COS
Bertoli, Le antichita d’Aquileia, p. 307. Venezia, 1739, In-folio. — Orelli, 2792. Aquileiæ. — Muratori, p. 348, 3.
Phæbiano ser(vo), medico, Fabianus co(n)s(erYas).
(( A Phæbianus, esclave médeciu; Fabianus son co-esclave. »
Je ne m'arrêterai pas à discuter la lecture COS = servus que plusieurs auteurs , et entr’autres Bertoli , ont voulu lire consul. Cette lecture est manifeste, selon moi. Ceux qui conserveraient quelques doutes pourront recourir à la note dont Orelli a fait suivre la reproduction de l’inscription ; elle me paraît absolument convaincante en faveur de la lecture conservus signifiant co-esclave.
Ces diverses inscriptions jointes aux textes des auteurs que j’ai reproduits ne peuvent, je crois, laisser aucun doute sur l’assistance médicale dans les familles serviles des maisons urbaines et rustiques dont le service exigeait un personnel un tant soit peu considérable. On peut même affirmer sans témérité que, en général, les médecins esclaves étaient achetés en vue de cette assistance tout à fait nécessaire. Mais pour compléter cette démonstration,, je vais reproduire une trés-intéressante inscription, qui a été publiée pour la première fois, si je ne m’abuse, par M. Desjardins, et
reproduite par M. Henzen, dans le supplément d’Orelli.
11 s’agit dans ce document d’un esclave de l’empereur Tibère, que celui-ci avait élevé à la position très-importante de dispensateur du fisc, dans la province de Lyon, en Gaule. Cette fonction exigeait nécessairement un assez nombreux personnel d’employés esclaves, tels que copistes, secrétaires, commis, et de domestiques ou gens de service personnel et d’intérieur ; en un mot, il fallait au dispensateur du fisc toute une petite fraction administrative groupée autour de lui, tant pour l’aider dans ses fonctions que pour faire son service particulier, ce qui le constituait, lui esclave, maître à son tour, car il y avait dans l’organisation sociale de l’esclavage romain, sous le nom de vicarii, des esclaves d’esclaves. Ce sont seize de ces derniers qui ont consacré l’inscription suivante à leur maître, esclave comme eux.
MVSICO. TI. CAES. AVGVST SGVRRANO. DISP. AD. FISGVM. GALLIGVM PROVINCIAE. LVGDVNENSîS EX. vicarIs. EIVS. QVI. CVM. EO. ROMAE. CVM DECESSIT. FVERVNT. BENEMERITO VENVSTVS. NEGOT AGAHOPVS. MEDIG FACILIS. PEDISEQ DECIMIANVS. SVMP EPAPPRA. ABARGEN ANTHVS. AB. ARG DIGAEVS. AMANy PRIMIO. AB. VESTE HEDVLVS. GVBICV MVTATVS AiMANv GOMMVNIS. A. CVBIG FlRMVS GOGVS GRETIGVS. AMANv POTHVS. PEDISEQ SEGVNDA
TASVS. GOGVS
M. Henzen, 6651. Rüinæ, in columbario prope portam D. Sebastiani. Dédit Desjardins; ipse vidi, neque tamen exscribere liquit.
Musico, Ti(berii) Cæs(aris) Augusti (servus), Scarrano, disp(ensatori) ad fiscum Gallicum provinciæ Lugdimensis . Ex xicariis ejus qui cum eo Romæ, cum decessit fuerunt, bene merito.
Venustus, negot(iator). — Decimianus, sump(tuarius). — Dicæus, a manu. — Mutatus, a manu. — Greticus^ a manu. — Agathopus, medic(us). — Epaphra, ab argent(o). — Primio, ab veste. — Communis, a cubic(ulo). — Pothus, pediseq(uus). — Thasus, cocus. — Facilis, pediseq(uus). — Anthus, ab arg(ento). — Hedulus, cubicii(larius). — Firmus, cocus. — Secunda,.... (I).
