Ce décret ne parut au Moniteur que le 3 juillet
Art. 3. — Un crédit de 3 millions est ouvert au. ministère de l’intérieur, pour indemnité, secours à domicile, desouvriers momentanémentsans ouvrage.
Art. 4. — Les brigadiers et employés de tout grade aux ateliers nationaux, qui n’auront pas été pourvus d’un autre emploi, recevront pendant trois mois la moitié de leur allocation actuelle.
Art. 5. — Tout brigadier employé ou ouvrier des ateliers nationaux qui aura contrevenu à la loi contre les attroupements cessera de recevoir aucun secours ou traitement.
Art. 6. — Le ministre des finances est autorisé à prêter la garantie de l'Etat au Comptoir d'Escompte des entrepreneurs du bâtiment jusqu’à concurrence de 5 millions.
Ce décret dont l'influence aurait pu être si bienfaisante n’arriva pas à calmer le peuple, qui voulut par un nouvel effort recommencer la Révolution de Février. Cette fois il échoua.
Il n’est pas dans notre rôle de retracer l’histoire de ces journées sanglantes, de montrer le danger que coururent un moment l'assemblée et le gouvernement, les mesures énergiques qui furent prises par le nouveau gouvernement du général Cavaignac. Mais il nous est permis, après avoir jeté un coup d’œil d'ensemble sur les événements qui s'étaient déroulés pendant ces quatre mois, d'essayer de les apprécier. Nous nous efforcerons ensuite de dégager quelques réflexions essentielles au sujet de la question qui nous intéresse.
Nous avons en effet cherché à établir que, si le gouvernement provisoire avait laissé se créer au
début une situation fausse, pérmettant de considérer les ateliers comme une application du droit au travail, il avait en pratique agi d’une tout autre façon ; il n'avait pas tardé ensuite à montrer ses véritables intentions. Les ateliers nationaux tels qu'ils ont fonctionné ressemblent beaucoup plus aux ateliers de charité qu’à une application du droit au travail (1).
Il y a toutefois une différence importante entre les ateliers nationaux et les ateliers de charité.
Au début, on avait admis aux ateliers nationaux tous les ouvriers parisiens qui s'étaient présentés. C’est là, pourra-t-on dire, un signe que lon voulait appliquer le principe du droit au travail; mais nous croyons avoir prouvé que cette apparence était trompeuse. En outre 1l est permis de remarquer que S'il eût été question ici d’un droit individuel à réclamer du travail, ce droit aurait dû s'exercer sur toute l'étendue du territoire. Or, en fait, l’admission de tous les ouvriers domiciliés a été mise en pratique presque exclusivement à Paris et à Lyon. S'il avait été question d’un droit civil, il aurait dû pouvoir s'exercer dans toute la France.
En admettant d’ailleurs que l’on ait pu avoir primitivement l'intention de mettre en pratique le droit au travail, il n’en résulterait pas qu’on ait réalisé l’applicstion de ce droit. En effet, si tous les ouvriers qui se présentaient étaient admis el recevaient une
4. Maxime du Camp. Souvenirs de l'année 1848, Paris 1876, p- 239.
rémunération fixe, cette rémunération n’était un salaire que pour une très minime partie, car il n°y avait que deux jours de travail effectif par semaine. Done on peut dire que les 5/7 de l’argent que recevaient les ouvriers n'étaient pas un salaire mais une aumône.Sous quelque régime économique que l’on se place, la rémunération du travail doit être proportionnée au produit réel ou espéré de ce travail ; quelquefois elle peut être moindre, jamais d’une façon durable elle ne lui peut être supérieure. Or il en était ainsi aux ateliers nationaux, même pour la solde des jours d'activité. En dehors de la partie réellement gagnée par un travail effectif et composant véritablement le salaire, il y avait une autre portion beaucoup plus considérable de la rémuné- “ation qui, ne correspondant à aucun service rendu, n’était plus un salaire mais une aumône. Nous sommes ainsi amenés à constater que, si c’élait en vertu d’un droit que les ouvriers recevaient celte paye, ce ne pouvait être qu’en vertu du droit à l'assistance, corollaire du droit à l’existence et non par application du droit au travail.
De quelque façon que l’on puisse envisager les ateliers nationaux, on ne peut donc les rattacher au droit au travail, si ce n’est pour expliquer leur origine historique et occasionnelle.
Examinons-les par conséquent comme une simple institution d'assistance et tâchons d’en faire ressorür, en les synthétisant, les principaux défauts.
L'ambiguité originaire fut pour beaucoup dans la mauvaise organisation et dans les déplorables résultats des ateliers. Si, au lieu de vouloir donner satis-
faction à des vues purement théoriques, à des susceptibilités de parti, à des préventions populaires, le gouvernement se fût décidé à donner une assistance aussi abondante, aussi utile que possible en même temps que très nettement caractérisée, il aurait pu soulager plus de misères et prévenir des émeutes terribles et des troubles sanglants. Il eût lallu n’admettre que les ouvriers auxquels on pouvait donner de l'ouvrage, et, au besoin, attribuer aux autres des secours à domicile (1). On n’eût pas trompé ainsi l’ouvrier et l'opinion publique, on n’eût pas démoralisé la foule. S'il n’y avait de l'ouvrage que pour 4.000 travailleurs, il ne fallait admettre que 4.000 travailleurs (2). Mais avec un peu de bonne volonté on serait sans doute parvenu à en occuper davantage.
