En voici quelques exemples
Le règlement municipal du 11 novembre 1789 commençait en ces termes :
« Le département des travaux publics... instruit... des abus « qui n’ont que trop longtemps régné dans les précédents « ateliers et désirant, pour les faire disparaître, établir et « maintenir le bon ordre et la subordination parmi lés « ouvriers... », et malgré les mesures prises, la situation ne se modifie pas, car le règlement du 24 septembre 1790, tout aussi sévère, commence par ces considérants : « La munici- « palité de Paris, instruite des abus qui, malgré sa surveil- « lance et celle de ses préposés, se sont introduits dans les « ateliers publics, voyant avec peine que l'exécution de ses « précédents règlements a été négligée et que la plupart des « ouvriers induits en erreur par des gens mal intentionnés se « croyant dispensés de travailler parce qu’ilsregardent comme « une dette ce qui est, et ne peut être, que le salaire de leur « travail, etc... »
Les considérants qui précédaient le décret du 31 août 1790 n'étaient pas de meilleure augure : « L'Assemblée nationale considérant combien il importe que les ateliers publics ne
gadés, Bailly, le maire de Paris, se contenta de cadres très larges et d’un petit nombre de surveillants. L'article premier du règlement du 11 novembre 1789 fixait à 200 le nombre des ouvriers travaillant dans le mème atelier ; ils étaient partagés en deux divisions de cent hommes chacune. L'atelier était dirigé par un chef, deux sous-chefs, deux piqueurs et par un contrôleur chargé de la surveillance générale. II élait composé d'hommes de toutes provenances et de toutes conditions. Il suffisait pour y ètre admis d'être âgé de 16 ans au moins et d’être domicilié dans la ville de Paris ; or, il était facile d'obtenir d'un logeur complaisant une attestation de résidence qui permettait d'obtenir le certificat de domicile (1).
Ilest vrai que Bailly avait pris quelques mesures rigoureuses grâce auxquelles il espérait maintenir l'ordre et la discipline ; mais leur sévérité fut loin d’avoir l'efficacité qu'il espérait, elles n'aboutirent qu'à gèner, à vexer tous les ouvriers, sans en imposer aux paresseux et aux perturbateurs. Ainsi, le paragraphe XVI du règlement était ainsi conçu :
« La paye ne se fera que tous les samedis au soir et aucun ouvrier ne pourra exiger d'à-compte dans le cours de la semaine. »
Si Turgot avait pris une mesure analogue, il avait
soient qu'un secours accordé à ceux qui manquent véritablement de travail... que les secours ne soient préjudiciables ni à l'agriculture ni aux manufactures et ne deviennent une sorte d'encouragement à l'imprévoyante et à la paresse, a décrété ce qui suit. »
1. Les brigades des ateliers de Turgot ne comprenaient que à à 12 hommes sous la surveillance d’un chef connu de tous, et responsable de leur conduite et de leur travail.
du moins pris la précaution de faire distribuer à tous les travailleurs les vivres dont ils avaient besoin dans le cours de la semaine, c’est ce que Bailly avait négligé de faire. Il était pourtant facile de prévoir le danger qu’il y aurait à priver les ouvriers de toutes ressources pendant la première semaine de leur travail, alors que le pain leur manquait. Pour assurer la présence des ouvriers pendant toute la journée, le mème règlement prescrivait quatre appels par jour, mais cette mesure, pas plus que les précédentes, n’aboutit au résultat cherché ; partout, le travail et la discipline laissaient à désirer (1).
1. Des doléances parvenaient de tous côtés à l’Assemblée nationale sur le fonctionnement du décret du 20 mai 14790.0n se plaignait en même temps du règlement municipal du 41 novembre 1789. Une note du 18 août nous montre que « les « députés de la section Sainte-Marguerite sont venus déposer « au comité leur crainte sur le grand nombre d'ouvriers qui « abandonnentles ateliers pour venir demander dutravail dans « ceux de secours, ils appréhendent que leur nombre devienne « si considérable qu’on ne puisse être maître de les contenir » (Extrait Archives nationales, AFx 115 fol. 282).
Un rapport fait à l’Assemblée nationale au nom du Comité de mendicité, par M. Massieu, curé de Cergy, nous fait entrevoir une situation tout aussi inquiétante. « Si le nombre des « mendiants a diminué, dit-il, celui des ouvriers indigents et « sans travail s’est accru d’une manière onéreuse pour le « Trésor national et peu favorable au maintien de l’ordre » (Archives nationales, minute F!5 936). Il constate, en outre, l'impossibilité où l’on s’est trouvé d'appliquer entièrement le décret du 30 mai. Le curé de Cergy en rend responsable les circonstances qui n’ont pas permis la réalisation de ces projets et aussi l’Assemblée nationale : (Nous nous contenterons « d’observer, dit-il, que les circonstances n’ont guère permis « d’adapter dans l'organisation des ateliers, les principes que « votre Comité vous a déjà présentés et que vous avez vous- « même approuvé par votre décret du 30 mai. » C'était contre certaines dispositions de ce décret que Necker s'était élevé avec raison.
