‹ L'Assistance par le travail en FranceChapitre 112 sur 144 · PAR LE TRAVAIL DE NOS JOURS · texte numérisé non relu

PAR LE TRAVAIL DE NOS JOURS

Les retentissants échecs des ateliers de secours et des ateliers nationaux avaient fait un tort considérable à la cause de l'assistance par le travail. Aussi, quand on revint à cette idée si féconde, on dut la reprendre sous une tout autre forme. Lorsqu'on feuillète les comptes rendus des œuvres d'assistance moderne par le travail, on est surpris de voir combien l’idée des ateliers nationaux y revient souvent; mais c'est toujours pour leur jeter l’anathème et assurer au public et aux souscripteurs qu’on ne veut rien leur emprunter.

L'idée-mère de toutes ces institutions est pourtant la même : donner du travail à ceux qui en manquent. Turgot, La Rochefoucauld-Liancourt, Louis Blanc ou les inspirateurs de nos œuvres modernes sont tous d'accord sur le danger que font courir à la société comme à l'individu, le chômage, la misère et la mendicité ; ils sont unanimes à reconnaître que le travail est le seul remède approprié à ces crises,

le seul qui respecte le caractère et la dignité de l’ou- Marcel Lecod 20

vrier: tous ont travaillé activement à la propagation des secours en travail ; ils sont partis d’un même principe, mais empruntant des chemins différents, ils ont abouti aux résultats les plus dissemblables.

On abandonna ces grands chantiers publics organisés et dirigés par l'Etat ou par les villes importantes. L'assistance par le travail fut dorénavant privée, en France du moins (1).

Les quelques institutions qui font exception à cette règle, ont été fondées par la ville de Paris et ont été copiées sur le modèle des œuvres privées ; elles n’admettent qu’un nombre fixe et restreint d’hospitalisés, elles les emploient à des travaux du genre de ceux qu’on retrouve dans les autres œuvres et leur donnent une rémunération analogue. Elles gardent le cachet des œuvres privées qui leur ont servi de modèles et ne ressemblent en rien à des chantiers publics.

Nous entrons dans une nouvelle phase de l’histoire de l'assistance par le travail. Jusqu'au milieu du xix° siècle, l’Etat ou les villes avaient seuls agi ; à partir de ces vingt dernières années l'initiative individuelle s’est réveillée. Ne pouvant et ne voulant pas suivre la voie dans laquelle deux échecs avaient déjà eu lieu, elle voulut ressusciter le principe sous une autre forme, et, grâce à elle, une magnifique efflorescence d'œuvres a surgi depuis quelques années : ce sont celles que nous allons avoir à étudier maintenant.

Toutes les œuvres d’assistance par le travail ont,

1. Nous consacrerons un nouvel ouvrage à l’étude de l’assistance par le travail à l'étranger.

en principe, un lien de parenté étroit, manifeste, qui les unit les unes aux autres. C’est, sinon comme on l'a dit, le rempiacement de l’aumône par le salaire, du moins la coopération de deux éléments, l’aumône et le salaire, la coopération de deux agents, le bienfaiteur et le miséreux. De grandes distinctions toutefois se font jour sous celte formule générale : quelques œuvres cherchent à fournir un travail d’attente à la disposition de tous ; d’autres ambitionnent de faire une catégorisation plus complète, de sélectionner ceux qui se présentent, de refuser les mauvais et de prendre les bons, de diriger ensuite ces derniers dans la voie qui leur paraît la plus favorable. On les forme, au besoin, à un nouveau genre de vie, er améliorant enfin leur valeur professionnelle et morale. Cette dernière catégorie, qui semble la forme la plus parfaite des institutions privées d'assistance par le travail, s’est surtout développée dans ces vingt-cinq dernières années. Mais pour en trouver l’origine, l'exemple primitif, la pensée première, il faut remonter jusqu’au commencement de ce siècle.

La première maison de ce genre fut ouverte à Bordeaux en 1827 ; deux ans plus tard il s’en fondait à Paris, rue de Loureine, un autre qui reproduisait l’œuvre précédente en la perfectionnant.

La maison de refuge de la rue de Lourcine était, d’après la définition du baron de Gérando, « un établissement d'épreuves, de préparation, de passage, d'attente; une station, une sorte de portique placé à l'entrée des divers genres d'établissements qui reçoivent, assistent ou occupent les pauvres

d’une manière constante pour en faire la séparation et le classement, et les diriger en conséquence » (1).

