fr. en dépenses
c'est dire l’activité qui ya été déployée, le bien qui y a été fait. Le nombre des assistés a été pendant cette période de 10.052. Et le merveilleux résultat auquel ontabouti la persévérance et le zèle éclairé du pasteur Robin, a été de secourir efficacement ce grand nombre de malheureux, sans pain et sans gîte, pour la modeste somme de 0 fr. 177 par jour, soit environ 64 fr. par an.
Les rapports de la Maison hospitalière sont malheureusement muets en ce qui concerne le placement des assistés : les quelques renseignements publiés Jusqu'ici tendraient à faire croire que ce silence dissimule une action peu efficace de ce côté, malgré l'existence d'un bureau de placement dans l'établissement. On ne parle pas non plus de rapatriements. Il serait pourtant intéressant de savoir ce que deviennent les 800 hommes qui passent annuel-
lement par la Maison hospitalière el ÿ donnent souvent tant de preuves d’activité et de bon vouloir. Le pasteur Robin s'occupe cependant beaucoup de ses anciens assistés. Il leur laisse, une fois placés, la faculté de profiter de l'hospitalité de la maison jusqu’à leur première paye, avec laquelle ils remboursent le prix de leur logement et leur nourriture. Il'arrive souvent en effet que des ouvriers sont obligés de renoncer à un embauchage faute d’avoir, par avance, les moyens de se nourrir pendant cette première semaine. Voilà un remède excellent, une assistance des plus utiles et des mieux placées.
M. Robin pousse encore plus loin sa sollicitude pour ses anciens assistés. Il leur permet quelquefois de prolonger leur séjour rue Fessard jusqu’à ce qu’ils aient pu mettre de côté l'argent nécessaire pour payer le premier terme d’un loyer (1). Dans ces conditions, l’ouvrier est véritablement tiré d’affaire. Il n’est plus un isolé, un abandonné, un paria ; on le patronne, on le conseille, on le suit, oa le réconforte, on lui rend possible la vie de travail et d’honnêteté. Le véritable but de l’assistance est atteint.
Une autre œuvre non moins intéressante, non moins secourable, et partant, non moins digne d’être étudiée, est l’œuvre de l’Hospitalité du Travail de la sœur St-Antoine. On devrait plus exactement dire « les œuvres », car trois œuvres impor-
4. Vaulaer, Le chômage de l’ouvrier, Correspondant, 25 novembre 1892.
tantes et distinctes fonctionnent dans un même groupe : l'Hospitalité du Travail et l'OŒuvre du Travail à domicile pour les femmes, la Maison de Travail pour les hommes. La première de ces trois institutions est de beaucoup la plus ancienne et la plus intéressante. C’est par elle que nous allons commencer.
Maxime Du Camp, parlant dans son livre de la « Charité privée à Paris », des œuvres d'assistance pour les femmes, les compare très justement « à ces hultes de refuge construites dans les Alpes en marge des routes encombrées de neige, où le voyageur harrassé peut s’abriter pendant la tourmente, dormir sans redouter l’avalanche et reprendre vigueur avant de tenter de nouveau les hasards du chemin qui va parfois vers le but entrevu et souvent à l’abime (1) ».
C'est bien là en effet, dans le domaine matériel aussi bien que moral, la destination de ces œuvres de bienfaisance. La misère est particulièrement cruelle pour la femme et l’expose à de nombreuses et très fortes tentations. Si elle v succombe, sa vie entière peut être vouée à une irrémédiable déchéance. La femme tombée ne peut être que rarement et difficilement relevée. Non seulement l’énergie et la volonté lui font souvent défaut, mais les conditions matérielles de son existence sont un sérieux obstacle à son changement de vie et de milieu. Aussi, dit encore Maxime Du Camp « la charité ne connaît aucun des obstacles, aucun des
1. Maxime du Camp, La charité à Paris, Paris, 1896, in-8, p. 316.
périls qui encombrent la route où les femmes sont obligées de marcher ; aussi c’est vers elles qu’elle regarde avec prédilection, s’ingéniant à les sauver de la misère, parce qu’elle sait que la misère mieux encore que l’oisiveté est la mère de tous les vices. La charité redouble d'efforts pour les arracher à la faim, au froid, au dénûment, mais surtout pour les arracher à la dépravation, car à travers les prodiges qui lui sont familiers elle poursuit un idéal de pureté morale auquel il est bien difficile d'élever les épaves humaines qu’elle amasse et qu’elle cherche à neltoyer de leurs péchés (1) ».
