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L'AUMÔNE

L’aumône est la forme la plus primitive, la plus simpliste de l’assistance. La vue d’un homme dans la misère nous émeut, notre sensibilité nous pousse à lui donner, pour atténuer ses souffrances, un peu ; de cet argent qui lui permettra de se procurer le strict nécessaire qui lui manque. Malheureusement cette manifestation si spontanée de notre charité ne produit pas toujours, en toutes circonstances, d'aussi heureux résultats ; il est même une foule de cas où elle entraîne à sa suite les conséquences les plus fâcheuses.

L’aumône est faite, le plus souvent, sous forme de don pécuniaire; mais beaucoup des personnes charitables qui distribuaient ainsi des secours, se sont vite aperçues de leur erreur. L’argent allait, le plus souvent, entretenir la fainéantise d’incorrigi-

1. De l'assistance privée en droit romain, A. Lot, thèse de doctorat en droit, Paris, 1895, T. 38,

bles paresseux et enrichir le marchand de vin (1). L'aumône en argent ne réussissant pas, on eut recours à l’aumône en nature (2). Les personnes

4. En voici un exemple entre mille. Lors de son dernier voyage à Paris, le tzar Nicolas IT avait fait remettre une somme de 100.000 fr. pour les pauvres. On décida de distribuer 2 fr. à 50.000 miséreux de la capitale. Pour se procurer le numéraire nécessaire à ces distributions, on allait faire chaque soir de la monnaie chez les marchands de vin de chaque quartier; or c’étaient toujours les mêmes pièces qui revenaient pour la distribution. Ce fut du moins la constatation que l’on fit dans un des bureaux où l’on avait eu soin de rayer toutes les pièces qui étaient données.

2. Les méfaits de ce genre d'aumône distribuée: inconsidérément, n'étaient pas moins nombreux autrefois qu’aujourd’hui. Barthelemy de Laffemas s’efforçait de montrer à ses contemporains la faute qu'ils commettaient en faisant aveuglément de pareils dons. « En premier lieu, dit-il, par exemple, les aumosnes qui se font en bonnes maisons et grosses cuisines, attirent les gueux, gueuses, putains et maquerelles, receleurs et receleuses qui sont cause de plusieurs larcins : et de la desbauche des serviteurs et chambrières, et même des enfants des maisons, attendu qu’on les retire la nuict dans les estables et autres lieux écartés, chose qui doit être en horreuret qui estcommune et principalement aux bonnes et grosses villes. Outre qu’icelles maquerelles et gueux, soubs prétexte de gueuserie, attendent aux portes des maisons pour maquerelages et jusques au-devant et dedans les Eglises, aux coing des rues-et ailleurs pour donner le mot à telles méchancetez si fréquentes en toutes parts. N'est-ce pas aussi ce qui engendre les petits enfans à la gueuserie qui ne veulent pas faire autre vocation si ce n’est à couper des bourses, et servir aux meschants la nuict à voller les maisons et autres vices? Voilà à quoi servent les restes des dictes grosses cuisines. » Il conseille de donner, au contraire, ces aliments aux « pauvres honteux qui sont en si grand nombre et n’osent aller mandier ni gueuser, mais plutôt meurent de faim et pauvreté. Comme ceux qui sont chargez de jeunes filles et enfants qu’ils ne peuvent nourrir : dont plusieurs la nécessité les contrainct à mal faire, mesme que beaucoup sortent de bonnes maisons et familles qui se trouvent en

qu'une telle expérience avait éclairées,ne donnèrent plus de numéraire, mais du pain, des vêtements, des layettes, etc. (1). Elles espéraient du moins que sous cette forme, le pauvre ne pourrait abuser de l’aumône ; mais elles se trompaient encore.ll existe des revendeurs spéciaux qui se chargent d'acheter tous ces objets à bon compte, souvent ce sont les marchands de vin eux-mêmes qui les échangent contre les produits de leur boutique (2).

Devant l’échec de ce système, on eut recours à un nouveau procédé, celui des bons de nourriture ou de couchage. Comme le service n’est rendu qu'au moment même où il est ulilisé, 1l semble certain que le bienfait ne sera pas perdu. Si le pauvre ne veut pas se servir du bon pour le but qui lui est assigné, 11 n'en pourra retirer aucune valeur puisque c’est un simple morceau de carton. Mais c'était encore là, l'expérience l’a prouvé, une nouvelle

nécessité. C’est là où la charité doibt estendre; et leur faire part des restes des dictes grosses cuisines. » Barthelemy de Laffemas, L'incrédulité ou l'ignorance de ceux qui ne veulent cognoïstre le bien et le repos de l Éstat et veoir renaiïstre la vie heureuse des François, Paris, chez Jamet et Pierre Mettayer, 1600. Quatrième advertissement, Du commerce faict sur le debvoir de l’aumosne des pauvres, dédié aux riches et amateurs de bien public.

1. Il existe une œuvre bien touchante organisée par des jeunes filles protestantes, et ayant pour but de donner des . fleurs qui égayeront le logis du pauvre. Ces fleurs sont vendues fréquemment par les petits enfants qui vont ouvrir la nuit les portières des voitures aux noctambules des boulevards.

2. Des fermiers ou des marchands de chevaux achètent assez souvent, pour nourrir leurs animaux, le pain que les pauvres sont arrivés à accumuler dans leurs besaces.

erreur. Voici comment nous l'explique M. Maxime du Camp :

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€ Autrefois les mendiants ne recevaient les bons de fourneaux qu’en rechignant ; ils grommelaient que voulez-vous que je fasse de ce morceau de carton ? Donnez-moi deux sous, j'aime mieux cela ». Aujourd’hui ils se sont fort radoucis et ils acceptent volontiers car ils en font le tralic. Quand un de ces malingreux a réuni trente bons, représentant pour celui qui les a achetés, une valeur de 3 francs et au moins une valeur double pour celui qui voudrait les utiliser correctement, il va les vendre à des marchands de vin, connus dans [e monde de la gueuserie pour en faire marchandise. Trente bons sont payés couramment seize sous, plus un double petit verre d’eau-de-vie d’absinthe ou de verjus. L'affaire n’est pas mauvaise pour le marchand de vin chez lequel les 80 centimes sont généralement dépensés et bus ; en outre, il envoie chercher la nourriture par.différentes personnes ou à différents fourneaux, afin de ne pas éveiller les soupçons ; il la craccomode» et la sert à bon prix aux cochers de voitures de place, car leur cabaret est presque toujours voisin d’une station de fiacre. C'est de l'argent placé à gros intérêts: les trente portions achetées par eux seize sous sont revendues 30 centimes chacune ; et c’est ainsi sans le soupçonner que la charité parisienne enrichit certains débitants de boissons » (1).

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