Devant les défauts toujours plus graves qui se révélaient au sein des ateliers de secours, l’Assemblée nationale avait décrété, le 31 août 1790, la réorganisation de tous les ateliers sur des bases nouvelles.
On prescrivait la fondation d'ateliers de deux espèces différentes : dans les uns, on recevrait les valides qui travailleraient à la tâche ; dans les autres, les hommes d’une capacité de travail inférieure seraient admis, et ils seraient payés à la journée. Le salaire devait toujours être au-dessous du cours normal.
Le nouveau décret réalisail une sérieuse amélioration sur ce qui avait été précédemment fait ; la municipalité de Paris se mit, elle aussi, en mesure de l'appliquer utilement. Elle fit, en conséquence, le règlement du 24 septembre 1790, dont nous avons déjà signalé les considérants. On en revenait aux principes de Turgot. L'unité qui servait de base à l’organisation, au lieu d’être la division comprenant 100 hommes, était la brigade ne comptant que 20 ouvriers. Les chefs devenaient plus nombreux et mieux hiérarchisés. Les inspecteurs généraux, les contrôleurs, les inspecteurs des chefs, les piqueurs, avaient des attributions neltement définies pour maintenir l’ordre et la discipline et assurer la bonne exécution du travail, On créa des inspections (5 ateliers), des ateliers (3 brigades) et des brigades (20 hommes); en outre, il devait être installé des ateliers de correction destinés à tous ceux qui, n’obéissant pas à leurs chefs, seraient une cause de trouble, de scandale ou d’oisiveté dans les ateliers.
Les sérieuses améliorations réalisées dans le règlement n’aboutirent malheureusement pas dans la pratique à l’action bienfaisante qu’on pouvait en espérer (1). Deux principaux facteurs en étaient surtout la cause, en dehors du mauvaisrecrutement du personnel, qui rendait presque impossible toute organisation stable, pacifique, laborieuse et disciplinée. En première ligne, il faut placer le défaut de travail. On manquait d'occupation à fournir à ces 27.000 individus inscrits aux ateliers de la capitale, bien que les ateliers fussent beaucoup plus nombreux et importants qu’ils ne l’étaient en province ; mais c'était encore-tout à fait insuffisant pour donner satisfaction à la foule toujours grossissante des ouvriers qui demandaient à entrer dans les ateliers. On improvisait des travaux de tous les côtés, curage et réfection des quais de la Seine, construction de l’édifice Sainte-Geneviève, démolition de la Bas-
4. Dans un rapport adressé au Directoire du département de Paris, touchant l’état des travaux de secours (16 novembre 4791). M. Garnier rappelait « les ateliers de fainéantise qui ont trop longtemps affligé vos regards dans toutes les avenues de la capitale. Cette institution funeste, l’une des plus grossières erreurs de la bienfaisance, en offrant une prime à la paresse et à l’effronterie tendait à avilir le travail et à décourager l’indigence laborieuse. L’aumône déguisée sous le nom de salaire était demandée sans pudeur et acceptée sans reconnaissance ; cette émulation salutaire qui alimente le goût du travail, s’éteignait journellement; les ateliers des manufactures étaient déserts, la langueur de l'industrie préparait la ruine du commerce, et la plus pure substance de contribution du peuple alimentait par des foyers d’or ce foyer de corruption et de misère. Enfin, un décret du 16 juin détruisit entièrement ce fléau ». Archives nationales, Seine 13 fol. 24, v° Extrait du procès-verbal des délibérations du Conseil général du département de Paris.
tille, etc.; on se décida à envoyer quelques groupes à Dieppe et dans l’Yonne pour creuser des canaux. L’encombrement existait toujours : les ouvriers admis dans les chantiers, trop nombreux, se gênant les uns les autres, s’encourageaient à la paresse et ne travaillaient pas, tandis que beaucoup d’autres restaient à la porte. Les ouvriers avaient d’ailleurs intérêt à ce que les travaux ne fussent pas trop rapidement menés à bonne fin, car on avait bien de la peine à organiser de nombreux chantiers et ceux auxquels ils étaient attachés, une fois terminés, 1l n’était pas sûr qu’on puisse en ouvrir d’autres.
La plupart des ouvriers n'ayant pas le désir de travailler, aucun n’ayant intérêt à l’achèvement de la tâche, il aurait fallu une discipline bien sévère pour exiger d'eux un effort continu. Et cette discipline ne pouvait exister étant donné la composition des cadres. Telle est la seconde raison pour laquelle le règlement du 24 septembre ne pouvait amener les améliorations qu’on devait en attendre.
La façon dont le personnel de direction était chois; laisse à penser comment il était composé. Pour le recruter, on avait prescrit de choisir parmi les personnes sans travail qui se recommandaient par leur capacité ou par les services rendus à la Révolution, et il est fort à croire que la seconde qualité suppléait le plus souvent à la première. Prendre des révolutionnaires pour calmer les esprits, maintenir Ja discipline et organiser le travail dans un milieu trop enclin par sa nature même à la paresse et à la rébellion, était assurément téméraire de la part du gouvernement qui avait l'intention de maintenir et de
perfectionner, au milieu du calme, l'état de choses existant.