La catégorisation des pauvres était, en effet, un des caractères essentiels de la nouvelle institution, c'est la particularité qui en faisait la nouveauté et l'originalité. La nécessité d'appliquer à chacun le remède qui lui convient est malheureusement un des principes trop souvent méconnus dans l’organisation des œuvres d'assistance. Là, plus que partout ailleurs, la division du travail est utile et nécessaire. Un médecin pourrait tout aussi bien ordonner à tous ses malades le même remède, quelles que fussent leurs maladies respectives, qu’une œuvre de bienfaisance donner à tous ceux qui viennent à elle un même genre de secours. La misère est, sinon toujours un cas de pathologie sociale, du moins généralement, la manifestation d’un état d'infériorité relative. Le médecin, qu'est le bienfaiteur, doit s’appliquer à chercher la cause de cette maladie, de cette faiblesse, pour en enrayer la marche progressive et les effects désastreux. La misère est occasionnée en effet par des causes très multiples, très dissemblables, et le mode d’assistance qui peut être excellent dans certaines circonstances peut êlre, au contraire, souverainement déprimant et funeste dans beaucoup d’autres cas.

C'est de l'idée première de ce principe, se développant heureusement de jour en jour, qu'est née la maison de la rue de Loureine.

Il existait trois échelons, dans l’organisation inté-

1. De Gerando, {. c. t. II, Des ateliers de travail libre. Muisons de travail en France, p. 545.

rieure de l'établissement, par lesquels passaient successivement les pauvres qui y étaient reçus.

En premier lieu, la personne qui se présentait élait interrogée sur sa profession, ses antécédents, ainsi que sur tous les points pouvant éclairer le directeur de l'établissement à son égard. En même temps, une enquête complétait et contrôlait les renseignements ainsi obtenus, tant au point de vue de la capacité professionnelle que de la moralité.

Après cet examen préliminaire, on mettait le pauvre au travail pour apprécier sa capacité, sa bonne volonté, le genre de soins qu’il nécessi- tait. C'était la vérification par l'expérience des renseignements fournis par l’enquête.

Après avoir passé par ces deux échelons successifs, le pauvre était admis au secours : alors, suivant les cas, ou bien on le gardait jusqu’à ce qu'il pût entrer dans un hospice pour vieillards ou infirmes, ou bien on le dirigeait sur un dépôt de mendicité, où bien encore, ce qui était le cas le plus fréquent, on le gardait pendant quelque temps à la maison de refuge.

Le régime de la maison comprenait un externatet un internat. Dans le premier cas, l’ouvrier recevait des aliments, dont le prix était imputé sur son salaire. Dans le second cas, on lui donnait en outre le logement et le vêtement. La durée du séjour variait en principe entre quinze jours et six mois : cependant il y avait des exceptions, quelques hospitalisés ne restaient que peu de jours, d’autres étaient

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gardés beaucoup plus longtemps, car la durée moyenne des séjours était de six mois.

Pendant le temps qu’il passait dans la maison de refuge, l’indigent était employé à un travail productif de façon à lui donner une capacité professionpelle. En effet, la plupart des pauvres admis au refuge étaient de simples journaliers, n'ayant aucun métier nettement déterminé, se bornant à offrir leur seule force musculaire sur le marché du travail, se proposant pour toutes les besognes et n'étant particulièrement aptes pour aucune d'elles. On s’efforçait de leur inculquer en même temps que l'habitude, le goût du travail ; on leur préparait aussi un petit pécule qui pouvait leur être fort utile à la sortie de la maison hospitalière. Bref, quand on les rendait à la vie ordinaire, les assistés étaient pourvus de ressources et de nouvelles et saines habitudes. |

Des travaux d’espèces très différentes avaient été organisés pour qu'on pût mettre chaque individu au genre d'occupation qu'il était le plus apte à remplir. Suivant leurs capacités, leur âge, leur sexe, les hospitalisés étaient occupés à quelques-uns des travaux suivants : terrassements, confection de vêtements, reliure, préparation de la gélatine, etc. Des ateliers aussi différents auraient pu être difficilement dirigés par des personnes charitables ; il fallait une direction régulière, énergique et compétente. Pour arriver à ce résultat, on mit les travailleurs à la disposition des fabricants qui pouvaientles utiliser et devaient donner un salaire proportionnel à la tâche accomplie. De ce salaire un tiers était

immédiatement versé à l’ouvrier, un tiers était mis en réserve pour le Jour de la sortie, un tiers était gardé par l’établissement pour couvrir les frais de son hospitalisation. Ce prélèvement était loin d’être suffisant pour couvrir le montant de la dépense qui s'élevait à 67 centimes par jour et par tête pour les femmes, et à 68 centimes pour les hommes (1), alors que le produit moyen du travail n'était que de 45 centimes.

Des souscriptions nombreuses avaient été versées au moment de la fondation de l’œuvre; mais quand elles furent épuisées (il y avait eu pour 387.000 fr. de frais de premier établissement et 306.000 de dépenses d'entretien) il fallut avoir recours aux corps élus. Le Conseil général de la Seine vota des

fonds pour acheter du matériel et 50.000 fr. pour l'entretien annuel. On ne sait au juste pourquoi, à ce moment, l'institution disparut et les fonds restèrent sans emploi (2).

Pendant la durée de son existence, de novembre 1829 à juillet 1831, le refuge avait hospitalisé 1361 personnes, soit 814 hommes et 487 femmes.

Une maison du même genre fut aussi fondée à

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