Nous avons donc dans celte inscription un esclave Musicus Scurranus^ à qui l’empereur, son maître, avait confié une importante fonction, celle de caissier^ payeur. Au premier abord on peut s’étonner de voir un esclave occuper un poste aussi considérable, mais l’étonnement cesse quand on acquiert la certitude qu’il en était toujours ainsi, et que c’est par des exceptions trèsrares que les inscriptions nous fournissent quelques exemples de dispensateurs affranchis (2), seulement un exemple de dispensateur de naissance ingénue (3), et encore ces exemples auraient besoin de passer au crible d’une critique éclairée pour être acceptés sans réserve. 11 y avait donc de bonnes raisons pour que cette fonc-
(1) « A Musicus Scurranus, esclave de Tibère Gæsar Auguste, dispensateur du fisc en Gaule, dans la province de Lyon; ceux de ses vicaires qui se trouvaient avec lui à Rome lorsqu’il mourut, à leur maître bien méritant. Venustus, homme d’affaires (?) — Decimianus, intendant (?) — Dicæus, secrétaire. — Mutatus, secrétaire. — Creticus, secrétaire. — Agathopus^ médecin. — Epaphra, argentier. — Primius, valet de la garde-robe. — Communis, valet de chambre. — Pothus, valet de pied. — Thasus, cuisinier. — Facilis, valet de pied. — Anthus, argentier. — Hedulus, valet de chambre. — Firmus, cuisinier. — Secunda.... »
(2) Inscriptio apud Doni, cl. 17, n® 17.
(3) Inscriptio apud Muratori^ p. 907, 8.
tion fût toujours donnée à des esclaves, et une des principales paraît avoir été qu’on voulait se ménager la facilité de mettre à la question les dispensateurs, s’ils étaient soupçonnés d’infidélités.
Quoi qu’il en soit , ces places étaient lucratives, puisqu’un dispensateur de la guerre d’Arménie racheta sa liberté en payant à l’empereur Néron treize millions de sesterces (i). Il était donc naturel que notre Musiciis Scurranus voyageât, comme on le voit dans notre inscription, avec tout le confortable et même avec le luxe d’un grand seigneur. Il avait à son service des vicaires en grand nombre, car les seize esclaves qui l’accompagnent lors de son voyage à Rome, constatent euxmêmes dans leur dédicace, qu’il en avait bien d’autres à sa disposition, ce qui suppose un train de maison très-considérable.
Parmi eux se trouve un des médecins de la famille servile. Celui-ci a suivi son maître, mais il est extrêmement probable qu’il en est resté d’autres pour le service médical des gens de la maison qui n’ont pas fait le voyage de Rome avec le fonctionnaire. On peut distinguer dans cette inscription les vicaires qui aidaient le maître dans ses fonctions officielles et ceux qui faisaient partie de son service personnel. iVjoutons que dans cette organisation de l’esclavage romain, il y avait des degrés dans le vicariat. Il existait, en effet, des vicaires de vicaires (2). Les titres d’esclave ordinaire et de vicaire sont soigneusement distingués dans les textes et dans les inscriptions, parce que les uns étaient
(1) Pline, Eiit. natur.y lib. VII, cap. XL, 39.
(2j Voyez Marini, Frat. arval.^ p. 775, et Gruter, p. 579, 10.
dans la dépendance des autres et faisaient partie de leur pécule (1), de sorte que les vicaires appartenaient réellement, dans la mesure du pécule, aux esclaves qu’ils servaient. La position du médecin Agathopus est donc plus infime et plus misérable encore que toutes celles de médecin que nous avons vues jusqu’ici, puisqu’il faisait partie du pécule de Musicus. Mais quelque basse et ignoble que fût cette position, ce qu’il importe pour le moment de bien faire remarquer, c’est que Agathopus était médecin attaché à la famille servile, dont le chef et maître était Musicus Scurranus, dispensateur du fisc de la province de Lyon, en Gaule.
Il est manifeste que tout médecin tombé dans l’esclavage était acheté par un maître à cause de ses connaissances médicales et dans l’intention d’en tirer parti tant pour lui-même que pour sa famille, libre ou servile. Ces médecins étaient donc les véritables medid dômestici qui n’exerçaient point leur art en dehors de la famille dont ils faisaient partie, et qui ne pouvaient tirer pour eux-mêmes aucun lucre de leur profession. Par conséquent, tous les médecins esclaves signalés dans les écrivains et dans les recueils épigraphiques doivent naturellement venir se ranger ici pour témoigner de l’assistance médicale dans les familles serviles. Je pense qu’il ne peut rester aucun doute à ce sujet après les textes que je viens d’analyser.
(1) Voyez Muratori, Inscript. ^ p. 902, 5. — « Sicut ipsi vicarii sunt iû peculio, ita etiam peculia eorum; et id quidem quod milii dominiis eorum, id est ordinarius servus, debet, etiam ex peculio eorum detralietur.... etc. » Ulpien, Digeste., XV, 1, 17.