‹ L'Assistance Publique à Carcassonne: Avant la construction de l'Hôtel-Dieu, 1269-1723Chapitre 5 sur 24 · LA MALADRERIE DE LA MADELEINE LES LÉPREUX · texte numérisé non relu

LA MALADRERIE DE LA MADELEINE LES LÉPREUX

La lèpre est peut-être de toutes les affections qui ont désolé l'humanité, la plus anciennement connue. Son histoire remonte très loin dans l’antiquité et la plupart des anciens peuples y font allusion. Très répandue en Egypte sous les Pharaons, elle passa avec les Hébreux en Palestine et Moïse dut édicter toute une série de prescriptions qui, rigoureusement exécutées, contribuèrent à diminuer l'intensité du fléau. De la Palestine, elle gagna l’Asie et se propagea en Grèce après les conquêtes d'Alexandre. On la vit plus tard en Italié dans le siècle qui précéda l'ère chrétienne,

En Gaule, elle n’était pas inconnue aux premiers siècles de notre ère, mais elle s’y montra de nouveau avec plus d'intensité aux xn° et xin° siècles probablement à la suite de l'invasion des Sarrasins. Pépin le Bref, Charlemagne et les gouverneurs de plusieurs

1. Ouvrages consultés: Devic et Vaissette, Histoire générale de Languedoc, ; Fédie, Histoire de Carcassonne ; Ordonnance de Philippe-le-Long contre les lépreux (Bibl. Ecole des Chartes, 4" série, t. I); Chrétien, le Prétendu complot des Juifs et des lépreux en 1327. Châteauroux, 1877.

provinces, durent édicter des mesures sévères: séquestration des lépreux, autorisation du divorce quand un des conjoints seùlement était atteint ; exclusion du droit de bourgeoisie pour les familles . qui avaient un lépreux dans leur sein. |

On voit, d’après ces faits, que c'esi à tort que des écrivains se copiant les uns les autres veulent rendre les Croisades responsables de cette calamité publique, Ce qui est vrai, c’est que ce grand mouvement d'hommes contribua à une grande extension du mal. Il faut ajouter à ces causes la misère et la désolation qui régnèreni dans une partie de l'Europe à la fin de l’Empire Romain envahi par l'irruption des barbares, l'abandon des cultures, de l'industrie, la dégradation des villes, des villages et tous les désordres qui s'ensuivirent.Le terrain n'était que trop bien préparé : la maladie se développa et se répandit dans toute la France.

On sait le grand nombre de maladreries fondées à cette époque par la charité, publique ou privée, et on asouventrappelé qu’à la fin durègnede Louis VIII, il y en avait plus de deux mille dans les pays soumis à la Couronne. Pourtant dans le Languedoc, et en particulier dans la région qui nous occupe, elles ne paraissent pas avoir été nombreuses. Ce n’était pas comme dans le Dauphiné où d’après A. Prudhomme (1) elles jalonnaient les grandes routes de

1. À. Prudhomme, Etudes historiques sur l'Assistance publique à Grenoble avant la Révolution. Grenoble, Hbrairi ie dauphinoise. pre et Félix Perrin, 1898.

oh deux lieues en deux lieues. Sur la grande voie de communication qui à travers le Bas-Languedocunissait le Bassin de la Garonne à la mer Méditerranée, nous n’en connaissons que quatre: celles de Toulouse, de Castelnaudary, de Carcassonne et de Narbonne.

La maladrerie de Carcassonne, la seule qui nous intéresse, paraît être de fondation assez ancienne, mais comme la plupart des Lea son origine est inconnue.

La tradition rapporte qu'elle avail Fe tout d’abord aux chevaliers de, Saint-Jean de Jérusalem, ordre hospitalier fondé après la prisede la Ville sainte enir13 et dont les commanderies étaient surtout nombreuses dans le midi de la France. Si le fait rapporté est exact, elle aurait été fondée dans la première moitié du xu° siècle, au moment même où s’organisait un peu partout la lutte contre la terrible maladie. |

Notre opinion est tout autre, et nous croyons que son origine est plus ancienne et qu'il faut attribuer sa construction au Chapitre cathédral de la Cité. Cet hôpital est en effet mentionné dans ses archives (1), tandis qu'aucun document ne parle des chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem.

D’un autre côté cet ordre religieux qui prit plus tard le nom d'ordre de Rhodes et de Malte, s'est

1. Registre manuscrit. Archives du Chapitre cathédral, année 1269. Document cité p. 15.

consacré surtout aux soins des pèlerins. Ses établissements hospitaliers distincts de ses commanderies sont en très petit nombre et Lallemand (1) croit même qu’il n'existe en France que celui de Toulouse). Nous avons vu au début de cet, ouvrage que la léproserie était citée dans un acte de 1269, qui énumère les hôpitaux de la ville et nous apprend que sa chapelle était consacrée à sainte Marie-Madeleine. Un \ document plus ancien nous parle d’elle en 1262 et nous dit qu’elle obtint à cette époque des enquêteurs du roi une indemnité pour la perte d’un champ. Voici ce document :

«Nobili viro...Arnaudus Vasco,procurator domus leprosorum Carcassone, dicit quod in quodam campo ejusdem domus est edificata pars novi burgi Carcassone,unde petit satisfieri sibi de valore dicti campi quem estimat trigenta libras. Verum cum nos secundum formam inquisitionis nostre ipsam leprosariam invenimus ad petita esse restituendam, vobis mandamus, quatenus predicte leprosarie ad estimationem honorum de predictis recompensationem idoneam faciatis, vel per episcopum Carcassone qui totam plateam in qua sedet novus burgus tenetur garentire d. Rege, eo quod ab ipso d. Rege rem majoris valoris expermutatione dicitur habuisse, ipsi leprosarie emendam congruam fieri procuretis. Datum anno domini M°CC® LXe, II. — Mense aprili(2).»

r. Histoire de la Charité, par L. Lallemand; Al. Picard et fils éditeurs, Paris.