Cet idéal est le but élevé que poursuit lHospitalité du travail et elle le réalise aussi largement que possible. Les débuts de cette œuvre furent modestes. En 1880 on n'offrait aux pauvres malheureuses qui se présentaient qu'un lit pour la nuit. C'était beaucoup si on songe qu’on leur procurait ainsi un repos véritable, un abri sûr contre les intempéries et les tentations de la rue. C'était bien peu, par ailleurs, quand le matin on se voyait forcé de les renvoyer affamées et sans espoir; car elles ne pouvaient même pas avoir la consolante pensée de retrouver le soir cet abri privilégié. Le nombre de places étant tout à fait insuffisant pour la quantité de pauvresses qui sollicitaient leur admission, on devait n’accorder à chacune d’elles qu’une nuit seulement d’hospitalisation. C'était bien dur pour les cœurs généreux et compatissants des saintes religieuses qui dirigeaient cet asile! Aussi
À. 1bid., p. 320.
Marcel Lecoq 23
plus d’une se privait souvent, et en hiver surtout, de l’humble place qui lui était ménagée dans la soupente, pour la donner à une pauvre abandonnée qu’elle n’avait pas le courage de renvoyer. On avait beau multiplier les couchures au point qu'il n’y eût plus un recoin disponible, au point que, suivant un mot charmant, la maison « en devenait inhospitalière et qu’elle manquait à son nom », il restait encore des malheureuses dehors sous le givre ou la pluie, et celles qui étaient à l’intérieur étaient insuffisamment secourues. Les pauvres religieuses étaient désespérées de ne pouvoir faire plus et mieux.
Bientôt, grâce à leur zèle, grâce à la générosité de quelques personnes charitables, la maison hospitalière put se transformer et étendre ses bienfaits. Il se trouvait à vendre en ce moment un local parfaitement disposé pour recevoir la nouvelle institution. Il était situé à l'angle de la rue Félicien-David et de l’avenue de Versailles, L’acquisition de cet immeuble et sa consécration à l’œuvre d’hospitalisation était compliquée de nombreuses difficultés dues à l’état de notre législation sur les associations et sur les œuvres de charité. On chercha à les tourner et voici à quelle organisation on eul recours. On créa une société anonyme immobilière ; les actions, émises à 500 fr. en nombre suffisant pour faire l'achat en question, furent prises immédiatement par de généreux donateurs, et ce fut sous la forme d’une entreprise de spéculation que les fondateurs créèrent leur œuvre de bienfaisance. Cette forme commerciale donnée à une œuvre cha-
ritable peut sembler étrange quand on ignore les lois vexatoires qui entravent l’assistance en prétendant la régir. M. Vaulaër explique ainsi cette nécessité : « Cette législation que les Turcs pourraient nous envier, s'ils n'avaient déjà la pareille, est si libérale qu’elle interdit radicalement à toute œuvre de charité, qui n’a pas été reconnue d'utilité publique (et c’est le cas ici) de recevoir ni dons, ni legs. Comme d’autre part notre Code pénal considère comme illicite toute association de plus de 20 personnes qui ne se propose par de faire des bénéfices, il à fallu se proposer de faire un bénéfice et se constituer en une société anonyme, c’est-à-dire en une société commerciale (1) ». Sous cette forme, l’œuvre ne tarda pas à prendre une extension rapide développée par une heureuse organisation.
Contrairement à ce qui se fait dans presque toutes les œuvres d’assistance l’Hospitalité du Travail recoit des assistés sans bons, ni lettres de recommandation, quoique ces dernières soient pourtant souvent employées. Dès qu’une place est libre, on reçoit la première personne qui se présente. La réputation de la maison sert à sélectionner utilement les postulantes. Les femmes paresseuses ou débauchées savent comment on doit se conduire à l'Hospitalité du Travail, et si elles ne sont pas décidées à se soumettre à la règle qu’elles savent inflexible, elles ne se présentent pas. Cette règle, qui n’est d’ailleurs guère sévère, est facilement observée par celles qui n’ont pas perdu l'habitude du travail et de la vie
1. Vaulaer, Le chômage de l’ouvrier, l'assistance par le travail, Correspondant, 10 janvier 1893.
régulière ; elle semble plus dure à celles qui se sont relâchées dans le désœuvrement et le désordre ; mais, grâce à l'excellent esprit de la maison, elles sont bientôt entraînées par les bons exemples de leurs voisines et ne cherchent pas à se soustraire à cette salutaire influence.
