L. APEINTEIO
L. F. ZMARAGDO. AROM AT. QVI. VASGVL. DVLCIAR CGC. IT. HS. LX. TESTAM REL. G. STATILIO. PRAGO AROMAT. GENERO. SVO. Vï AEGR.INOP. GOL. FEL LOR PHARM. ET. MVLS. S. PR EROG. PLEBS. VRBANA. LOR V. BENIGNISS. B. M F. E. D. D 0. L. E. F.
Orelll, 114. — Ceri, Gazetta di Milano, 1826, d. 5 ei 16.
L(ucio) Apenteio, L(ucii) f(iiio), Zmaragdo, aromat(ario), qui vas- CLil(a) dalciar(um) trecenla, item sestertium sexaginta testam(eDto) rel(iquit) G(aio) Statilio Prago, aromat(ario), genero suo, ut ægr(is) iiiop(ibus) col(oiiiæ) fel(icis) Lor(ii) pharm(aca) et muls(um) s(ine) pr(etio) erog(aret). Plebs urbana Lor(inensis) \(iro) benegniss(imo) b(ene) m(erenli)
Cette inscription ne paraît pas présenter tous les caractères d’authenticité que l’on est en droit d’exiger pour ces sortes de documents. Ainsi on dit bien où elle a été découverte, mais on n’ajoute pas dans quel lieu elle est déposée et où il faudrait s’adresser pour en vérifier la lecture. Ensuite elle contient des abréviations que l’on n’a pas l’habitude de rencontrer dans les documents
épigraphiques. Toutes ces remarques jettent une certaine incertitude sur la teneur de cette inscription dont la découverte est pourtant d'une date relativement récente. Tout en émettant ces doutes, et sous leur réserve expresse, je crois cependant devoir me servir de ce document intéressant.
Ainsi qu’on le voit, il y est question d’un épicierpharmacien qui laisse par testament à son gendre, épicier comme lui, des sirops ou confiseries avec une somme d’argent destinés à fournir aux malades indigents de Lorium des remèdes et de la boisson miellée à titre gratuit. Le peuple de la ville lui en témoigne sa reconnaissance par l’érection d’un monument. Il est démontré par l’extrême rareté des textes qui les mentionnent que ces sortes de donations étaient tout à fait exceptionnelles et ne peuvent être comparées, sous ce rapport, avec ces autres donations assez fréquentes où des personnages riches fondaient ou réparaient des théâtres, des écoles, des fontaines, pour en doter des villes. Presque toutes d’ailleurs étaient des générosités intéressées et des actes de munificence où se laisse facilement deviner le désir qu’ont leurs auteurs de se signaler pendant leur vie, et d’être glorifiés après leur mort.
C’est aux faits rares et particuliers que je viens de mettre sous les yeux du lecteur que se bornent les secours donnés aux indigents dans leurs maladies. Leur examen attentif démontre en définitive très-clairement que ni les individus, ni les villes ou municipes, ni les provinces, ni l’État ne se croyaient tenus en aucune
manière à l’assistance médicale des indigents ; et que si
parfois des villes entretenaient des médecins, ou si des
particuliers testaient en faveur des pauvres, c’était bien moins à des sentiments d’humanité et de philanthropie que les uns et les autres obéissaient qu’à des vues d’intérêt, d’ambition ou de vanité, et, en somme, il résulte de tout ce qui précède que l’assistance en général et celle de la médecine en particulier, manquaient à peu prés totalement à ceux qui en auraient eu le plus grand besoin, c’est-à-dire aux enfants, aux vieillards, aux incurables, à tous ceux qui par une infirmité quelconque se trouvaient dans l’impossibilité de travailler.
Sans vouloir méconnaître les sentiments naturels à l’homme et gravés dans le cœur de tous, on peut affirmer cependant que la véritable médecine gratuite, c’est-à-dire celle qui a pour base et pour mobile la charité ou au moins le sentiment vif de l’amour de ses semblables, ne pouvait exister avec les principes qui régissaient les sociétés anciennes et avec les mœurs au milieu desquelles elles accomplissaient leurs évolutions, principes et mœurs qui se trouvent si énergiquement résumés, quoiqu’avec un peu d’exagération poétique, dans ce vers de Plaute :
Lupus est homo homini, non homo, quoin, qualis sit, non gnovit (1).
