PROCÈS-VERBAL DE VISITE DE MOSTMARTRE
Extrait des reoistres des délibémlious du district du Petit- Saint- Antoine.
Du 12 août 1789.
L'Asseml)iée {rénéraie du district du Pelil-Saint-Antoinc, jalouse de rassurer le public sur les alarmes inspirées par un imprimé, sinnc le chevalier Quesnav de Beaurepaire, distribué avec profusion dans Paris et singulièrement dans l'étendue du district, a airêté que MM. de Saint-Far, ingénieur, architecte du Roi, membre du comité militaire, Pion et Desjardins, architectes, le chevalier de Bcaulieu et Usquin, membres du comité militaire, se transporteront à Tinstant à Montmartre pour vérifier Tétat des lieux et notamment la possibilité d'une mine, dresser procèsverbal qui sera rapporté au district pour aviser ensuite ce qu'il appartiendra.
L'an 1789, le 11*= jour d'août, ') heures du soir, Nous, ingénieur, architecte et membres du comité militaire soussignés, en vertu de la délibération prise par TAssemblée de la Commune du district du Pelit-Saint- Antoine, qui nous commet à la visite des travaux de la butte Montmartre, à l'effet de calmer les inquiétudes communiquées aux habitants de ce district par un imprimé de Sa pages d'impression et signé le cbevalier de Beaurepaire, nous nous sommes rendus à Montmartre où, du lieu le plus élevé, nous avons premièrement examiné l'ensemble des travaux, dont
cvLiv L'ASSISTANCE PUBLIQUE A PARIS.
nous avons ensuite visilé loutes les parties séparément et pris information exacte de celles dont la connaissance aurait pu nous échapper.
D'après quoi nous avons reconnu et certifions que les susdits travaux, loin d'être dans le cas d'alarmer les citoyens, n'ont, dans leui' objet comme dans leur exécution, rien qui ne doive être vu qu'avec satisfaction, tant à cause des moyens de subsistance que ces travaux fournissent aux indigents que par l'aNantage qui résultera pour la capitale d'avoir des communications plus faciles pour le transport des grains et farines qu'on y charrie journellement.
Nous certifions en outre que ces chemins n'ont rien de commun avec les prétendues redoutes, ou autres ouvrages de fortification, que plusieurs personnes ont cru y remarquer, et qu'il est également faux qu'aucun souterrain existe dans cette montagne, depuis environ huit ans que l'administration des carrières a détruit ceux qui y avaient été formés pour l'extraction du plâtre, qu'on exploite depuis ce temps à ciel ouvert.
Nota. Nous croyons devoir piofiter de cette circonstance pour assurer que, malgré le nombre très considérable d'ouvriers que Ton emploie dans ce lieu, nous y avons remarqué beaucoup d'ordre et de tranquillité. En foi de quoi nous avons clos le présent procès-verbal et nous avons signé la minute. Signé : Saint-Far, etc.
Une délibération du district, du 12 août, ordonna l'impression et ralïîchage de ce procès-verbal et son envoi à tous les districts.
Bibi. nat., mss nouv. acq. fr. 365i, fol. i56.
Le nombre des individus sans asile et dénués de tout, qui étaient attirés par les travaux de Montmartre, augmentait tous les jours d'une façon effrayante. On remarquait parmi eux beaucoup d'étrangers, surtout d'Italiens; malgré leurs allures désordonnées, ils maintenaient dans leurs rangs une sorte de discipline et obéissaient à des chefs : c'était véritablement une horde de sauvages à la porte de la ville la plus civilisée qui existât"^. La réunion d'une telle masse d'ouvriers, qui se mutinaient souvenl^^) et pouvaient à un moment donné former une armée redoutable, constituait un danger public. Il est facile de citer
''^ Cf. le Patriote français , numéro sources numuscrî les de l'Histoire de Paris du 19 août 1789. pendant la Révolution française, t. l,
'"' Cf. noire Répertoire général des n"' 907, 908.
INTRODUCTION. cxlv
plusieurs exemples des désordres que provoquèrent ces ouvriers.
