Turgot, Constitution des ateliers de charité, p
« ple, ce n’est point pour lui-même que souffre « l’homme de journée, l’ouvrier, le manœuvre; ses « salaires, s’il était dégagé de tous liens, suffiraient « pour le nourrir : ce sont sa femme et ses enfants « qu'il ne peut soutenir, et c’est cette portion de la € famille qu'il faut chercher à occuper et à salarien» CL);
Dans toutes les grandes tentatives faites pendant le courant de ce siècle pour procurer de l’ouvrage aux «sans travail », on ne s’est pas suffisamment inspiré de cette conception économique qui aurait pourtant pu donner de très bons résultats.
Sans entrer dans la discussion de la théorie très complexe qui consiste à savoir si le gain de l’homme doit être suffisant pour nourrir sa famille, ou si chacun doit être indépendant et gagner ce qui est nécessaire à son existence propre, il est pourtant permis de constater que dans des périodes particuhèrement critiques, tout le monde, sans exéeption, doit donner son maximum d'effort pour obtenir par son travail les subsistances qui Iui sont nécessaires. À plus forte raison, dans les familles dépourvues de leur chef naturel, est-il indispensable que les femmes, et même dans une certaine mesure les enfants, se mettent au travail avec courage dès qu’on peut leur en fournir. C'était à procurer du travail à chacun selon ses forces et ses capacités, que tendirent tous les efforts de Turgot. |
1. Turgot, Mémoires sur les moyens de procurer, par une augmentation de travail, des ressources au peuple de Paris, dans le cas d’une augmentation dans le prix des denrées, mai 1775, t. II, p. 451.
Il organisa une série de travaux que l’on peut grouper en trois catégories principales :
1° Travaux faciles;
2° Travaux difficiles mis en entreprise ;
3° Travaux à domicile.
1° Travaux faciles. — Il fut nécessaire de catégoriser suivant le degré de difficulté, les diverses occupations et leur rémunération. Pour les routes, par exemple, qui occupaient une place importante parmi les travaux à entreprendre, Turgot divisa en deux groupes les chantiers qu'on devait établir.
D'une part pour les sections planes qui exigent seulement le creusement des fossés latéraux et le remblai de la chaussée en pierre, il acceptait tous les bras qui se présentaient, si débiles ou si inexpérimentés qu'ils fussent. Les femmes et les enfants étaient munis de paniers et chargés d’aller chercher des pierres ; ils étaient ainsi destinés à être les auxiliaires utiles des travailleurs plus robustes.
2 Travaux difficiles. — D'autre part, il existe dans la création des voies de communication, des parties plus compliquées, qui exigent une direction technique et une capacité professionnelle que ne pouvaient posséder, ni les propriétaires bénévolés qui se chargeaient de surveiller les ateliers de charité, ni les êtres débiles et peu expérimentés qui y travaillaient. Afin d’éviter les malfaçons coûteuses et même dangereuses pour la sécurité des nouvelles voies, Turgot décida de mettre les travaux à l'entreprise.Le but philanthropique était encore atteint puisqu'on créait par le fait même de l'ouverture de
ces travaux, de nouvelles demandes de bras ; et par ailleurs l’habileté dans la direction et le sélectionnement dans la main-d'œuvre, était plus efficacement assuré que si l’on s’en était remis pour ce soin aux représentants de l'Etat ou à ceux des bureaux de charité. Les meilleurs travailleurs devaient donc être choisis et employés à cette besogne; s’ils n’y trouvaient pas de place, on les embauchaïit aux ateliers de charité dans les conditions que nous expliquerons plus loin.
3° Travaux à domicile. — Tandis que les hommes avaient en dehors des travaux privés dont Turgot avait cherché à susciter la création, les deux sortes de débouchés que nous venons d'indiquer, les femmes et les enfants étaient moins bien partagés, et les quelques travaux auxquels 1ls pouvaient prendre part étaient peu en rapport avec leur nature et leur capacité ; ils encombraient les ateliers de charité et n’yétaient pas d’une grande utilité.
Pour éviter ces inconvénients on organisa la distribution du travail à domicile. Des fonds spéciaux étaient alloués pour être consacrés à l'achat des matières premières, telles que filasse, fil à dentelle, etc., destinées à être mises gratuitement à la disposition des personnes sans travail. Il suffisait pour les obtenir d’attestations d’honnèêteté délivrées par le curé de l'endroit. On avait pris d’ailleurs la précaution de ne livrer ces matières que par « petites parties », car « un ouvrier à qui on confierait € une plus grande quantité de matières serait tenté « de les vendre et d’en détourner le prix à son pro-
« fit » (4). Des rouets étaient prêtés aux personnes qui en manquaient, et même on apprenait à filer à celles qui ne savaient encore le faire.
Une fois le travail fait, il devait être rapporté. La matière première était estimée au prix coûtant, et la matière ouvrée « un peu au-dessus du: prix ordinaire » ; la différence, était remise à l’ouvrière. Une fois le salaire payé, on fournissait un nouveau lot de matières premières, de telle façon que le travail pouvait être continué sans interruption.
En outre, pour ôter d’une façon plus complète tout prétexte à ceux qui voudrâient spéculer sur la misère du peuple pour acheter la main-d'œuvre au rabais, Turgot avait décidé que dans le cas où l’ouvrier pourrait se croire lésé dans l'estimation de son travail, on lui laisserait « la liberté de remporter : « son ouvrage et d’aller le vendre ailleurs ; néan- « moins en rapportant au bureau la valeur de la « matière première qui avait été avancée » ; ce qui ne l’empêchait pas” de pouvoir obtenir un nouveau lot d'ouvrage à faire.
La question de la nature des travaux à effectuer et de leur rémunération n’était pas la seule difficulté à résoudre ; il s’agissait encore de déterminer comment se ferait en pratique le recrutement des travailleurs, et comment seraient organisés le fonctionnement matériel et la discipline des ateliers. Voici comment on opéra. La liste des personnes dignes de recevoir des secours était presentée par