Il fallait porter secours aux autres dans la mesure de leurs nécessités et des possibilités du Trésor. Mais il faut d’abord remarquer qu’en face de chantiers aussi restreints, les ouvriers de province n’auraient pas afflué à Paris comme ils le firent. En outre, réduisant l’importance des chantiers’ de Paris, on pouvait augmenter celle des chantiers de provinces.
4, V. notamment Thomas, loc. cit, p. 55. Dans les derniers temps de l'existence des ateliers, on donnait à ceux des ouvriers qu’on n'avait pu inscrire et qui n'avaient pas droit, par conséquent au salaire, une allocation de 750 gr. de pain par jour.
2. M, Thomas indique 6.000 ouvriers comme maximum qu’on put employer au moment de son entrée en fonction. M. Lalanne ne trouve pas qu’il y ait possibilité d'occuper plus de 2.000 ouvriers : ce chiffre nous paraît bien faible.
Marcel Lecoq 16
D'un autre côté, la grève générale (1) qui se déclara à ce moment n’aurait sans doute pas eu lieu. Les ouvriers, ne prévoyant pas de secours possibles pendant le chômage auquel ils allaient s’exposer, auraient hésité à quitter leurs ateliers ordinaires. [1 nous paraît même probable que la plupart des ouvriers des ateliers nationaux regrettaient leurs anciens chantiers, car il était sans doute arrivé, comme dans toutes les grèves, que nombre d'ouvriers avaient dû cesser leur travail par suite de violences ou d’intimidation.
Il y avait aussi une autre catégorie d'ouvriers, ou soi-disant tels, qui n’avaient jamais voulu accepter un travail régulier dans un chantier, même avec un salaire rémunérateur et qu'on aurait pu évincer. C'étaient les paresseux, les vagabonds, ces gens de toutes sortes qui viennent on ne sait d’où et qui pullulent dans les périodes de troubles. Ils acceptaient volontiers d'aller aux ateliers nationaux parce qu'on n’élait assujetti qu’à deux jours de présence par semaine, et que pendant ces deux jours on jouait presque tout le temps à la manille ou au bouchon. Ceux-là auraient bien vite disparu devant la menace d’un travail sérieux, et les secours à domicile ne leur auraient pas été non plus accordés, car une enquête sommaire aurait facilement révélé leur genre d'existence habituel. On estimait leur nombre au moins à 18.000 (2). Les ouvriers demandant leur entrée aux ateliers nationaux se fussent trou-
4. V. discours des représentants de Falloux et Sevaistre à la séance de l’Assemblée nationale des 29 et 30 mai. 2. Baude, Loc. cit. p. 23.
vés ainsi moins nombreux et ce résutat eût amené plusieurs conséquences importantes.
En premier lieu la composition des ateliers nationaux eût gagné d’une façon considérable, tant au point de vue du travail auquel on aurait laissé toute sa valeur et toute sa dignité, qu’au point de vue de la morale et de la tranquillité publique.
En second lieu, à l'égard de ceux qui attendaient leur entrée, on aurait pu leur accorder un secours d'attente. [l eût été assez facile de connaître les plus besoigneux et les plus méritants pour les envoyer, s'ils y consentaient, sur tel point de province où se trouvait une place disponible. Grâce à ce système on aurait pu encore assurer un recrutement convenable aux colonies agricoles qui allaient être fondées en Algérie.
On peut dire, comme conclusion, en se plaçant à un point de vue exclusivement pratique et en n’étudiant que les causes immédiates, que tout le mal découle du trop grand nombre des admissions qui furent faites aux Ateliers nationaux. Peut-être le Gouvernement n’était-il pas maître de régler la question comme il l’entendait ; les passions populaires très surexcitées étaient prêtes à tout renverser si on ne leur obéissait pas immédiatement. Mais cette situation devait être prévue de tous ceux qui s'étaient trouvés mêlés de près à la Révolution, et la responsabilité en remonte à ceux qui, acceptant le programme, s'étaient mis à la tête du mouvement insurrectionnel.
Et dès lors on est enfermé dans le dilemme sui-
vant : Ou bien les membres du gouvernement provisoire partageaient les vœux du peuple, ou bien ils ne les partageaient pas. Dans le premier cas ils n’avaient qu'à poursuivre jusqu'au bout la mise à exécution de ses revendications. Dans le cas contraire ils n'avaient qu'à s’abstenir et à ne pas accepter la responsabilité du pouvoir. C’eût été la seule ligne de conduite loyale, ils ne la choisirent pas. Chacun voulait tirer profit de la Révolution pour son parti; les compromissions que nous avons signalées, les divisions en tous sens empêchèrent d’arriver à un résultat net et précis, et à des responsabilités clairement établies.