Le !*''■ août, un certain nombre de ceux de Montmartre, qui avaient été convoqués à Monceau et livrés à eux-mêmes, en profitèrent pour se répandre dans le pays, pénétrer dans le domicile des particuliers, les mettre à contribution; un détacbement de la garde nationale de la Cliaussée-d'Antin cerna ces ouvriers et en arrêta une soixantaine qui furent conduits à la caserne de la rue Verte (^). Si l'on s'en rapporte à l'interrogatoire que fit subir à quinze de ces délinquants le commissaire Defresne('^\ ils étaient tranquillement au cabaret, ou se promenaient, et n'avaient fait aucun mal. Le 9 3 août, on incarcéra deux terrassiers, sans asile ni domicile fixe, qui avaient menacé de couper en morceaux le cbef de leur atelier, près de la Croix de l'Évangile (^^; quatre jours après, dix terrassiers et manœuvres des ateliers de Montmartre occasionnèrent une émeute à Bercy et se portèrent à de graves excès; ils furent arrêtés par Santerre, commandant du district des Enfants-Trouvés, et leur procès fut instruit par la Prévoté de l'Ile (''\
Bailly avoue dans ses Mémoires (t. II, p. 267), que l'atelier de charité de Montmartre avec ses 17,000 ouvriers donnait beaucoup d'embarras au Comité, a Nous n'étions occupés, dit-il, qu'à obtenir des fonds, à les pourvoir de pain et à les empêcher de se mutiner, ce dont on nous menaçait souvent, -n L'Assemblée des représentants de la Commune commit la grande imprudence de réduire leur salaire par un arrêté qui causa une telle fermentation qu'elle fut obligée de le révoquer (^\ Le i5 août, Lafayette dut se transporter en personne à la butte
'"' Cf. le Courrier de Versailles à '"' Voir pour celte procédure de la
Paris de Gorsas, t. II, n" aG, p. 81. Prévôté de l'Ile, notre Répertoire géné-
'^' Cf. le tome I" de notre recueil, rai des sources manuscrites de l'histoire
n" 3o. de Paris pendant la Révolution française,
^^' Cf. le tome II de noire recueil, t. I, w° gi5.
n" 34. ^'' Bailly, Mémoires, t. Il, p. !zG5.
LMIMVlMLItlC NATIONALE.
cxLvi L'ASSISTANCE PUBLIQUE A PARIS.
Montmartre, afin de calmer les esprits surexcités; il y réussit par son langage à la fois ferme et modéré f'), mais cet apaisement ne fut que momentané, car, le 2^ août, on craignait un nouveau soulèvement des ouvriers de Montmartre, et ion fit placer des canons à la barrière de ce nom. Aussi Bailly, de concert avec ie comité de police de la Commune, n'eut rien de plus pressé que de chercher le moyen de supprimer ces ateliers. Le 1 7 août, l'Assemblée des représentants de la Commune avait préparé les voies par la promulgation d'un règlement interdisant de recevoir aucun ouvrier dans l'atelier de Montmartre et décidant le renvoi dans leurs provinces de tous les individus étrangers à Paris, avec un passeport, une gratification de 2/1 sols au moment du départ et un subside de route de 3 sols par lieue. La dissolution totale de l'atelier fut arrêtée pour le 3 1 août et s'exécuta sans amener de troubles sérieux; on se débarrassa ainsi, rapporte Bailly, d'une masse de 17,000 hommes qui était très inquiétante.
Malheureusement cette mesure, dont on attendait les meilleurs effets, eut un résultat diamétralement opposé et donna même lieu à de véritables abus. Les ouvriers sans travail renvoyés dans les provinces avec un subside de 3 sols par lieue, non seulement revenaient immédiatement à Paris, mais encore ramenaient avec eux d'autres ouvriers alléchés par ces avantages. Toute une correspondance fut échangée entre le ministre de la maison du Roi et la municipalité parisienne pour empêcher cette affluence à Paris des ouvriers de la province et trouver les moyens d'occuper les gens sans travail. Le 5 novembre 1789 , M. de Saint-Priest proposait à M. Bailly de mettre à exécution le projet de canalisation de l'Ourcq: le 6 janvier suivant, il parlait d'envoyer à Dieppe un nombre considérable d'ouvriers pour travailler à un canal (■^). Le 19 janvier, M. Gellerier, qui
'■' y oir dans le Journal de Farts , nu- visitanlles ateliers de Montmartre, que ce
méro du 20 août 1789, Timpromptu poète appelle un ff champêtre Capitole». adressé par un soldat de la compagnie ^^^ Cf. le tome II de notre recueil ,
de Saint-Même au marquis de Lal'ayette n°' 3.5 , 89.
INTRODUCTION. cxlm.
avait sous sa direction le département des travaux publics, appelait l'attention de M. Necker sur la situation des ouvriers et lui mandait qu'il serait obligé d'en renvoyer encore 2,000 dans leur pays, mais qu'il prendrait cette fois les plus grandes précautions pour n'être pas trompé par ceux auxquels on délivrerait des passeports, qu'on leur imposerait la condition de ne pas revenir à Paris, en les prévenant qu'au cas où ils y reparaîtraient, ils ne participeraient plus aux secours du Gouvernement (').
