‹ L'assistance médicale chez les RomainsChapitre 23 sur 27 · CHAPITRE VIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIL

Après avoir recherché l’existence et étudié le fonctionnement de l’assistance médicale dans presque tous les rangs des classes nécessiteuses, mais actives et adonnées au travail, il me reste à dire quelques mots des indigents hors d’état de travailler et des mendiants qui furent toujours en très-grande quantité dans la ville de Rome et dans le reste de l’empire. Cette étude nous conduira jusqu’à la fondation du premier hôpital ou refuge pour les malades indigents, fondation qui appartient exclusivement à la mise en pratique du principe et du sentiment chrétiens.

Les recherches multipliées des auteurs et notamment celles de Percy et Wuillaume (1), auxquels on doit joindre Mongez(2), paraissent avoir démontré sans conteste que dans aucun temps et chez aucun peuple, il n’a existé rien de semblable à un hôpital public avant la fin du IV® siècle de l’ère chrétienne; du moins aucun document authentique n’en parle et n’en fait même pres-

(1) Établissements publics des anciens en faveur des indigents, des enfants orphelins ou abandonnés, des malades ou militaires blessés. Paris, 1813, in-S®.

(2) Mémoire publié à la suite du précédent.

sentir l’idée. Les indigents et les mendiants n’avaient d’autres recours dans leurs maladies que d’aller chercher un refuge dans les temples d’Esculape. On sait qu’il en existait un célèbre dans l’île du Tihre et que des malades y trouvaient asile (i). On abandonnait aussi dans cette île les esclaves malades que les maîtres ne voulaient pas garder chez eux (2). Mais ce n’était point l’intervention médicale que l’on venait chercher et que l’on trouvait dans ces temples. Les moyens religieux et surnaturels y étaient seuls employés, au moins à Rome, comme on peut s’en convaincre en lisant les ex voto inscrits sur les pierres du temple d’Esculape, et qui nous ont été conservés (3). En effet, c’est au dieu que le malade s’adresse, et c’est le dieu qui répond en prescrivant les remèdes. Il n’y a donc point là de traces d’une véritable assistance médicale.

Il est probable que quelques mendiants trouvaient le moyen de s’affilier à des collèges ou à des associations, en payant la 'cotisation mensuelle exigée. Car on sait du reste que la mendicité ne résultait pas toujours du besoin et que les mendiants n’étaient pas tous de vrais indigents. Elle était assez souvent, comme elle est encore aujourd’hui quelquefois, une sorte de profession, une vraie spéculation. On peut même dire que sous

(1) Migrare certnm ’st jam nunc e fano foras,

Quando Æsculapi ita sentio sentantiam.

Ut qui me niliili faciat, nec salvom velit.

Plaute, Curculio, ad. II, sc. 1.

(2) « Quem quidem ægra et affecta mancipia in insulam Æsculapii, tædio medendi, exponerent, etc. » Suétone, Claudius, cap. xxv.

(3) Voyez Smetius, Inscrip. antiq.y p. 29, 1.

l’Empire la mendicité était dans les mœurs romaines, et je ne serais pas étonné que beaucoup de mendiants eussent pris leurs précautions pour avoir droit, à un titre quelconque, à des secours médicaux et à une sépulture honorable.

Toutefois, ce qui est beaucoup plus certain, c’est que l’influence douce et pénétrante du christianisme se fit sentir de bonne heure, même sur les payens, comme il est possible de le constater dans les écrits qu’ils nous ont laissés et surtout dans quelques-uns de ceux de l’école stoïcienne. Le précepte de se secourir les uns les autres était rigoureusement mis en pratique par les chrétiens dont le nombre augmentait de jour en jour. Saint Justin dit dans son apologie que l’on prenait soin des veuves et des orphelins, que l’on secourait les malades, les indigents, les prisonniers et les étrangers, en un mot tous ceux qui étaient dans le besoin, et évidemment le secours médical ne pouvait être négligé. Nous savons par les lettres de Pline que dans son gouvernement de Bithynie on s’associait pour soulager les pauvres, « ad sustinendamtemiioriiminopiam^ » trouve-t-on dans une des lettres (1); et quoique cela ne soit pas dit d’une manière explicite, il est tout à fait vraisemblable qu’il s’agit dans cet endroit d’une hétairie de chrétiens ; car la Bithynie, et c’est Pline qui nous l’affirme (2), en était remplie, et les temples payens étaient presque déserts.