Il eût peut-être mieux valu laisser le pouvoir à Louis Blanc, à Albert, à Cabet, à Pierre Leroux ; ils eussent essayé franchement l’application des théories des Révolutionnaires de Février, et notamment celles du droit au travail et de l’organisationn du travail. La catastrophe finale eût élé sans doute aussi terrible, mais elle aurait été au moins la conséquence logique du principe ; le peuple de la Révolution aurait eu ce qu'il désirait et il aurait été éclairé sur la valeur exacte de ces théories, par l'expérience qu'il aurait personnellement acquise. Bien des préjugés auraient été ainsi dissipés, bien de sourdes rancunes évitées, bien d’amers regrets supprimés. Tout porte à croire que cette expérience eût été désastreuse; elle ne l’eût pas été beaucoup plus que cette tentative néfaste des ateliers nationaux et elle eût du moins éclairci plus d’un problème social, alors que les événements qui se sont
produits n'ont servi qu’à obseurcir et à troubler davantage les consciences et les esprits.
En nous plaçant maintenant sur un nouveau terrain, supposons le premier acte constitutif des ateliers accompli et acceptons comme nécessaire l’admission de cette foule hétéroclite. Une quantité de fautes, de fautes parfaitement évitables, sont encore venues aggraver singulièrement la situation des atehers, déjà bien compromise par leur principe même. S'il n’était pas possible de les sauver, du moins aurait-on pu éviter beaucoup de leurs plus dangereuses conséquences et parer à quantité de maux qu'ils entraînèrent à leur suite. Nous avons examiné longuement les critiques de détail que méritaient les ateliers ; il est inutile d'y revenir. Mais indiquons brièvement un des moyens essentiels que l’on aurait dû employer pour remédier à un pareil état de choses.
En dehors de la question de recrutement des ouvriers, le défaut le plus dangereux était le manque de travail. Une lourde responsabilité incombe de ce chef aux ingénieurs des Ponts et Chaussées dont le concours, s’il avait été dévoué et éclairé, aurait pu être si utile au pays. Ils firent preuve, surtout au début, d’an incivisme qui, pour ne se point manifester sous forme de révolte ouverte, n’en était pas moins irréductible et nuisible pour la nation. Ilne se manifestait pas sous des dehors de révolte ou d'opposition formelle, mais par leur mauvaise volonté et leur inertie. Ils pouvaient procurer du travail aux ouvriers dans la misère et doter en même temps le pays d’un matériel économique de
premier ordre, propre à préparer une période de grande prospérité; mais ils ne voulurent rien faire.
Comme le disait d’une façon si frappante Victor Hugo à la Chambre : « D'un côté une quantité immense de travaux possibles, de l’autre une quantité immense de travailleurs disponibles, et le résultat ? Néant ! » À aucune époque de notre histoire, peut-être, il ne s’est présenté un moment aussi favorable pour la mise à exécution de travaux publics considérables, utiles, indispensables même, si nous voulions dignement tenir notre place au milieu des nalions européennes. Un champ immense était ouvert à l’activité économique du pays par la éréation des lignes de chemins de fer qui allaient porter jusque dans nos provinces les plus reculées les produits les plus divers de l’Europe, en même temps qu’elles servaient de débouchés rapides, sûrs et économiques à toutes les productions locales, ainsi fort utilement encouragées. Le régime déchu nous avait légué une colonie d’une étendue considérable, qui avait été autrefois le grenier de l'Europe et pouvait le redevenir. Là encore des chemins de fer étaient utiles pour assurer plus efficacement notre prépondérance et ramener dans le pays toute la prospérité qu’on pouvait en attendre.
En dehors de ces entreprises que les circonstances semblaient avoir préparées à l’avance, se trouvaient des travaux moins exceptionnels, mais qui ont toujours élé une source abondante de richesse pour les pays qui les ont entrepris. Il y avait des marais à dessécher, des canaux à creuser, des défoncements et des améliorations à faire dans certaines terres
susceptibles de devenir ainsi très fécondes, des perfectionnements à donner aux procédés et aux engins de culture, etc. En un mot, la démocratie qui venait de prendre véritablement conscience d'elle-même, devait employer toutes ses ressources, toutes ses forces, dans les grandes entreprises qui devaient amener la prospérité au sein de la nation tout entière. On ne fit rien, ou presque rien. Bientôt nous fûmes dépassés par toutes les nations rivales qui opérèrent leur transformation économique beaucoup plus rapidement que nous. Les quelques efforts tentés chez nous le furent avec une telle insouciance, une telle incapacité qu'ils desservirent les causes qu'ils voulaient défendre, et qu’ils aggravèrent les maux qu'ils pouvaient soulager. Notre manque d'esprit de suite et notre légèreté devaient encore nous être funestes.
Les ateliers nationaux qui, entendus de la sorte, auraient pu être la source d’une grande richesse pour le pays, ne furent qu’une des plus déplorables institutions dont parle notre histoire.