Un mois s'était à peine écoulé depuis le renvoi des terrassiers occupés aux travaux de la butte Montmartre, qu'on reconnut la nécessité d'ouvrir de nouveaux chantiers. On se borna tout d'abord à recevoir 2,000 ouvriers, ce ne liit qu'au i""' décembre que le nombre en fut porté à A, 186, mais le déj)artement des travaux publics, journellement assailli par une multitude de nécessiteux et assiégé de réclamations par les districts, dut consentir à l'admission de 2,000 nouveaux ouvriers, bientôt suivie de 2,000 autres, savoir : de 600 pris dans le faubourg Saint-Antoine, de 5oo dans le faubourg Saint-Marceau et de 900 dans les districts les plus pauvres, ce qui formait un total de 8,000 ouvriers. Dans ce nombre, n'étaient pas compris les 1,600 ouvriers employés à l'Ecole militaire et congédiés par suite de la suppression du travail des moulins, qu'il fallut répartir dans d'autres ateliers; comme ces ouvriers étaient payés à raison de 3o sols par jour et que le prix de leur journée allait se trouver réduit à 20 sols, salaire des terrassiers, M. Gellerier proposa d'appliquer l'économie de 800 livres par jour qui devait en résulter à employer 800 manœuvres de plus, ce qui donnerait un cliiffre de io,/ioo ouvriers. A cette époque, il y avait en outre 600 ouvriers détachés aux travaux du canal de Bourgogne (^^.
^'' Cf. le touie II de notre recueil, était également question du relablis-
11" ^1. sèment d'une manufacture de draps à
^^^ Dans la lettre adressée le 20 jan- Paris. Cf. le tome II de ntrtre recueil,
vier par M. Cellcrier à M. Necker, il u'^ h'.l
«Lviii L'ASSISTANCE PUBLIQUE A PARIS.
Un règlement édicté, le ii novembre 1789, par le département des travaux publics, imprimé sous l'orme de placard et affiché dans tous les ateliers, nous fait connaître la discipline intérieure qui devait y être observée. Chaque atelier, composé de 200 ouvriers formant deux divisions de 100 hommes, se trouvait sous la surveillance d'un contrôleur et la conduite d'un chef, de deux sous-chels et de deux piqueurs, dont les fonctions respectives étaient nettement déterminées. Le règlement s'attachait surtout à fixer les conditions d'admission et les obligations des ouvriers. Ils devaient répondre à quatre appels par jour, le premier avant 8 heures du matin, les deux autres dans la journée et le dernier le soir; toute absence non justifiée durant huit jours entraînait la radiation des contrôles, ceux qui insultaient les passants ou fomentaient des troubles étaient rayés sur-lechamp. La paye se faisait tous les samedis soir^'^. Comme de nombreux abus s'étaient glissés dans les ateliers, où la plupart des ouvriers, induits en erreur par des gens malintentionnés, se croyaient dispensés de travailler, parce qu'ils regardaient comme une dette ce qui n'était et ne pouvait être que le salaire de leur travail, la Municipalité adopta un nouveau règlement le au septembre 1790. Ce règlement, beaucoup plus complet, délimitait avec un soin tout particulier les attributions de tout le personnel des ateliers, savoir, des inspecteurs généraux, contrôleurs, inspecteurs, chefs d'ateliers et piqueurs. Une disposition spéciale, qui ne figure pas dans le règlement du 11 novembre 1789, interdisait aux ouvriers de passer, sous quelque prétexte que ce fût, d'un atelier à un autre, de jouer aux cartes, au petit palet, à la Manque et à tous autres jeux, enfin de vaguer dans les terres ensemencées et les vignes, sous peine d'être pointés d'une demi-journée et renvoyés en cas de récidive. Pour les refus d'obéissance, les ouvriers passaient un temps proportionné à la gravité de leur faute dans des ateliers de correction,
^'' Cf. le tome II de notre recueil, n" 36.
INTRODUCTION. cxux
où leur salaire était inférieur d'un quart au salaire habituels^).
Malgré le nombre considérable d'individus successivement admis dans les ateliers de charité, la municipalité parisienne se trouvait débordée et dans l'impossibilité de donner satisfaction à toutes les demandes, elle fut obligée de délivrer 2,000 passeports h des ouvriers inoccupés qui manifestèrent le désir de retourner dans leurs foyers. On ne tarda pas à reconnaître l'insuffisance de ces mesures, il restait encore dans la capitale quantité d'ouvriers étrangers que le besoin forçait de se répandre dans les rues, qui se livraient à la mendicité et dans leur désespoir pouvaient être redoutables. A la fin du mois d'avril 1 790 , M. Gellerier pria M. Necker de l'autoriser à délivrer encore ^,000 passeports à ces gens oisifs, dont la présence devenait d'autant plus dangereuse qu'elle allait coïncider avec la mise en liberté des prisonniers de Bicêtre, décrétée par l'Assemblée nationale (=^).