Tout se tient, se complète et se suit dans le fie tionnement de l’œuvre, et cette excellente direction a donné de surprenants résultats. Un ou deux grands principes sont placés à la base du système d'assistance et tout concourt à l'efficacité de leur action. Les voici : la femme doit avoir pleinement conscience de sa dignité, elle doit apprendre à se respecter elle-même, à respecter les autres ; elle doit avoir conscience, aussi de l'utilité et de la dignité du travail. La situation dégradée où conduit la misère entraine souvent avec elle la mauvaise tenue, le relâchement, la perte de l’amour-propre de la dignité personnelle. Quand cette notion de la dignité personnelle-disparaît chezle pauvre l’homme ne tarde pas à se dégrader, à abandonner toute lutte, tout effort. La sœur St-Antoine a supérieurement compris et appliqué ce principe. Dans les petites choses comme dans les grandes, par l’organisation matérielle, comme par la direction morale, elle sait agir utilement pour 1e relèvement des malheureuses qu’elle recueille.
L'aspect des lieux produit une inflnence incontestable sur ceux qui les habitent. La sœur St-Antoine a tenu à mettre ses protégées dans les meilleures conditions sous ce rapport. Les dortoirs sont non seulement d’une propreté méticuleuse, mais encore
d’un aspect coquel qui réconforte et qui réjouit dès la première vue. Les ateliers également ne laissent rien à désirer pour l’ordre, la propreté, la clarté. Les femmes sont ainsi habituée tout d’abord à tenir constamment rangées les pièces qu’elles occupent ; mais ce résultat le plus immédiat, le plus matériel, n'est pas encore le plus important. L'effet moral produit sur les assistées par l’aspect des locaux dans lesquels elles vivent, est considérable. Quand on a visité beaucoup d’œuvres d’assistance, comme nous avons été amenés à le faire, on peut apprécier l'importance de ces détails matériels et leur sérieuse efficacité au point de vue moral. Toute personne est sensible aux influences extérieures, et l'humeur varie suivant qu'on se trouve dans une pièce gaie, illuminée par les rayons du soleil, ou qu’on est enfermé dans une chambre sombre et mal tenue. Si ces éléments de salubrité purement physiques, comme la lumière, l’air, la propreté agissent sur des personnes vivant dans des conditions normales et par conséquent dans un état d’esprit bien équilibré, leur action est encore plus profonde sur des individus anémiés par la misère, au moral comme au physique, et particulièrement sur les femmes. Plus un être est faible, plus il subit l'influence des agents extérieurs ; ici, ce sont de pauvres créatures doublement faibles puisqu'elles sont misérables et qu’elles sont femmes.
Les faits d’ailleurs sont probants et peuvent être observés également dansles ateliers des hommes dont nous aurons à parler ensuite. Il suffit de parcourir les ateliers de l’œuvre de l’avenue de Versailles et de
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comparer les assistés qui s’y trouvent à celles que l’on voit dans la plupart des maisons similaires, pour être frappé dans leur physionomie, dans leur allure particulière. Le regard a je ne sais quoi de plus franc, de plus assuré, on se tient plus droit, on marche plus vite, les mouvements sontempreints de vigueur et d’aisance. Ce sont des détails, mais ils sont d'autant plus symptomatiques qu’on ne les retrouve dans aucune des œuvres où ce système d’action morale n’est pas observé.
Examinons donc comment la vie est organisée dans cetle œuvre. Après le lever, les femmes font leur lit et leur toilette ; on veille attentivement à ce que ces deux choses, et particulièrement la dernière, soient faites avec beaucoup de soin. Elles descendent ensuite dans les ateliers où elles vont travailler 10 heures, y compris le temps des repas. Elles sont occupées à blanchir, à confectionner du linge, ou à quelqu'autre travail pouvant servir à leur placemént ultérieur. Par cette sage mesure non seulement l’ouvrière ne se perd pas la main pendant son hospitalisation, mais elle se perfectionne; elle trouvera plus facilement à être employée et sera moins exposée en sortant de la maison à retomber dans la misère d’où on l’a tirée. Il se- rait désirable que ces principes soient plus généralement appliqués dans les ateliers d’assistance. Il vaudrait mieux secourir moins de personnes et les, mieux secourir en leur donnant, par une augmentation de capacité personnelle, le plus sûr remède contre la misère. Plus un travailleur est honnête et habile, moins il est exposé à subir des chômages
prolongés et les tristes conséquences qui les suivent. IL est donc important de perfectionner la capacité professionnelle et d'augmenter la force morale.
