LIBERTÉ, ÉGALITÉ, FRATERNITÉ
« Citoyens, Travalleurs !
« La commission du gouvernement, instituée pour préparer la solution du grand problème qui vous intéresse, s’étudie à remplir sa mission avec une infatigable ardeur, mais quelque légitime que soit votre impatience, elle vous conjure de ne pas faire aller vos exigences plus vite que ses recherches.
« Toutes les questions qui touchent à l’organisation du travail sont complexes de leur nature. Elles embrassent une foule d'intérêts qui sont opposés l’un à l’autre sinon en réalité, du moins en apparence. Elles veulent donc être abordées avec calme, et approfondies avec maturité. »
« Trop d’impatience de votre part, trop de précipitation de la nôtre, n’aboutirait qu’à tout compromettre (1). »
Tous les gouvernements les uns après les autres auraient pu parler ainsi en conjurant les ouvriers de ne pas exiger trop rapidement la réalisation de leurs revendications. Heureusement cette fois l'appel fut entendu et les ouvriers demeurèrent tranquilles.
Les appels au calme se multipliaient d’ailleurs de tous côtés ; même les organes les plus avancés de la presse parisienne protestaient contre les actes de vandalisme qui pourraient être commis et encou-
4, Moniteur du 5 mars 1848,
rageatent les bons ciloyens à ne pas prendre part à des manifestations bruyantes et inutiles (1).
Le gouvernement provisoire s’efforçca de prendre des mesures qui assurässent du travail et du pain aux ouvriers. Le 9 mars paraissait un décret établissant un bureau gratuit de renseignements dans chaque mairie de Paris. Déjà quelques chantiers publics avaient été ouverts, notamment pour le nivellement de la place de l'Europe (1.500 ouvriers), pour des terrassements quai de la Gare (500 ouvriers), pour le redressement de la route nationale passant par Courbevoie (800 ouvriers).
De son côté le ministère de la guerre ne resta pas inactif ; il organisa au Champ-de-Mars, sous la direction du génie, un vaste atelier pouvant contenir 2.000 travailleurs et qui en comptait 6.000 au 18 mai, époque à laquelle ce chantier rentra sous l'autorité du bureau central des travaux publics. Buchez, un des adjoints au maire de Paris, dans un discours adressé aux ouvriers, raconta l’histoire de la création de cet atelier : « Nous étions, disait-il, préoccupés de la situation des ouvriers qui étaient sans ouvrage ; nous étions aussi nous autres sans argent, et cependant, quand les hommes ont faim on ne peut pas ne pas leur donner à manger.
D'un autre côté nous vous avions offert, vous Île savez, 1 fr. 50 par jour, comme à la garde nationale mobile ; mais un grand nombre d’entre vous ont répondu: « Nous ne voulons pas recevoir l'au-
4. V. notamment Le Représentant du peuple, journal quotidien du travailleur, 29 février 1848, 16 mai, etc.
« mône, nous voulons du travail »; nous avons trouvé cette demande juste et noble et il nous a semblé que nous devions y répondre.
« Un officier du génie, M. Baillemont, se trouvait alors dans notre bureau à la mairie; nous lui dîmes : « Connaissez-vous quelque travail dépendant du « ministère de la guerre qui puisse être réalisé « immédiatement ? » Il nous répondit qu’il devait y en avoir un. Il partit avec un bout de lettre, s'adressa au comité de la guerre qui jugea le travail possible et écrivit sa réponse sur le même papier, nous acceptons et tout cela fût fait dans la même journée. Le lendemain, les sapeurs du génie étaient sur le terrain, et vous-mêmes, citoyens les aviez bientôt suivis » (1). I était donc possible de créer rapidement de vastes chantiers de travail, quand on avait affaire à des hommes énergiques, intelligents et pleins de bonne volonté. Malheureusement ces qualités ne se rencontrèrent pas souvent dans la suite.
En province aussi, dès les premiers jours, on avait essayé de susciter de larges débouchés à la maind'œuvre ouvrière ; à Marseille, par exemple, la Chambre du commerce faisait des avances de fonds considérables pour que les travaux du port de la Joliette et du canal de Marseille, loin de se ralentir comme on le craignait, pussent être poussés le plus activement possible. |
1. Discours du citoyen Buchez, un des adjoints au maire de Paris, à la réception d’une députation des ouvriers de l’atelier national du Champ-de-Mars, venue pour remercier le gouvernement provisoire de lui avoir permis d'inaugurer solennellement l'arbre de la Liberté. Moniteur, 25 mars 1848,p.663.
Si l’on avait rencontré partout de semblables exemples de bonne volonté et de philantropie éclairée, que de souffrances que de malheurs, n’auraiton pas évités, quels succès n'aurait pas remportés la cause du travail ! Malheureusement, partout on se heurtait à des habitudes de routine, à une incurie, à une hostilité plus ou moins déguisée qui rendaient plus ingrate, plus aride encore la tâche de ceux qui avaient assumé la charge de la direction des ateliers.
Le ministre des travaux publics, M. Marie, avait envoyé le 14 mars une circulaire aux ingénieurs de l'Etat, leur mandant de rechercher les travaux susceptibles d’être rapidement commencés et de hâter l'ouverture de nouveaux chantiers, en simplifiant pour la circonstance, toutes les formalités administratives (1). Tout le monde ne se conforma pas à ces sages indications. Le corps des Ponts et Chaussées, par exemple, employait tout son zèle et son habileté à faire différer ou avorter les projets qui passaient par ses mains. Quand :l présentait lui-même des projets, ceux-ci étaient notoirement irréalisables ou avaient été déjà rejetés comme impraticables ou inutiles parle gouvernement : c'est ce qui faisait dire fort plaisamment à M. Boulage, le secrétaire général du ministre des travaux publics, «ils ne se pressent en rien, si ce n’est pour trouver obstacle à tout ».
Le ministre de l’intérieur Ledru-Rollin pressait les commissaires dans les départements de fournir de l'ouvrage à la classe nécessiteuse. « C’est ennoblir