CHAPITRE IV LA DISSOLUTION DES ATELIERS NATIONAUX
La situation ne pouvait durer. Les abus criants des ateliers nationaux paraissant irrémédiables, une importante majorité se forma, tant dans le public que dans le Parlement, pour réclamer énergiquement leur prompte fermeture ({).
Dans les hautes sphères gouvernementales ilyavait longtemps que l’on envisageait cette solution comme inévitable. Déjà le 24 mai une décision, que l’on n'osa faire connaître qu'un mois après, avait été prise en ce sens par le Gouvernement. Personne ne voulait assumer la responsabilité d’une pareille mesure, dont on redoutait à juste titre les conséquences. |
On était bien d'accord sur la nécessité de la disparition des ateliers, mais on ne savait comment les dissoudre et par quoi les remplacer. Chacun avait son système. C'est ainsi que les socialistes, voulaient une organisation économique destinée à faire disparaître progressivement le salariat par « l’organisation du travail », tandis que les autres, (conservateurs, modérés et quelques « rouges ») voulaient, à l’aide de mesures transitoires, préparer un reclassement
1. V.notamment Maxime du Camp. Souvenir de l’année 1848, Paris 1876, p. 229.
progressif des ouvriers dans leurs métiers et ateliers respectifs. Ils se trouvaient de beaucoup les plus nombreux à la Chambre ; l'élimination des systèmes de Louis Blanc, de Pierre Lerouxet des autres socialistes était donc inévitable, malgré leurs pressantes objurgations.
Le côté négatifle plus simple une fois décidé (pas d'ateliers nationaux, pas d'organisation socialiste), il fallait que les partis bourgeois de la Chambre s’entendissent pour trouver un remède à la situation; ils eurent bien de la peine à trouver une solution.
La Chambre indécise écouta les conseils qui lui venaient de tous les côtés, car les propositions de toutes sortes affluèrent ; la plupart d’entre elles cherchaient à faire naître des demandes de maind'œuvre, soit en chargeant l'Etat de créer de vastes chantiers, soit en favorisant à l’aide de protection, d’encouragements divers et même de subsides la réouverture de chantiers privés, (exemption d'impôts, primes à l'exportation, avances pour Île paiement des salaires, etc.) (1).
Les deux projets les plus importants furent les suivants : L° celui du rachat du chemin de fer par
1. La Commission chargée del’enquête sur les ateliers nationaux recommandait en outre la construction d'une sorte de Colisée pouvant contenir 120.000 personnes. On en venait peu à peu à réclamer comme les Romains « Panem et Circenses ». V. Proposition Marie : E. Thomas, oc. cit. p. 127 et ss. Proposition E. Thomas sbid. p. 234 et suiv. Proposition de la Commission instituée pour l'examen des diverses questions relatives aux ateliers nationaux. Rapport et diverses propositions parlementaires. V. aussi les discours des citoyens Léon Faucher et de la Rochejacquelein à l’Assemblée nationale, le 20 juin et du citoyen Goudchaux, le 15 juin.
l'Etat, 2 celui de la colonisation agricole de l’Algérie. Nous les examinerons l’un et l’autre bientôt.
Pendant que l’Assemblée discutait les mérites et les inconvénients des divers systèmes en présence, le Gouvernement prenait les mesures nécessaires pour préparer la dissolution des ateliers, conformément au vote émis précédemment par l’Assemblée.
Le 4 juin avait paru au Moniteur un décret qui avait été adopté sur la proposition de M. de Falloux et qui était précédé de considérants forts instructifs dont voici les principaux :
« L'Assemblée Nationale,
« Considérant que le travail des ateliers est devenu improductif ; que son maintien dans les conditions acluelles est en contradiction avec une bonne administration de la fortune publique, avec le retour de l’ordre et la reprise des opérations industrielles ou commerciales ; qu'il constituerait une aumône déguisée (1)... »
Quand au décret en lui-même, il préparait la dissolution sans la prescrire expressément ; on n’osait encore publier une pareille mesure.