Et ce que dit ici Plaute n’était point particulier à la société romaine; c’était un sentiment universel dans toutes les sociétés antiques et quel que fût leur degré de civilisation. Pour toutes, l’indigent était un ennemi intérieur, comme l’étranger était un ennemi extérieur.
(1) Asinaria, act. II, scen. iiltim., v. 478.
Nous possédons un document très-ancien qui exprime les pensées les plus élevées que puisse inspirer l’exercice de la profession médicale, c’est le serment d’Hippocrate. Tout ce que le sentiment le plus délicat de l’honneur, de l’équité, de la probité et de la générosité peut suggérer de noble et d’exquis dans l’âme humaine, y est imposé au médecin par l’engagement le plus solennel, au nom de ce qu’il y a de plus sacré. Et cependant on n’y trouve pas un mot qui se rapporte à la médecine gratuite en faveur des indigents! Le serment n’impose dans aucun cas au médecin, si ce n’est envers ses maîtres et ses proches, d’exercer gratuitement sa profession ; en un mot il n’est pas fait mention des pauvres dans le serment médical d’Hippocrate. On est confondu d’étonnement el de tristesse, en constatant une omission aussi pénible dans un document authentique qu’on a le droit de considérer comme le code moral de la profession médicale dans l’antiquité. Rien ne prouve mieux que ce fait, combien les hommes, même les plus éclairés et les meilleurs, même dans la société la plus avancée en civilisation et la plus douce de mœurs, étaient encore éloignés des sentiments de la philanthropie la plus élémentaire.
ïl est impossible de ne pas conclure après cela que la fraternité humaine et surtout la charité étaient des vertus inconnues aux sociétés anciennes et absentes de l’humanité avant le christianisme; et ceci explique pourquoi il n’y eut absolument rien qui se rapportât de prés ou de loin à un établissement en faveur des malades pauvres, et pourquoi aussi l’on trouve si peu de traces d’actes de bienfaisance même isolés propres à venir à leur secours
chez les nations anciennes. C’est donc que la vraie fraternité et la vraie charité ne sont pas des sentiments humains, mais des choses divines jusqu’auxquelles l’homme ne pouvait pas s’élever par ses propres forces !
En effet, dès que sont arrivés à Rome les premiers chrétiens, il se fait un travail lent mais incessant, inconscient peut-être mais visible pour l’observateur, dans cette société assouvie de plaisirs et gorgée de l’or du monde entier. En quelques années, l’on rencontre des groupes nombreux d’hommes et de femmes, libres ou esclaves, qui s’engagentpar serment, commeditPline(l), à ne commettre ni vol, ni adultère, à ne point manquer à leur parole et à ne point nier un dépôt. En même temps, on aperçoit des signes d’adoucissement dans les mœurs ; les livres des philosophes expriment des idées plus élevées, des sentiments de bienveillance inaccoutumés. Bientôt les maximes et les doctrines chrétiennes s’infiltrent jusque dans la famille même des empereurs, et portent autour du trône la mansuétude et l’esprit de charité. Les esclaves ne sont plus traités comme des choses et les lois mêmes s’adoucissent un peu pour eux, bien que dans une moindre proportion que les mœurs. Ainsi l’empereur Claude accorda la liberté aux esclaves abandonnés par leurs maîtres pour cause de maladies et d’infirmités (2). Partout on voit poindre des signes de cette fraternité semée comme une graine féconde et que rien ne peut étouffer, ni les édits, ni les persécutions , ni les supplices.
(1) £'jt;wL,lib. X, epist. 97.
(2) Suétone, Claudius, cap. xxv.
A mesure que les nouv.elles doctrines se répandent et que le nombre des chrétiens se multiplie , la mise en
pratique des maximes de TEvangile prend de l’extension, et les enseignements de l’exemple s’ajoutent à la diffusion des préceptes; l’exercice individuel de la charité ne pouvait rester caché à tous les yeux. Et comme les pasteurs chrétiens enjoignaient aux fidèles, au nom de la fraternité évangélique, de nourrir, de vêtir, de secourir les pauvres, tes malades et les infirmes, il n’est pas douteux que le sort des indigents s’améliora progressivement ; et il est probable qu’il se rencontra quelques médecins dévoués qui donnèrent gratuitement leurs soins aux pauvres. A la vérité, les chrétiens ne vivaient plus en commun comme les premiers disciples ; mais tout en conservant leurs richesses, il est certain qu’ils se faisaient un devoir de contribuer aux repas en commun et de venir au secours des indigents et des infirmes.