2. Devic et Vaissette, Histoire générale de Languedoc, t. VIL. Enquêteurs royaux. Assises de 1259-1262.

La maladrerie fut surtout prospère aux xute,xtve et xv' siècles, mais à partir du xvi® siècle, là lèpre diminuant partout, cet élablissement commença à se vider, On supprima le chapelain qui y était attaché et la chapelle fut annexée en 163r à la cure de Villemoustaussou ; François Rives, recteur de cette paroisse, fut chargé de la desservir (1). Quelques années plus tard la maison cessa d’exister et au mois d'octobre 1696 tous ses biens furent réunis à l’'Hôpital-Général. ÿ

Les maladreries se composaient en général d’un corps de logis suffisamment éloigné des habitations, favorablement exposé au midi et arrosé par les eaux, d'un petit ruisseau ; ce corps de logis était occupé par certains malades privilégiés. A côté se trouvait une chapelle et un cimetière exclusivement réservés aux lépreux. Derrière l'habitation principale, une cour et le puits bénit par le prêtre. Les malades les plus pauvres étaient logés dans les cabanes construites exprès par chaque nouveau venu et éparpillées sur le versant d’une colline en partie entourée de murs ; à chacune de ces maisonnettes était joint un petit espace de terrain que le lépreux cultivait de ses mains (2).

De tout cela il ne reste aujourd’hui aucun vestige. Nous savons cependant que la maladrerie était située à quelque distance de la Tripalle haute et de la

1. Registre de l’église de Villemoustaussou, année 1631. 2. Dictionnaire de Médecine de Dechambre,

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métairie du, Claux, aujourd'hui détruite, sur le

grand chemin de Carcassonne à Trèbes, actuellement chemin de Berriac. Elle était assise sur les bords d’un petit ruisseau qui a gardé pendant longs temps le nom de ruisseau de la Malautié, ce qui signifie ruisseau de la Maladie en dialecte carcassonnais. Elle étaient entourée de terres labourables qui s’'étendaient de part et d'autre de laroute et qui étaient exploitées par les lépreux en état de tra-

vailler. Ils y élevaient des bestiaux, mais seulement

pour leur consommation, car il était sévèrement interdit aux bouchers des villes de leur en acheter.

Cesterres avaient une supercifie de 77 setérées (1) ; Elles furent vendues moyennant une rente annuelle de 85 livres à M. Lepelletier qui possédait la métairie da Claux (Acte du 15 janvier 1991) (2).

Nous avous vu que la chapelle était consacrée à sainte Madeleine. Tous les ans, le lundi de la Pentecôte, depuis que la Maladrerie ‘était inhabitée, le Chapitre cathédral pour remplir l’objet d’une fondation respectable par son antiquité, s’y rendait en procession, et, après y avoir célébré la messe, il retournait à son église. La chapelle menaçant ruine, le 7 mai 1679 à la suite d’une délibération, on résolut d'acquitter la fondation dans la cathédrale même à la chapelle de tous Les saints et le clergé se contenta

1. La Setérée de 3.600 cannes carrées :r1hectare,14 ares 65 cen-

tiares.

2, Mahul, Cartulaire, t. VI,

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seulement de faire une procession avec absoute jus- qu’au Préau ou Pradel hors de la porte de la Cité. La chapelle fut démolie et on en apercevait encore quelques vestiges sur les bords de la route en 1544 (4).

La maison était dirigée par un procureur; C était en 1259 un nommé Arnaud Vasco. Ii devait prendre les intérêts de l’établissement, le gérer sagement et rendre compte de sa gestion aux au'orités qui l'avaient nommé. Il avait droit à l’obéissance du personnel et des administrés. Ce personnel se composait de frères et de sœurs (fratres et sorores leprosorum) ; c’élaient des âmes dévouées qui réunies en confréries analogues à celles qui desservaient les Maisons-Dieu, se consacraient par des vœux temporaires au service des lépreux.

Qu'elle était la vie intérieure dans cette maison et quels soins les malades y recevaient-ils ? Il nous est difficile de nous étendre sur cette question faute de renseignements. L’admission des lépreux devait se faire comme dans les autres maladreries, avec examen médical par les médecins et les chirurgiens barbiers et cérémonie religieuse.

Une fois entré dans l'hôpital, le sort nr lépreux n’était pas identique à celui du prisonnier comme on pourrait le croire. Dans le Languedoc et en particulier dars le diocèse de Carcassonne, il jouissait d'une certaine liberté. La règle qui ordonnait au

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