propreté, d’hygiène alimentaire, et chercher à fixer son attention et à éveiller son observation par des moyens que peut seule inspirer l'affection maternelle, et qui échappent au médecin le plus expert aussi bien qu’a l'infirmière la plus dévouée. Sans doute, il y a des cas où c’est un devoir d’humanité d’enlever l’enfant dégénéré à sa famille qui n’est pas en situation de le soigner, ou qui le néglige, ou même qui le prend en aversion ; mais, d'une façon gêné-

raie, n’y aurait-il pas lien d’imiter la chirurgie qui, pour la réparation des anomalies physiques, attend que l’enfant ait acquis un certain développement, une certaine consistance.

Certains spécialistes admettent que dans la majorité des cas l’assistance et le traitement médico-pédagogique ne sont vraiment utiles, pratiquement possibles qu’à l’Age de cinq ou six ans, et que, sous la forme spéciale qu'ils doivent affecter, ils ne sont plus nécessaires après l’âge de seize ans. Nous penchons pour cette opinion et nous limitons à la période décennale qui s’étend de six à seize ans le temps pendant lequel l’enfance psychiquement anormale doit être assistée et éduquée.

Nous avons essayé d’apporter un contingent personnel à la solution de cette question indécise de la statistique. Avec le concours d’un Préfet aussi averti que bienveillant — à qui nous avons l’agréable devoir de rendre ici un hommage respectueux et reconnaissant — et par l’intermédiaire des maires et des instituteurs, nous avons fait, dans les 836 communes du département de la Somme comptant 532 , 56 ^ habitants, le recensement spécial du groupe des anormaux, qui nous intéresse, des dégénérés (imbéciles et idiots, de 6 à 16 ans), en les distinguant en perfectibles et imperfectibles. Les résultats se chiffrent comme suit :

Imbéciles et idiots.

( Perfectibles. . . 82

101 j Imperfectibles . 70

Ils sont contestables et critiquables assurément, comme tous ceux qui sont obtenus dans les conditions semblables, et pour les mêmes raisons que chacun connaît.

Nous inclinons cependant à croire qu’en raison de la variété des éléments sur lesquels elle porte (grands centres industriels, populations agricole et maritime) et du taux noso-étiologique moyen de ees éléments (alcoolisme, hérédité, climatité), qu’en raison aussi du contrôle personnel auquel nous l’avons soumise sur certains points, cette statistique est susceptible de donner des indications sérieuses non seulement au point de vue du milieu dans lequel elle a été faite, mais encore au point de vue d’une évaluation générale.

Il y a bien un certain nombre d’anormaux qui, pour diverses causes, 11’ont pas été compris dans ce recensement, mais leur nombre paraît être compensé par celui des enfants indiqués comme imbéciles perfectibles et qui

pourraient — d’après ce que nous avons pu voir — être rangés parmi les anormaux d’école.

Intentionnellement, pour ne pas prêter à confusion dans les réponses, notre enquête ne demandait pas (pie les vicieux fussent indiqués à part. Quelques correspondants ont fait la distinction. La recherche que nous avons faite dans les centres les plus populeux, comparée aux renseignements qui nous ont été fournis gracieusement par un certain nombre de collègues, entre autres les D rs Boiteux et Masselon (de Clermont), permettent de supposer que la part de cette variété, relativement au nombre total des dégénérés, est d'environ 6 °/ 0

En admettant que ccs données statistiques méritent d’être tenues comme exprimant la moyenne de toutes les régions, il y aurait donc en France 11,260 enfants psychiquement anormaux et insociables (imbéciles et idiots de 6 à 16 ans), se décomposant en 6,074 perfectibles et 5 ,i 86 imperfectibles, et comprenant environ 7 à 800 vicieux, auxquels il y aurait lieu d’ajouter les 2,000 ou 3,000 individus des mêmes catégories, actuellement hospitalisés dans les divers établissements publics ou privés.

Nous n’avons point la prétention d’établir par ces chiffres le bilan actuel de l'anormalité psychique en France. Mais comme — ainsi (pie fe fait remarquer très judicieusement Régis dans son étude sur le programme d’éducation des anormaux d'école de Bordeaux — il est impossible de dresser un programme d’assistance méthodique, autrement que sur des prévisions de chiffres, nous admettrons, pour la suite — qu’il y a en France, à l’heure actuelle, i5,ooo enfants dégénérés, dont 7,000 imbéciles et idiots perfectibles, 7,000 idiots imperfectibles et 1,000 vicieux.

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