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Par contre, la Ville de Paris ne pouvait recouvrer une

Le recensément était encore une tâche très urgente pour pouvoir préparer le reclassement des ouvriers par profession et par région ; bien qu'on le réclamât depuis fort longtemps, la vérification n’était pas terminée et il n’existait aucune « notion officielle » susceptible d'éclairer les représentants du pays (1).

Mais ce dont M. de Falloux se plaint surtout, c’est de « l’ensemble des résistances que, ditsil, je ne puis caractériser, mais que nous n'avons pas cessé dé rencontrer chaque fois que sérieusement, fermement et légalement, nous avons voulu faire un pas ».

Ces résistances, on s’en plaignait des deux côtés à la fois, aussi bien à la commission du Luxembourg que chez les conservateurs de l'assemblée. Le gouvernement n'avait pas assez de hauteur de vue pour prendre nettement parti entre les deux opinions adverses et pour Se maintenir avec énergie dans la voie qu'il s'était tracée. Il n’osait combattre l’un où l’autre des extrêmes, le Luxembourg ou la Réaction. Il espérait pouvoir endormir les hostilités par de bonnes paroles et de vagues promesses (2). Au milieu d’une inquiétude et d’une agitation telles que

somme de plus de quatre millions qu’elle avait employés en travaux utiles. Cette somme était bien dans les caisses de l'Etat, mais, malgré tous ses efforts,la Ville ne pouvait la ravoir.

1. On s’était servi du même argument contre E. Thomas pour lâcher de prouver son mauvais vouloir : il est utile de constater que son successeur ne fut pas plus ménagé que lui sur cette question. 3

2. C'est ce qui avait fait comparer fort plaisamment lé gouvernement à Don Juan, disant tour à tour à chacune de ses maîtresses. « C'est vous que j’aime, les autres ne sont que des Sottes ».

celles qui troublaient le pays à ce moment, dans une période où tous les plus graves intérêts des partis étaient en jeu, on nepouvait se contenter de semblables tergiversations : il fallait des solutions nettes et catégoriques, Pas un homme ne fut capable d’avoir une ligne de conduite absolument droite et de savoir l’imposer.

La réponse de M. Trélat à l’énergique réquisitoire de M. de Falloux fut assez faible. En ce qui con- Cernait la révocation de l’ancien directeur, il répondit qu’il aurait dû traiter plus durement M. Thomas, car il en avait le pouvoir. Il possédait contre lui un mandat d'arrêt et s'il n’en avait pas fait usage, c'était par faiblesse ou par bonté d'âme. E. Thomas fut arrêté seulement à son arrivée à Bordeaux ; mais bientôt on le relâcha.

Voici ce que répondit M. Trélat au sujet des ateliers : — « Eh bien ! citoyens, j'ai fait peu de choses encore ; cependant j'ai fait quelque chose, puissañnment aidé comme je l'ai été par une commission créée au ministère des travaux publics, commission qui Se tient en permanence, qui à appelé dans son sein toutes les lumières, qui à eu recours à toutes les industries. Aidé de cette commission, Je n'ai pu encore arriver à presque aucun dégrèvement des ateliers nationaux ; mais les ateliers nationaux sont transformés. Ils ne sont plus un foyer d’agitations, de désordres et d’insurrections continuelles. Isn'ont pas fourni d'éléments d'insurrection — ou du moins cela a passé presque inaperçu — aux derniers événements de la voie publique, aux dernières agitations de la rue ». Le ministre ajoutait que le tra-

vail allait reprendre activement. Et résumant, à la fin de son discours, toute sa pensée sur les résultats acquis, il s'écriait : «Nous en avons obtenus ; nous avons modifié notre milieu ! »

Tout ce travail du ministre, de la commission et de leurs auxiliaires, toutes ces consultations avec des personnalités éclairées, toute cette bonne volonté, cette compétence, cette activité dépensées, n'avaient done abouti, après plusieurs semaines, qu'à « modifier le milieu », sans améliorer en quoi que ce soit la situation économique des ateliers. C'était un résultat moral que le ministre se flattait d’avoir obtenu, plus qu'un résultat matériel.

