SECTION I
L'œuvre du Comité de mendicité
Aussitôt que la Révolution eût éclaté, un des premiers soins de l’Assemblée nationale fut de nommer un Comité de mendicité (1) chargé d'étudier toutesles questions concernant la misère générale, et de pro. poser les mesures les plus propres à en assurer le soulagement. Inspiré par la plus sincère philanthropie, le Comité se mit à l’œuvre avec une ardeur d’autant plus grande que les maux qu'il avait à guérir étaient plus pressants. De nombreux rapports furent rédigés par ses membres et notamment par son président de La Rochefoucauld-Liancourt : tous témoignent d’une ardente sympathie pour la misère et d’un désir sincère d’y porter remède. Les critiques que porte le président du Comité sur les institutions d’assistance existantes sont presque
4. Le « Comité pour l'extinction dela mendicité » était ains composé : MM. de La Rochefoucauld-Liancourt, président ; Massieux, curé de Cergy, prieur, Coulmiers, abbé d'Obbécourt, de Cretat, Guillotin, David, curé, l’évêque d’Oléron, l'évêque de Rodez, Bauce de Vienzac, de Virieux.
Marcel Lecoq 7
toujours justes, et nous montrent les réformes urgentes qu'il eût été nécessaire d’y apporter.
Malheureusement son esprit n’est pas suffisamment pratique, il voit clairement le but à atteindre, il indique quelle direction il faut suivre pour y arriver, mais il ne se préoccupe pas suffisamment des difficultés à vaincre, et dans sa généreuse impatience de voir aboutir ses bienfaisantes réformes, 1l s'irrite contre ceux qui se heurtent aux obstacles du chemin.
Les rapports de La Rochefoucauld devraient pourtant être tous lus par les personnes qui s'occupent des questions d'assistance ; jamais jusqu'à cette époque (et rarement depuis) cette matière n'avait été étudiée avec autant de soin, de désintéressement et de hauteur de vues. Si dans l’ardeur de leur zèle, les membres du Comité ont été parfois entraînés à prendre leurs désirs pour des réalités, la cause en était dans leur manque de cetteexpérience des hommes et des choses, qui est un si puissant contrepoids pour les esprits trop portés vers l'idéologie. D'ailleurs, en comparant leur divers écrits on s’aperçoit que bien souvent l'expression a dépassé leur pensée ou qu'ils ont été entraînés par le flot des idées nouvelles plus loin qu’ils ne l’auraient voulu ; plus d’une fois ils durent se contredire pour revenir à des théories plus facilement praticables : en voici un exemple.
Une des grandes revendications de la Révolution dont le Comité de mendicité était chargé d’assurer la réalisation pratique était le droit a l'existence. Or voici comment il était défini dans le plan du tra-
vail du Comité : « Le devoir de la société est « de chercher à prévenir la misère, de la secourir, d’of- « frir du travail à ceux auxquels il est nécessaire pour « vivre, deles y forcer s'ils yrefusent,enfin d’assister « sans travail, ceux à qui l’âge ou les infirmités ôtent «tout moyen de s’y livrer. Tel est le sens qui est « donné à cet axiome politique que tout homme a droit «à sa subsistance, et à celte vérité incontestable que «la mendicité n’est un délit que pour celui qui « la préfère au travail » (1). A
La définition affaiblit singulièrement la partie du droit à la subsistance qu'elle transforme en « un de- «voir pour l'État de chercher à prévenir la misère, de la « secourir ». |
Les contradictions entre les termes et leur définition, entre le principe et l'application ne sont pas rares dans l'œuvre du Comité. Dans le premier rapport, La Rochefoucauld revient sur le droit à l’existence joint à l'obligation du travail pour les valides. « Sicelui qui existe, dit-il, a le droit de dire à la société : Faites-moi vivre, la société a également le droit de lui répondre : Donne-moi ton travail » (2). Peut-on croire que l’auteur de ces lignes ait une confiance bien éclairée dans l'utilité et l'efficacité de la revendication qu'il proclamait, quand il écrivait quelques semaines plus tard, dans son quatrième rapport. « Ce n’est paspar des moyens privés, indi-
4. Plan de travail pour l'extinction de la mendicité présenté à l’Assemblée nationale en conformité de son décret du 21 janvier, par M. de Liancourt, député de Clermont en Beau-
voisis, Paris, imprimerie nationale, 1790.
2. Premier rapport du Comité de mendicité, Paris, Imprimerie nationale, 1790, p. 1.
« viduels qu’an grand Etat peut donner du travail «à ceux deces membres quien manquent. À cet « égard les tentatives ruineuses pour le pays, désas- «treuses pour les entreprises particulières et tou- « jours impuissantes n’auront pour effet que d'entre- « tenir dans la classe indigente, la dangereuse idée «que le gouvernement doit la débarrasser de l'inquié- « tude, et de l'activité nécessaire pour assurer sa subsis- « tance; elle sera plongée dans la fainéantise, dans « l’imprévoyance, dans la misère qui en est la «suite el dans le vice que nécessairement elle « entraîne » (1).
Il ne semble pas qu'il soit utile d’insister davantage sur de pareilles contradictions (2) qui seraient inexplicables, si on ne tenait compte du manque de pondération et d'esprit de suite qui régnait à cette époque, et de la facilité avec laquelle on proclamait en théorie des droits naturels et qu’on les méconnaissait en pratique suivant les circonstances. Il fallait que chacun surenchérit toujours sur ses prédécesseurs ou sur ses rivaux pour ne pas sembler réactionnaire devant l’opinion. Dans le domaine de la spéculation on allait très loin, dans la pratique on était ramené à de moins grandes ambitions par la nécessité, par la réalité des faits.
1. Le passage suivant n’est pas moins probant : «nous osons « dire que quand l'Etat pourrait à chaque instant fournir du € travail au désir individuel de ceux de ses membres qui lui « en demanderaient, ce qui est démontré sans possibilité, « l'intérêt public s’opposerait à cette institution ». Quatrième rapport, p. 84.