Le travail n’est pas fait à la tâche, mais on exige qu'il soit bien exécuté, et qu’il n’y ait pas de temps perdu. Les divers ateliers sont placés sous la surveillance de femmes connaissant le métier, soil d'anciennes hospitalisées, soit des mères de famille du quartier ; elles forment les débutantes, et travaillent toujours elles-mêmes avec les ouvrières qu’elles dirigent pour leur donner l’exemple.
Le produit du travail d’une assistée est de 1 fr. par jour, chiffre que nous ne retrouvons nulle part ailleurs. Le salaire est de 1 fr. 50 payé en argent. Le logement et le blanchissage sont fournis gratuitement. Avec ce salaire de 1 fr. 50, l’ouvrière doit payer ses repas. La nourriture est préparée à l’établissement et est offerte à des prix extrêmement minimes. Chacune compose elle-même son menu d’après la carte, comine bon lui semble, en proportion de ses ressources.
Depuis la fondation en 1880 jusqu’au 1°* mai 1896, l'Hospitalité du Travail a reçu 8.518 femmes. En 1895-96 3.316 femmes ont travaillé 49.887 journées et ont touché 71.854 fr. de salaires. Le séjour d’hospitalisation est, au maximum, de 40 jours. La moyenne des présences varie de 130 à 150 personnes.
Toutes les semaines, on laisse aux femmes une demi-journée pour chercher du travail. De son côté la sœur St-Antoine s'occupe activement de leur en procurer. À leur sortie il y a T8 femmes sur 100 qui sont placées. Ces résultats sont absolument remar-
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quables et tout à fait satisfaisants. Les difficultés sont beaucoup plus grandes pour le placement des femmes que pour celui des hommes. Comment peuton parvenir à conserver à sa maison de pareils avantages ?
L’unique cause de ce succès exceptionnel consiste dans la perspicacité et la loyauté de la sœur St-Antoine. Grâce à sa clairvoyance, à une connaissance approfondie des misères qui amènent à elle, chaque jour, tant d’infortunées, cette femme éminente porte sur la nouvelle venue un jugement rapide. Si le cas lui paraît douteux, dans la crainte de mettre une brebis galeuse dans son troupeau, elle n’admet la postulante que dans des conditions spéciales. Elle la fait coucher dans des maisons du voisinage dont elle connaît la bonne tenue, et elle la laisse seulement travailler avec les autres pendant la journée. Peu de temps lui suffit pour être fixée sur la valeur de personne suspecte, et alors elle la reçoit définitivement ou elle la congédie. Ce cas est assez rare. Le plus souvent la sœur St-Antoine, a bientôt discerné, après quelques discrètes questions, à qui elle a affaire. Elle parvient ainsi à garder son troupeau intact. Non pas qu’elle base son appréciation sur les nombreuses misères morales plus ou moins graves du passé ; elle considère uniquement les dispositions présentes et les garanties qu'elles peuvent offrir pour l'avenir. Elle compte sur l'influence du milieu pour la régénération, et en effet le milieu agit merveilleusement pourvu que certaines dispositions personnelles et irréductibles n y mettent pas un obstacle absolu,
Si la supérieure a su discerner dès le moment de l'admission ce qu’on pouvait espérer de la femme qui se présentait à elle, à plus forte raison doit elle être complètement fixée sur son com pte,quand elle la gardée en observation sous ses yeux pendant plusieurs semaines ; la connaissance approfondie qu’elle acquiert ainsi est précieuse pour faciliter le placement de l’assistée, et lui permet de donner sur elle les renseignements les plus éclairés. La sœur St-Antoine les donne en effet avec une entière franchise, disantexactement ce qu'elle pense, le mal comme le bien ; mais elle n’exprime son opinion que sur le caractère ou la capacité de la personne, car elle garde la plus complète discrétion sur tous les antécédents qu’elle connaît. Son appréciation est généralement si juste, elle la donne si loyalement, elle inspire une confiance si absolue, que beaucoup de maîtresses de maison viennent demander des domestiques à l’Hospitalité du Travail plutôt que d’avoir recours aux bureaux de placement.