Art. 1%, — Le travail à la tâche sera substitué dans le plus bref délai possible, dans les ateliers nationaux, au travail à la journée. Il sera livré directement, au prix des devis, sans rabais et sans intermédiaire d'entrepreneurs, soit à des ouvriers
1. Ces considérants étaient manifestement inspirés par le discours de Falloux qui qualifiait les ateliers nationaux de « Grève permanente et organisée à 170.000 francs par jour » (Séance du 2 mars) et par celui de Sevaistre qui montre avec preuves à l’appui que « ce sont plutôt les ouvriers qui manquent au travail » (Séance du 20 mai).
associés, soit à des ouvriers isolés, suivant la nature des travaux.
Art. 2. — Des crédits spéciaux seront ouverts au ministère des travaux publics, du commerce et de l'intérieur, pour hâter, par voie d'avance et de prime, la reprise des travaux départementaux, communaux et d'industrie privée.
Art. 3. — Les ouvriers séjournant depuis moins de trois mois dans le département de la Seine, et qui ne justifieraient pas de leurs moyens d’existence, recevront pour eux et leur famille, une feuille de route, avec indemnité de déplacement, dont partie sera payée pendant le trajet et partie au lieu de leur destination. ,
Art. 4. — Le présent décret sera applicable dans les villes ou communes du département, sur la demande des conseils municipaux.
Les ouvriers parisiens virent, à la lecture de ce décret, que la dissolution des ateliers, qu'ils redoutaient, ne pouvait manquer de se produire bientôt ; aussi l’agitation ne fit que s’accroître. Oubliant leurs anciennes rivalités, les ouvriers des ateliers nationaux s'unirent à ceux du Luxembourg. Le premier effet de ce pacte fut d’assurer le succès des socialistes aux élections qui eurent lieu le 5 juin (2).
1. V. Eug. Picattier. Les ateliers nationaux en 1848, Saint- Etienne 1899, p. 141.
2. « Que fera-t-on, disaient-ils de cette masse de 410.000 travailleurs attendant chaque jour de leur modeste paye les moyens d'existence pour eux et leur famille ? Les livrera-t-on aux mauvais conseils de la faim, aux entraînements du désespoir? Les jettera-t-on en pâture aux passions liberticides ? »… « Organisez, disaient-ils encore, instruisez, moralisez les ate-
l'exécution de la mesure concernant l’engagement : militaire était différée « afin de laisser à tous Îles jeunes ouvriers le temps de faire leur choix avec la maturité nécessaire ».
Le décret du 4 juin demeura lettre morte ainsi que le constata M. de Falloux le 19 juin à la séance de la commission des travailleurs et dans son rapport sur un crédit de 83 millions demandés par le ministère des travaux publics. L’agitation s’accroissait de jour en jour et les ateliers continuaient de subsister sans s'améliorer; il fallait en arriver à des mesures plus rigoureuses.
Le 21 juin, sur l’ordre de la commission exécutive, le ministre des travaux publics signa l’arrêté qui avait été délibéré un mois auparavant et qu'on n'avait osé faire paraître à cette époque. Tous les jeunes gens de 17 à 25 ans inscrits aux ateliers étaient invités à contracter un engagement dans l'armée, où à se tenir prêts à partir en province pour y exécuter des travaux de terrassements. Le gouvernement avait l’intention d’utiliser cette maind'œuvre au défrichement de la Sologne (1).
Celte mesure mit l’agitation à son comble. Les articles les plus violents parurent dans la presse (2).
Le gouvernemeut dut s'incliner et le 22 juin paraissait au Moniteur une note faisant savoir que
liers nationaux, mais ne les détruisez pas ! ». Réponse des délégués des ateliers nationaux à un discours prononcé le 45 juin, à la Chambre par M. Godchaux discours dans lequel il demandait énergiquement la disparition immédiate des ateliers, cité par Henri Martin. Histoire de France, t. V, p. 386. 1. Piccatier, loc. cit. p.154.