Malheureusement, comme nous allonsle voir, ce résultat moral n’élait pas plus acquis que le résultat matériel : les événements qui ensanglantèrent Paris au mois de juin n’en furent qu’un déplorable mais indiscutable témoignage.

Pour bien saisir la transformation du milieu dont M. Lalanne se vante d’avoir été l’initiateur, il importe de connaître exactement l'attitude des ouvriers, sous chacune des directions, et les influences auxquelles ils obéissaient.

L’ascendant qu'Emile Thomas avait su acquérir sur le personnel des ateliers en général, et plus particulièrement sur les délégués nommés par les ouvriers, s'était manifesté en maintes circonstances. Dans les journées du 17 avril et du 15 mai notamment, le directeur avait pu ramener les ouvriers à des sentiments pacifiques et éviter de sanglantes journées, comme celles qui devaient avoir lieu plus tard, Les multiples défauts de l’organisation et du fone-

tionnement des ateliers, leur origine, et leur destinalion ambiguë, la paresse, le désordre financier qui semblait partie inhérente de leur fonctionnement, les discordes ct les haines qui se faisaient jour continuellement à leur endroit, toutes ces causes dont une seule aurait suffi pour provoqger une violente agitation populaire, n'avaient amené que peu de désordres dans la rue grâce à l'esprit pacifique des chefs du Luxembourg et des ateliers nationaux : Louis Blane et Emile Thomas. L'un et l’autre prèchaient le calme et ils étaient parvenus, non sans peine, à se faire obéir de tous ceux qui n'étaient pas affiliés aux clubs, et c'était certainement le plus grand nombre. L'influence de chacun d'eux était considérable, bien que réciproquement hostile : elles se contre-balançaient l’une l’autre (1).

Quand Emile Thomas disparut, les influences extérieures eurent toutes facilités pour venir enrôler les ouvriers des ateliers nationaux ; et elles ne manquèrent pas de le faire. Ce fut au plus grand détriment de la paix publique.

Assurément l'administration de M. Thomas avait laissé les ateliers nationaux dans une situation qui était loin d’être brillante. Le travail manquait, les ouvriers engourdis dans la paresse n’avaient plus d'énergie et se laissaient conduire par la première influence venue, des fraudes considérables épuisaient inutilement les finances publiques et démoralisaient

1. Au dire de Thomas, Louis Blanc aurait tenté de l’entrainer dans son orbite. Bien que cette assertion ne soit pas confirmée par des preuves, elle paraît assez vraisemblable. V. Rapport, t. I. p. 352. déposition E. Thomas.

Marcel Lecoq 15

les ateliers surtout par le spectacle de leur impunité, En remplaçant Emile Thomas par M. Lalanne on espérait pouvoir supprimer la plupart deces graves abus : on espérait en outre amener la liquidation pacifique des ateliers, mais il n’en fut rien. Les améliorations matérielles étaient nulles. Quant au résultat moral, bien loin que M. Trélat et M. Lalanne aient eu à s’en louer, il faut reconnaître au contraire qu'il a été des plus funestes.

Du départ de M. Thomas, qui avait servi de motif à un surcroît d’agitation, date une phase nouvelle qui n’est que le prélude des sanglantes journées de juin. Pour le prouver il suffit de se servir de la déposition de M. Trélat à la commission d'enquête. Il y. réfute implicitement ce qu'il avait déclaré du haut de la tribune de l’Assemblée nationale quelques semaines auparavant.

À la séance du 15 juin, le ministre disait : « Les ateliers sont transformés. Ils ne sont plus un foyer d’agitation et d’insurrection continuelles ». Puis à la commission il venait déclarer qu'au moment du recensement entrepris dès le changement de direction, M. Lalanne avait trouvé d'excellentes dispositions. « Le lendemain, ajoutait-il, une influence cachée agissait sur eux ». Et il avouait par là même le nouvel état d'esprit qui régnait malheureusement dans les ateliers (1). Si les ateliers nationaux se transformèrent, après l’arrivée de M. Lalanne, comme le disait le ministre à la séance du 15 juin, ce n’était assurément pas dans le sens qu'il indiquait à cette époque.

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