Je crois qu’il est impossible d’admettre que les exemples donnés par les chrétiens et que cette pratique

(1) Pline le Epist., lib. X, epist. 94.

(2) Id., ibid.j epist. 97.

de la charité et de la fraternité humaine, n’aient pas eu une influence réelle et positive sur les mœurs et n’aient pas contribué à les adoucir et à attirer sur les malheureux une plus grande bienveillance. Cette influence n’était peut-être pas générale, mais elle rayonnait de chaque individu ou de chaque famille sur tous ceux qui l’entouraient, et s’infiltrait ainsi dans les masses en proportion du nombre et de l’importance de chacun de ces petits centres individuels.

Cependant, il ne faut rien exagérer ; et je ne crois pas qu’on puisse attribuer seulement à cette influence quelques faits de philanthropie que je dois rappeler ici. Et d’abord il est acquis à l’histoire que des villes de l’antiquité s’attachaient assez souvent des médecins et leur allouaient des traitements, en y ajoutant presque toujours quelques distinctions honorifiques. J’en ai cité un exem pie remarquable dans mon mémoire sur le service de santé militaire chez les Romains (J). Un certain Ulpius Sporus se trouve désigné dans une inscription comme médecin salarié de la ville de Ferentinum. Or dans quel but les villes pouvaient-elles s’attacher des médecins ? C’était, a-t-on dit, pour leur faire honneur et pour les récompenser des services qu’elles en avaient reçus. Je pense qu’en eflet c’était là un des motifs principaux de la distinction accordée à ces médecins. Mais il me paraît tout à fait probable que parmi ces services, les soins donnés aux indigents devaient être pour quelque chose.

J’ajoute encore que lorsqu’ils étaient devenus salariés d’une ville, il n’était guère possible pour eux de

(1) Ch. VIII, p. 81.

s’affranchir de précédents qui les engageaient, pas plus que de se dépouiller de ce sentiment si naturel aux médecins qui les porte à mettre volontiers les secours de leur art au service des pauvres malades. Ils se laissaient sans doute aller à ce sentiment sans qu’il fût besoin qu’on le leur imposât. La simple stimulation du point d’honneur et de la compassion devait suffire pour cela.

Si enfin l’on réfléchit que les indigents, lorsqu’ils sont un peu nombreux, deviennent une population exigeante, dangereuse pour la paix publique et redoutable pour la sécurité des gens aisés, on comprendra l’intérêt que pouvaient avoir les villes à porter secours à ces indigents et à ne pas les abandonner au désespoir pendant les maladies qui les affligeaient. Je suis donc tout à fait porté à croire que les médecins salariés des villes étaient la plupart du temps des médecins pour les pauvres de ces villes. Celui de Ferentinum dont je viens de parler vivait sous Trajan ; il n’est pas inutile de le faire remarquer en passant.

Un autre moyen d’assistance pour les indigents se rencontre dans une inscription que je vais reproduire, en la copiant dans le recueil d’Orelli. Elle constate un fait dont, à la vérité, nous n’avons pas d’autre exemple certain et authentique, mais que la vanité et le désir ces distinctions devaient cependant faire répéter de temps en temps. Il s’agit de gens qui laissaient par testament des legs pour venir au secours des pauvres dans leurs maladies. A la vérité ces actes de bienfaisance, outre qu’ils étaient rares, avaient encore l’inconvénient de ne s’adresser qu’à un petit nombre de malheureux, dans des localités peu importantes. Ils n’auraient pu apporter

R. BRÎ4U.

de secours efficaces qu’en se généralisant, ce qui n’eut pas lieu . Voici le seul fait de ce genre que mes recherches m’aient fait découvrir.

Page 1