C’est ainsi que tout se préparait par un travail ardent, mais humble et couvert, d’infiltratioii charitable dans les diverses couches sociales, à une rénovation complète des anciennes mœurs. Ce travail continu était arrivé au bout de trois siècles à changer entièrement les idées, les habitudes et le caractère général de la société, si bien que le christianisme put monter sur le trône avec Constantin sans aucune opposition sérieuse. Il est vrai que pendant que cette évolution s’accomplissait, les lois étaient toujours restées les mêmes, c’est-àdire dures , sévères , impitoyables même, contre les esclaves et les misérables ; mais elles avaient néanmoins été impuissantes à arrêter le mouvement qui
allait finir par tout changer. Que sont, en effet, les lois sans les moeurs? L’expérience et l’étude approfondie des législations et des sociétés ne prouvent-elles pas également que quand les mœurs s’adoucissent , les lois trop sévères tombent en désuétude? C’est ainsi que l’on peut s’expliquer comment, dans le monde romain, on arriva sans trop de secousses à supprimer les spectacles sanglants et à abolir l’esclavage.
Il fallait cependant, pour en arriver là, que le changement des mœurs tût amplement généralisé. Mais auparavant, et comme préparation à ces grands renouvellements sociaux , on avait vu les églises avoir leurs pauvres et leurs refuges pour les voyageurs. Les efforts communs succédaient avec leur puissance aux efforts individuels. Bientôt une grande dame romaine du nom de Fabiola disposa une maison de campagne qu’elle possédait au voisinage de la ville, de manière à y recevoir des malades indigents. Elle les y soignait de ses propres mains et fournissait gratuitement tout ce qui leur était nécessaire. Saint Jérôme qui nous apprend ce fait si intéressant, s’exprime en ces termes : « Prima omnium voo’ozo/jLèïov instituit in quo œgrotantes colligeret de plateis, et consumpta languoribus atque media miserorum membra foveret(\). »
Ce fut le premier hôpital connu ; la date de son établissement est de l’an 380 ou 381 . Le mot voo‘Q7cofJLÛ‘ov
(1) « La première de tous, elle institua un hôpital dans lequel elle rassemblait les malades qu’elle recueillait sur les places publiques; et elle réchauffait les membres de ces misérables consumés par la maladie et par les privations. »
est employé ici pour la première fois par saint Jérôme (1) et approprié à l’institution créée par Fabiola. L’idée charitable réalisée par la création de cette villa Languentium fut promptement féconde et en peu d’années les hôpitaux se multiplièrent. C’est alors seulement que fut mise en activité d’une manière générale et publique l’assistance médicale des indigents malades. Jusqu’à ce moment il n’y avait eu que des efforts individuels et isolés; on trouve des traces de ces efforts dans quelques inscriptions chrétiennes et j’en donnerai un exemple seulement que je reproduis d’après Gruter, uniquement pour faire voir la différence radicale qui existe entre les sentiments qui y sont exprimés et ceux de l’inscription précédente.
HIC LEVITA JACET DIONYSIVS ARTIS HONESTAE FVNGTVS ET OFFICIO QVOD MEDICINA DEDIT
SAEPE SALVTIS OPVS PIETATIS MVNERE IVVIT DVM REFOVET TENVES DEXTERA LARGA VIROS OBTVLIT AEGROTIS VENIEINTIBVS OMNI A GRATIS....
Gruter, p. 1173, 3.
La teneur de cette inscription laisse deviner que ce médecin^ dans son zèle charitable, ne donnait pas seulement ses soins médicaux gratuitement aux malades
(1) Saint Jérôme, Epist. ad Oceanum de morte Fabiolœ, lib. III, epist 10.
pauvres, elle dit plus: obtulit omnia gratis l il leur offrait tout gratis. On ne trouve absolument rien qui ressemble à cela, même de loin, dans les documents de source païenne. On peut apprécier maintenant combien le progrès des mœurs a été grand, et quelle rénovation sociale a dû avoir lieu pour arriver enfin à cette assistance médicale active et efficace qui se traduit par la création des hôpitaux et par la pratique de la médecine gratuite.