C'est grâce à cette sincérité scrupuleuse que le niveau du placement se maintient toujours aussi élevé. Ce fait est absolument exceptionnel. Beaucoup d’autres œuvres, grâce à la sympathie du public, étaient parvenues dans leurs débuts à assurer quelques placements à leurs assistées, mais le nombre de ces placements ne s’est pas maintenu. Une trop grande indulgence dans les renseignements amenait fatalement des déceptions, éloignait la confiance et nuisait plus aux assistées qu’elle ne leur était favorable. Chez la sœur St-Antoine au contraire les placements se font toujours aussi facile-
ment ; les maîtresses de maison qui en ont fait l'expérience y reviennent avec confiance.
La sincérité et l'exactitude des renseignements fournis n’empêchent pas cependant là discrétion qu'impose la situation de beaucoup de ces pauvres déclassées. A cet égard, la supérieure a pris des mesures d’une parfaite délicatesse. Afin que personne ne puisse être scandalisé ou froissé, pendant l’hospitalisation ou après la sortie, « quel que soit l'âge, quel que soit l’état civil d’une femme, dès qu’elle est admise dans la maison on ne l’appelle plus que madame, et jamais on ne prononce son nom de famille. C’est madame Louise, ou madame Antoinette, eût-elle seize ans, fût-elle grand’mère. En outre, on a remarqué que les filles-mères ont une propension invincible à parler de leur enfant, à en raconter les gentillesses, ou à se plaindre des sacrifices qu'il impose. Par une délicatesse féminine que je trouve exquise, la supérieure remet à ces malheureuses une bague de cuivre qui simule l'alliance, cet emblème visible du mariage que la femme du peuple ne quitte jamais, et qui, pour elle, constate son droit au respect. Supercherie. ingénieuse qui n'a rien de frivole, car elle arrête les suppositions injurieuses et les propos désobligeants... L'honneur est sauf et le cœur maternel pourra s’épancher sans péril » (1).
La suppression du nom de famille a encore une utilité précieuse pour plusieurs des hospitalisées
1. Maxime du Camp, La charité privée à Paris, Paris, 1896, p. 320.
plus à plaindre encore que les autres. En effet, dans cet asile, viennent souvent se cacher de pauvres femmes, épaves vivantes d’une société bien différente de celle dont elles sont réduites à subir la promiscuité : c’est une descendante d’une vieille famille de France, une autre a Joui dans son enfance de tout le luxe d’une grosse fortune que le chef de famille, banquier ou industriel bien connu a vu disparaître dans une crise ; une autre porte un nom illustre dans l’armée, dans les lettres, dans les arts. Toutes ces pauvres victimes de l’inconstance du sort et des vanités du monde viennent souvent, hélas ! après combien de tempêtes, chercher un refuge à l'avenue de Versailles où elles trouvent un asile honnête et calme, et où elles peuvent abriter leur misère sous le voile discret de l’anonyme.
Au moment de la sortie de l’Hospitalité du Travail de délicates précautions sont prises, pour éviter à la femme régénérée de nouvelles défaillances qui la ramèneraient à la terrible situation, d'où on l’a si laborieusement et charitablement tirée, On ne lui dit pas avant qu'elle ait franchi le seuil de l'étabiissement, la maison dans laquelle on l’a placée et où elle doit entrer.
C'est dans la rue seulement qu’on lui donne un billet contenant le nom et l’adresse de la famille chez laquelle elle va trouver un nouveau gîte, un travail honnête et rémunéré. Les motifs de cette mesure prudente sont sages et fondés. En sortant de l’Hospitalité du Travail l'assistée doit rompre avec son passé. Elle commence une vie nouvelle; il importe que ses anciennes attaches, ses relations
compromettantes d’autrefois ne l’y suivent pas et n’entravent pas l’œuvre de sa rénovation morale. Si elle revient d'elle-même à ce passé fatal ce sera par un acte volontaire et réfléchi, mais on aura tout fait pour l'en séparer et pour l’armer contre les tentations auxquelles elle avait succombé.
