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CHAPITRE VI

DES MÉDECINS DANS LES ASSOCIATIONS d’ARTISANS.

Pour avoir une notion à peu près complète de Fassistance médicale dans les classes laborieuses de la société romaine, il me reste à la rechercher parmi les artisans et les ouvriers libres : je veux dire libres de naissance ou entièrement affranchis et n’ayant non plus aucune attache avec une administration ou une entreprise quelconque soit publique, soit particulière. Les ouvrages qui nous restent des auteurs anciens ne nous apprennent absolument rien à cet égard, et ce sont encore les documents épigraphiques qui nous fournissent les moyens de jeter quelque lumière sur ce sujet obscur.

Cependant, quand on considère le développement considérable que le droit d’association avait pris à Rome dans tous les rangs de la société, on se demande de suite dans quel but les associations de toutes espèces s’y étaient multipliées ? à quels besoins elles pouvaient répondre? quelles exigences légitimes elles devaient satisfaire ? En réfléchissant à ces questions qui se présentent d’elles-mêmes à l’esprit, on arrive naturellement à conjecturer que dans les classes élevées, elles répondaient à ce besoin de communication, d’échange de pensées qui caractérise l’espèce humaine, ainsi qu’à

cet esprit de corporations qui était extrêmement développé chez les Romains; que dans les classes pauvres les associations étaient appelées à satisfaire à Taide de la mutualité et de la solidarité, des besoins impérieux que les individus isolés étaient dans l’impuissance absolue de contenter. C’est donc dans ces collèges, sodalités ou hétairies, que nous devons chercher l’assistance médicale pour les artisans, ouvriers et prolétaires isolés et trop pauvres pour se procurer en dehors d’une association de secours toutes les choses dont ils avaient besoin.

Malgré les recherches dont ces associations à Rome ont été l’objet, leur histoire laisse cependant beaucoup à désirer et c’est un sujet très-digne de tenter un érudit; car en l’approfondissant, on y découvrirait bien des détails d’administration et de vie intérieure qui ne sont point connus. Celui qui entreprendrait ce travail y trouverait d’amples dédommagements à ses peines, même après le mémoire de M. Mommsen (1) qui, d’ailleurs, déclare lui-même qu’il reste une riche moisson à recueillir et que le sujet a ses racines dans la société romaine tout entière (2).

Le principe de l’association fut pratiqué sans aucune entrave à Rome jusque vers l’année 686 , sous le consulat de L. Cæcilius et de Q. Martius, où un sénatusconsulte y apporta de grandes restrictions, en abolissant un certain nombre de collèges ou hétairies. C’est

(1) De collegiis et sodaliciis roman. Kiliæ, 1843.

(2) « Rem sodaliciariam Dova explicatioue indigere æqui judices haud negabunt.... ita radices agit in totam rem romanam. » {Ibid. y

à cette loi que Cicéron fait allusion quand il dit que (( non-seulement les collèges que le Sénat avait supprimés furent rétablis, mais qu’on en forma une infinité d’autres pour n’y faire entrer que des hommes de la lie du peuple ou des esclaves (1). » Ce texte prouve aussi que le sénatus-consulte tomba bien vite en désuétude.

Jusqu’à l’époque des guerres civiles, ces associations ou collèges ne s’étaient point mêlées à la politique, c’est seulement vers le temps de Marins et de Sylla que l’on commence à les voir intervenir dans les tumultes et dans les émeutes ; et depuis lors cette intervention devint de plus en plus fréquente jusqu’au moment où la loi Jiilia les abolit (ann. urb. 690) à l’exception de celles qui existaient depuis une haute antiquité (2). Cette loi Julia est restée célèbre dans l’histoire des associations, et les écrivains anciens en parlent fréquemment. Une seule inscription pourtant en fait mention jusqu’à présent; c’est celle du collège des musiciens trouvée dans un columbarium hors la porte Capène à Rome (3).

Cependant l’esprit d’association était tellement dans les mœurs et dans les habitudes, comme dans les besoins de la société romaine, que malgré la loi Julia, les collèges et hétairies se formèrent de nouveau, si bien que l’empereur Auguste dut porter un nouvel

(1) « Collegia, non ea solum quæ senatus sustulerat restituta sunt, sed innumerabilia quædam nova, ex omni fæce urbis ac servitio, concitata. » [In Calpurnium Pisonem oratio. IV.)

(2) Suétone, Julius Cœsar , cap. xLir. « Guncta collegia, præter antiquitus constituta, distraxit. »

(3) M. Henzen, n° 6097.

R. BRIAU.

édit pour les réprimer (1). Cette fois rinterdiction fut efficace en ce sens que, ou les associations devinrent secrètes, ou elles durent obtenir une autorisation spéciale pour se réunir. Mais il est positif, malgré tout, que ces édits furent souvent enfreints, et qu’il y eut des sociétés secrètes, c’est-à-dire non autorisées. Tacite en fournit un exemple formel : il raconte en effet qu’à Pompéi, où il s’éleva une rixe pendant un spectacle de gladiateurs, (( on supprima les associations formées au mépris des lois (2). » La correspondance de Pline et de Trajan fait voir combien le gouvernement redoutait ces associations et comme il répugnait à les autoriser (3). Toutefois, plus tard, la plupart des associations et corporations ouvrières furent assujetties à des services publics obligatoires et finirent par tomber entièrement sous l’oppression administrative. 11 faut lire dans l’histoire de l’esclavage par M. Wallon (4) , la dègènèration progressive de ces collèges et leur asservissement ou leur absorption par le gouvernement.

