Ibid., p. 156, t. II
encore amené d’autres réductions (1). Ces résultats fâcheux étaient le résultat de diverses circonstances qu'il eût été relativement facile de modifier : c'élaient, notamment, la nomination des brigadiers à l'élection, le manque d'efficacité de la surveillance des inspecteurs de la paye, et la facilité avec laquelle un ouvrier qui disait avoir perdu son livret, pouvait s’en procurer un autre (moyennant O fr. 50). Il dépendait de M. Thomas et de son administration d’y porter remède.
Quelques personnes ont été jusqu’à dire que de tels abus auraient bien pu persister par la volonté même du directeur. Il aurait craint de prendre des mesures trop sévères de nature à compromettre sa popularité, et de plus il aurait été bien aise de voir sa clientèle s’'augmenter.Dans cet ordre d'idées, nous sommes réduits à des conjectures, car il est bien difficile de savoir si des abus subsistent parce qu'on ne sait pas, ou parce qu'on ne peut pas les supprimer, ou parce qu'on ne veut pas les faire disparaître. Ce qui est certain, c'est que E. Thomas avait fait des efforts très réels, quoique insuffisants, pour modifier cet état de choses. Il avait notamment demandé l’aide d’un inspecteur des finances, pour parer à l’incorrection de la tenue des écritures ; et pour enrayer les nombreuses fraudes qui existaient dans le payement des salaires, il avait provoqué la création d’un corps d’inspecteurs spéciaux.
1. Rapport précité, fait par trois membres de la Cour des comptes, t. Il, p. 148 ; t. 1, p. 301. C’est à cause du peu d'activité qu’il mit à faire ce recensement que l’on accusa E. Thomas de vouloir augmenter le personnel des ateliers. Voir Déposition Trélat, ébid., t. I, p. 154.
A-t-il dépendu de lui que ces mesures réussissent ou non ? Nous n'oserions nous prononcer d’une façon catégorique. [l nous semble pourtant que la bonne foi et le désir de bien faire, sinon la compétence, out été très réels chez le directeur.
Par ailleurs, il paraît prouvé qu'E. Thomas prenait beaucoup de soin de sa popularité. Faut-il lui en faire un crime? N’avait-il pas déclaré, dès le début,qu'il comptait beaucoup sur l’influence morale pour maintenir l’ordre et la discipline dans les ateliers ? Seul au milieu de cette armée de travailleurs, il n'avait d'autre sauvegarde, vis-à-vis d'eux, que la sympathie qu'il pouvait inspirer. Îl suffisait d’un mécontentement, d’une sédition, pour que sa vie et celle du personnel qui lui était attaché pussent être mises en danger. Bien plus, en conservant du prestige aux yeux des ouvriers, de l'influence sur leur esprit, il pouvait éviter, non seulement aux ateliers, mais à Paris et au pays tout entier, des troubles, des émeutes, qui n’auraient fait qu'aggraver le mal dont tout le monde souffrait. Effectivement, dans toutes les manifestations plus ou moins brayantes qui eurent lieu pendant son administration, il déconseilla aux ouvriers d’y prendre part, et le nombre des absences aux ateliers ces jours-là fut insignifiant. Enfin sa révocation et les événements qui suivirent furent une preuve de l’heureuse influence qu’il exerçait et dont on se priva si malheureusement.
Aurait-il aspiré, comme ses ennemis l'ont supposé, à tourner au profit de son ambition person: nelle la popularité qu’il avait acquise? C'est ce qui
n’est nullement prouvé ou même fondé sur des présomptions sérieuses. C'eût été pourtant le seul motif plausible qui eût légitimé la façon violente et injuste dont on le révoqua. Nous allons rappeler dans quelles circonstances cet événement eut lieu.
M. Marie avait quitté le ministère des travaux publics et avait été remplacé par M. Trélat. Dès que ce changement fut opéré, le corps des ponts et chaussées fut fixé sur ses intentions bienveillantes à son égard,elt il voulut dès lorsse relever du discrédit où il était tombé précédemment. Il commença par faire évincer les intrus quiavaient pris des places qu'il se croyait être seul en état d’occuper dignement. Une fois M. Marie parti, il restait à faire disparaître M. E. Thomas. Une commission, chargée de faire une enquête sur les ateliers nationaux, rédigea un réquisitoire suffisamment éloquent pour que le ministre Jugeàt la disparition du directeur indispensable. On avisa à son remplacement par un ingénieur des ponts et chaussées, le rapporteur de la commission, M. Lalanne (27 mai).
Malheureusement on craignait que la révocation de M. Thomas ne semblât un véritable coup d’état dans les ateliers: il fallut agir avec prudence et voici comment on opéra,
M. Thomas fut appelé un soir chez le ministre, On l’obligea d’y écrire séance tenante sa démission, Puis on le fit partir immédiatement en poste à Bordeaux, sans lui permettre même de revoir sa mère. On prétextait, pour l'envoyer si loin, une mission dans les Landes. Cet enlèvement, digne d’un
autre âge, restera toujours comme un procédé inqualifiable vis-à-vis d’un honnête homme.
L'agitation fut vive quand on apprit la nouvelle le lendemain aux ateliers, mais on parvint, non sans peine, à calmer temporairement cette effervescence en dissimulant au moins en partie la vérité. Grâce à ce piètreexpédient, M, Trélat, qui était venu pour l'installation de M. Lalanne et avait été retenu prisonnier pendant quelque temps par les délégués, put enfin s'échapper sain et sauf des ateliers.