Telle est cette œuvre admirable de l'Hospitalité du Travail. Elle fait du bien à un grand nombre de malheureuses femmes et le bien qu'elle fait à chacune est immense. Elle relève celles qui sont tombées, elle préserve les faibles, elle aide et dirige celles qui n’ont été vaincues que par le malheur ; à toutes, elle donne un abri honnête et sain, des secours reconfortants et un appui salutaire; elle les recueille dans la plus profonde détresse et après les avoir régénérées elle les rend à la société plus fortes, plus utiles, capables d'occuper une situation honorable et stable. On ne saurait trop rendre hommage à la femme éminente qui a su organiser ainsi la charité ; on doit aussi des félicitations aux personnes qui soutiennent son œuvre soit par leurs généreuses largesses, soit par leur zèle infatigable et éclairé (1).
4. Nous croyons intéressant de reproduire une délibération du Conseil municipal concernant cette œuvre, et les appréciations d’un rapporteur, très hostile pourtant à toute idée religieuse, qui l’avait visitée. Un pareil témoignage de la part d'adversaires, est assurément intéressant à enregistrer.
Bulletin municipal officiel, 1883, p. 1838, observation au sujet de l’œuvre de l’hospitalité du travail.
M. Cattiaux : Cette œuvre est religieuse et votre commission vous propose le rejet de la demande.
Il vous semblera peut-être étrange que moi qui, en principe, refuse toute allocation à une œuvre où l’idée religieuse
À côté de l'Hospitalité du Travail pour les femmes, fonctionne depuis 1892 une Maison de Travail pour les hommes (33, rue Félicien David et 34, avenue de Versailles). Cette œuvre a été fondée sur l’initiative de l'office central des institutions charitables, et grâce à un don du comte de Laubespin. On peut adresser à la Maison du Travail pour les hommes autant d’éloges qu’à l'Hospitalité du Travail pour les femmes. L'excellente disposition des locaux, leur clarté, leur bonne aération, la propreté et l’ordre parfait qui y règneut font bien vite reconnaître que la même main organise et dirigeles deux établissements. Le système d'admission et d’hospitalisation est à peu près le même, sauf que les hommes couchent en dehors du local de l’œuvre. Des conventions spéciales ont été faites avec des logeurs du voisinage, et moyennant la faible rétribution äe 0 fr. 35, ils peuvent avoir un gîte convenable. Les assistés doivent prendre le repas du
trouve sa place, je vienne parler en faveur de l'œuvre de l’hospitalité. J'ai visité hier l'établissement, jy ai vu venir des femmes qui reçoivent gite et nourriture et peuvent rester jusqu’à ce qu'on ait pu les placer. J’y ai vu aussi une grande tolérance religieuse ; je me plais à reconnaître l'utilité de cette œuvre, et je n’ai qu’un regret, c’est que nous n’ayons pas encore créé nous mêmes de semblables établissements qui seraient laïques ; plus on enfera mieux cela vaudra.
J'ai constaté que l’œuvre est excellente. Je le dis. Qu'elle
vienne de droite ou de gauche, une œuvre bonne est toujours bonne et je ne puis pas ne pas la trouver bonne. M. le Directeur des travaux publics : Le grand avantage de cette œuvre c’est qu’elle place les jeunes filles et leur évite ainsi de tomber dans la mauvaise voie. Elle est donc très méritante et je déclare que, pour ma part, j'en suis jaloux.
matin à l’œuvre, maisil leur est loisible de prendre celui du soir en dehors. Le logement et la nourriture, sont payés avec le salaire.