Quel intérêt les piqueurs, les chefs et les inspecteurs avaient-ils à exiger que le travail soit exactement fait? Beaucoup étant, par définition même, des révolutionnaires avérés, ne désiraient, en aucune manière, calmer l’effervescence favorable à la réalisation de leurs projets; et le meilleur moyen pour eux de faciliter l’échauffement des esprits était de laisser les hommes en groupes et sans occupation. Mais en admettant même qu'ils n'eussent pas d'aussi noirs desseins, les chefs avaient-ils la possibilité de se faire obéir? La population des ateliers était trop hétérogène, trop changeante, pour qu'on püt obtenir et conserver sur elle un ascendant utile. Beaucoup de mendiants, de vagabonds, de paresseux de toute espèce, venaient s’embaucher dans les ateliers, puisqu'il était notoire qu’on y gagnait de l’argent sans rien faire. Il était presque im) possIble de commander, de diriger de pareils éléments à moins d’avoir à sa disposition des mesures sérieuses d’intimidation et de répression ; or, l'autorité n’osait niagir, ni même manifester trop ouvertement ses volontés, car il arrivait souvent que les chefs qui usaient de ces moyens étaient menacés, molestés par leurs hommes; et comme ils étaient le plus souvent sans défense vis-à-vis d'eux, ils avaient pris
le parti de laisser faire et de ne pas accomplir, eux aussi, leur besogne de contrôle. On en arriva de la sorte à proposer de diminuer le nombre et les attributions des surveillants que le nouveau règlement
du 24 septembre 1790 avait augmentés. Comme ils Marcel Lecoq Qi
ali | TROISIÈME PARTIR
ne faisaiént rien, leur présence devenait inütile, etil valait mieux faire l'économie de leur traitement. Un mémoire dutemps nous le dit en termes formels: « L'expérience et la clameur publique viennent. « démontrer d’üne manière invincible que cinq « employés qui dirigent des ateliers mal surveillés « né font qu'ajouter cinq fainéants aux 200 ouvriers « qu'ils conduisaient. » On y demandait én même temps la diminution dü nombre des contrôleurs, « car tous lesabus qui existent en ce moment dans « cetle entreprise viennent presque tous de l’inexac- « Litudé éxtiême qu’ils mettent à rémplir les fonc- « lions intéressantes qui leur sont confiées » (1). Uñe semblable population, dirigée de telle façon, devait 8e porter aux pires excès pour le moindre prétexte. En attendant les sanglantes journées qui dévaient se produiré peu de tenips après, des déprédations de toutes Sortes étaient fréquemment comnises par des bändes dé travailleurs de ces ateliers, soit dans les Cimpäghés, Soit même dans Îles villes. Dans lés décüinents si intéressants publiés par M. Tüetey, nous retrouvons constamment des lettres de Bailly à Lafayette, où au ministre de la guerre, leur signalant des pillagés commis, 6u sur le point d'être exécutés. Tantôt c'est une maison de Vaugirard, qui est misé à sac, c'est le palais Bourbon ét la maison de Béaüniarchais qui sont menacés, tantôt la populace veut s’en prendre à des ‘ateliers,
1. Mémoire sur les âteliers de chârité établis à Paris ou dans les environs, par M. Smith, 16 avril 4791: Tuetey, L'assistance publique à Paris pendant la Révolution, publication de la ville de Paris, 1895, t. IE, p. 184.
comme à la manufacture de glaces. Les troupes peuvent à peine suffire aux réquisitions incessantes ; leur secours est demandé de tous côtés pour protéger les villes où des ouvriers de Paris sont envoyés.
Quand une localité est menacée de recevoir un contingent parisien pour exécuter des travaux, les réclamations, les demandes de secours ne cessent de se produire. On sait par avance à qui on va avoir atfaire. Dès que la garnison n’est pas assez nombreuse pour les tenir en respect, ces prétendus ouvriers semblent tenir à justifier leur réputation, en pillant et en bouleversant le pays.
On forme le projet de créer un grand atelier à Dieppé pour le éreusement d’un canal : aussitôt cette ville envoie des députés chargés d'exposer les alarmés qu'uné telle nouvelle a causées parmi la popüulation qui craint une insurreclion (1). Aux environs de Paris de nombreux dégâts sont commis däns les vignes des lerritoires de Vincennes et de Charonne, on demande la protection de la garde nationale.
Mais c’est surtout dans l'Yonne que lès demandes de secours se font les plus pressantes. De nombreux ouvriers de Paris y avaient été envoyés pour travailler au Canal de Bourgogne et le ministre ne péut atriver à satisfaire les demandes de renforis qui lui sont adressées (2).
La municipalité de Saint-André de Cubzac prend un parti plus radical. Elle prie Bailly de ne plus dési-