Il est fort difficile d’établir des distinctions précises entre les diverses associations désignées sous le nom général de collèges. Cependant les textes me paraissent autoriser les divisions suivantes : 1° Il y avait des confréries ou congrégations religieuses ; 2» Il y avait des réunions ayant quelque analogie avec nos cercles, nos salons de conversation et de conférences, ou nos sociétés litté-

(1) Suétone, Octav. August., cap. xxxii.

(2) « Gollegiaque, quæ contra leges instituerant, dissoluta.» Tacite, Ann., lib. XIV, cap. xvii.

(3) Pline le Jeune, lib. X, 42, 43 et 94.

{4j Tora. III, partie III, ch. iv, v et vi.

raires et autres ; elles portaient plus particulièrement le nom de schola ; c’est ainsi que Ton a trouvé à Rome la schola medicorum (1) et à Bénévent le collegimn me-' dicorum (2). On appelait surtout schola le lieu où les associés se réunissaient. 3® Il y avait les collèges ou associations d’artisans et d’ouvriers, indépendamment des corporations instituées par Numa. Je n’entends parler ici que des associations licites ou autorisées et j’omets à dessein les hétairies prohibées et secrètes.

Ces dernières associations ou collèges d’artisans semblent avoir été essentiellement des sociétés de secours mutuels. En effet, elles avaient pour objet principal d’assurer une sépulture honorable aux associés et de leur éviter par conséquent la redoutable inhumation dans les Puticuli, ces fosses communes des Romains malheureux. Elles procuraient en outre aux artisans associés d’autres avantages. Comme les sodalités dont ils faisaient partie, d’une part recevaient d’eux une cotisation mensuelle (3) et d’autre part avaient le droit de posséder et de recevoir des legs, elles devenaient plus ou moins riches et assistaient les individus dans les besoins pressants. Elles défendaient les associés

(1) Elle était sur le mont Esquilin ; et ses salles étaient ornées de tableaux et de marbres nombreux dont on a pu voir et apprécier des restes dans les ruines de cette schola, qui se voyaient encore trèsbelles au xvi® siècle. Il existe encore actuellement à Rome, dans la villa Albani, une mosaïque qui est désignée sous le titre de Scuola dei Medici.(Gon, Descript. columb.-~- Coüî. Gruter, p. 632, 4, etOrelli, 3244.)

(2) Voyez Orelli, 4132 et 4433.

(3) Henzen, 6085 et 6086. — Digeste, lib. XLVII, 22, 1. « Permittitur tenuioribus stipem menstruam conferre, etc. » Marcianus.

dans les procès qui leur étaient injustement intentés; elles avaient des patrons puissants qui protégeaient leurs membres, mais qui ramenaient à l’ordre et qui punissaient même les paresseux et les vicieux. Enfin elles s’attachaient des médecins qui soignaient les malades ; et c’est cette assistance médicale que je veux principalement faire ressortir ici. Pour tous les autres faits relatifs aux associations, comme aussi pour ceux que je viens de résumer en partie, je renvoie le lecteur aux divers recueils épigraphiques et au mémoire déjà cité de M. Mommsen (1).

J’ajouterai que si, à Rome , le travail manuel fut considéré comme ignoble et servile, à l’exception du travail agricole, et si les artisans et les mercenaires furent méprisés, cependant le travail libre n’y disparut jamais et se fit à toutes les époques de l’histoire romaine une place plus ou moins large à côté de l’esclavage. Il alla même en se développant progressivement, ainsi que le démontre M. Wallon (2); et l’état lui-même, malgré le grand nombre des esclaves publics, dut souvent confier ses travaux aux diverses corporations d’ouvriers libres.

C’est donc dans le sein de ces associations que les artisans de condition libre se procuraient des ressources contre les nécessités et les exigences de leur vie pénible, laborieuse et difficile. C’est là qu’ils trouvaient la satisfaction légitime des besoins impérieux de l’existence et la protection efficace contre les passions et les injustices

(1) Voir aussi : Essai sur Ma7x-Aurèle^\^a.T Noël Des Vergers, note, p. 107, et Orelli, 4186.

(2) Hist. de Vesclavage, tom. III, ch. iii et suiv.

des puissants. La misère et l’abjection devaient être sans doute le partage des artisans isolés, s’il en restait quelques-uns, ce qui devait être une rare exception; car les avantages de ces sodalités étaient tellement appréciés que les esclaves mêmes étaient appelés à en profiter, pourvu que les maîtres voulussent bien le leur permettre (1).

Pour démontrer que l’assistance médicale était un des principaux avantages des associations d’artisans, comme d’ailleurs il est naturel de le conjecturer d’après ce que nous savons de ces sodalités, je n’ai rien trouvé d’explicite, à la vérité, dans les écrivains de l’antiquité; mais l’épigraphie va suppléer ici, comme à l’ordinaire, au silence des auteurs. J’ai rencontré en effet dans les recueils, deux inscriptions qui donnent les noms et mentionnent la présence des médecins au sein des sociétés d’artisans réunis pour se secourir ets’entr’aider par la mutualité. Malgré leur petit nombre, ces documents me paraissent suffisants pour établir d’une manière indubitable que l’assistance médicale était en activité dans ces associations et qu’elle devait en être un des objets principaux, la santé étant en effet le bien le plus précieux à l’homme obligé de travailler pour vivre. La première de ces inscriptions a été publiée par Muratori et reproduite en partie par Orelli.

(1) Digeste, lib. XLVII, 22, 3, § 2 : « Servos quoque licet in collegium tenuiorum recipere, volentibus dominis, etc.» (Marcianus).

NOMINA. COLLEGI. FABRVM. ILIC PATRONI

Suivent ici quinze noms dont le dernier est ainsi conçu •

NVMISIVS. TACITVS. PATER. GOLLEGI BISELLEARIVS.

DECVRIONES

A.OCTAVIVS. FAVSTVS. TI

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