Ce qui distingue cette œuvre de toutes celles qui s’en rapprochent, c'est la façon dont le travail est choisi et dirigé. Dans la plupart des ateliers d'assistance, on se contente, faute de mieux, des occupations les plus vulgaires, les plus ennuyeuses, les moins rémunératrices, comme la confection des légendaires petits fagots. A la maison du quai de Versailles, où l’on veut que l’assisté sorte meilleur ouvrier qu'il n’est entré, on s’est appliqué à choisir un travail simple assurément, mais susceptible de développer l'intelligence et de donner une certaine aptitude technique à celui qui y est atlaché. C'est dans ce but qu’on a choisi la menuiserie qui peut, par les genres variés qu’elle comporte, offrir des emplois en rapport avee toutes les capacités : meubles de cuisine, d'appartement, d’écurie, confection de caisses d'emballage, vernissage de meubles, articles de cave, de jardin, ete. On emploie aussi quelques hommes à faire des courses, ou à carder des matelas. Les moins intelligents, les plus mous, sont affectés à cette besogne où aux travaux accessoires de là menuiserie. Ceux dont on peut espérer quelque chose de mieux sont mis sous la direction d'anciens assistés ou de chefs d'atelier, à confectionner des caisses, à ajuster des pieds de table qui sortent tout préparés de la scierie mécaoique que de plus habiles dirigent. C’est l'essai d'application de l’axiome : « The right man in the right place ».On veut obtenir,avant tout,que l’ouvrier
ait un travail intéressant et qu'il y donne tous ses soins. « Nous ne voulons pas de travail mal fait» dit la sœur St:Antoine, et en effet, il n’y a pas ou presque pas de travail mal fait. L'application soutenue est le meilleur facteur d’un bon état d’esprit tel qu'il doit régner dans ces ateliers. Malheureusement il est fort rare qu'on l’y rencontre, précisément à cause du peu d'intérêt que les assistés apportentaux menues besognes qu’on leur impose. Quand le corps seul est occupé par un travail machinal où l'intelligence n’a aucune part, les pensées fermentent dans le cerveau désœuvré, les caractères s’aigrissent, les esprits s'échauffent. Dans une agglomération d'hommes, ces mauvaises dispositions deviennent contagieuses, une surexcitation malsaine les pousse à rivaliser de perversité, chacun mettant un sot orgueil à se montrer pire que les autres. Les ferments de haine, de rancune, de révolte s’accumulent et l’œuvre moralisatrice devient impossible. La Maison de Travail a su éviter ce redoutable écueil. Aussi ses assistés ont une physionomie particulière qui diffère essentiellement de celle des pensionnaires des autres œuvres ; ce sont des visages d'ouvriers et non de mendiants.
Le produit moyen du travail est sensiblement supérieur à celui des autres maisons d’assistance, quoiqu'il ne soit que de 0 fr. 80 à O fr. 90. Ces chiffres sont déjà un peu anciens ; peut-être la situation s’est-eile améliorée. Malheureusement l’œuvre ne publie pas de compte rendu annuel faisant connaître sa siluation financière et les progrès réalisés. C'est une importante et regrettable lacune. Elle a
permis à des critiques, assurément sans fondement, de s’accréditer dans certains milieux, sans qu'on puisse opposer à ces accusations des documents officiels et péremptoires.
Voici toutefois quelques renseignements publiés jusqu'ici et qui ne sont pas malheureusement aussi complets qu’on pourrait le désirer. La moyenne des présences par jour est de T0 hommes. Chaque hospitalisé reste environ 17 jours. Le salaire, payé en argent, est de 2 fr. par jour. Les ouvriers qui dirigent le travail sont payés suivant le tarif général de la profession à laquelle ils appartiennent. La durée du séjour ne peut dépasser 20 jours. Le nombre des assistés a suivi depuis la fondation une progression marquée :
En 1892-93 il a été reçu 1.007 hommes
Ces derniers ont fourni 16.908 journées à leur sortie 1ls ont été placés de la façon suivante: 37 0/0 à cause de leur âge, de leurs infirmités ou de leur santé ont été envoyés dans des asiles spéciaux ; 24 0/0 ont disparu ; 1 0/0 ont été rapatriés ; enfin, 38 0/0 ont été placés (1). Ces chiffres sont très satisfaisants et montrent que l’œuvre des hommes ne donne pas de moins bons résultats que celles
des femmes.
1. Renseignements fournis par l'Office central des institutions charitables. V. aussi le rapport de M. J. de Poligny au congrès international d’assistance, Genève, 1896, sur les sociétés d'organisation de charité.
d x] L ASSISTANCE PAR LE TRAVAIL MODERNE EN FRANCE 369
En somme, les trois branches de l’œuvre ont assisté ensemble, en 1895-96, 5.308 personnes se répartissant ainsi :
Travail à domicile. . . 147 femmes 42.574 fr. de salaire
Hospitalité du travail . 3.316 » 71.854 fr. »
Maison de travail . . . 1.245 hommes 33.976 fr. (4) » 5.308 148.404 fr. »
Plus de 5.000 personnes recueillies et secourucs avec 190.000 fr. de salaires, tel est le bilan de l’œuvre. Ce résultat nous prouve sa vitalité, sa remarquable efficacité, en même temps qu'il nous révèle l'importance de ses ressources. M. de Pulligny nous indique les principaux versements qui ont permis cette fondation, en dehors des souscriptions ordinaires qui varient de 10 fr. à 300 fr.