Vers la même époque, le Comité de mendicité de celte même assemblée, vivement préoccupé d'une situation aussi peu rassurante, crut devoir représenter h la municipalité paj-isienne, qu'étant donné le subside de 1,900 francs par jour alloué par le Trésor public et l'offre de M. de la Millière d'employer 2,000 terrassiers sur les chemins, il lui paraissait surprenant qu'aucun ouvrage utile n'eût été entrepris, qu'occuper les ouvriers à des travaux sans utilité était les encourager à ne pas travailler; que leur donner 20 sols au lieu de 1 5 , c'était appeler les pauvres étrangers par l'appât d'un gain supérieur à celui qu'ils pouvaient espérer chez eux; finalement le Comité indiqua parmi les travaux à entreprendre le curage de la Seine '^^ et l'ouverture du canal de Dieppe, pour lequel M. Brullée offrait des fonds et garantissait l'emploi de 1 0,000 ouvriers, ajoutant que si ces travaux ne convenaient pas à la Commune et qu'il lui parût
<'' Cf. le tome II de notre recueil, ''' M. Boncerf proposait ëgalemenl
n° 66. (recouper les ouvriers h ce travail
^'' Ibid. , n° /ig. (cf. Jo n° h-i du l. II de notre recueil).
nécessaire d'emprunter pour ouvrir d'autres ateliers, il proposerait à l'Assemblée nationale d'autoriser cet emprunt ('^. Quelques mois plus tard, le même Comité, à l'occasion d'un rapport sur le dessèchement des marais, mis à l'ordre du jour de la séance du 2^ août 1790, reprit la même question qui, paraîtil, lui tenait fort à cœur, et, dans une lettre à la Municipalité, déclara , une fois de plus, que le seul moyen de forcer les pauvres au travail serait de les employer à des besognes utiles, se flattant que les ateliers ouverts pour le dessèchement des marais dans tout le royaume auraient pour effet de faire sortir les mendiants de la capitale et les empêcheraient d'y affluer (^l
Un décret de l'Assemblée nationale pour l'extinction de la mendicité, rendu le 3o mai 1790, ordonna l'ouverture d'ateliers à Paris et aux environs, en travaux de terrasse pour les hommes et de fdature pour les femmes et enfants, dans lesquels seraient admis tous les pauvres domiciliés à Paris depuis six mois. Le même décret imposait l'obligation à tout pauvre sans ouvrage, non domicilié à Paris depuis six mois, de demander un passeport pour retourner dans son lieu d'origine (^). Cette mesure semble n'avoir pas eu grande efficacité, car, à la date du 3i août, intervint un nouveau décret de l'Assemblée qui supprima les ateliers de secours existant dans la capitale pour les remplacer par de nouveaux ateliers de deux catégories distinctes, les uns pour les ouvriers travaillant à la tâche, les autres pour les individus faibles ou peu habitués aux travaux de terrasse, qui seraient payés à la journée; on prit soin de stijîuler que le prix des travaux à la tâclie ou à la journée serait inférieur au prix courant payé pour les ouvrages de même nature (*^.
Ces dispositions législatives, qui coïncidèrent avec la transformation de la municipalité parisienne, restèrent à peu près
''' Cf. le tome II de notre recueil, '■' Cf. le tome II de notre recueil,
n° li8. n" 54.
'"* Cf. le tome II de notre recueil, '"' Cf. le tome II de notre recueil,
INTRODUCTION. eu
lettre morte. En effet, le i5 octobre, le Comité de mendicité, qui ne perdait pas de vue le but poursuivi par l'Assemblée, pria pour la troisième fois M. Bailly de lui fournir un compte rendu écrit de l'exécution de ces décrets et se plaignit vivement des lenteurs incroyables et vraiment désolantes de la municipalité parisienne. En réponse à cette réclamation, M. Gellerier envoya, le 17 octobre, au nom du département des travaux publics, un mémoire justificatif où il établissait que les deux articles du décret du 3o mai, en ce qui concernait ce département, avaient été mis à exécution strictement et sans retard (^l
Il s'agissait en effet : 1° de fournir du travail dans les ateliers de terrasse à tous ceux qui en demanderaient, domiciliés ou non à Paris, pourvu qu'ils fassent Français; 2° de renvoyer dans les pays étrangers ceux qui ne seraient pas nés ou domiciliés en France, même ceux qui, étant Français, voudraient quitter Paris pour retourner dans leurs provinces. L'administration municipale des travaux publies s'était acquittée de cette tâche en inscrivant et répartissant dans les divers ateliers les ouvriers qui s'étaient présentés, porteurs de certificats de leurs districts, et ceux qui, arrêtés comme mendiants, avaient demandé du travail. En même temps, les ouvriers étrangers, ou habitants des divers départements, qui avaient exprimé le désir d'y retourner, furent munis de passeports; le nombre des passeports expédiés depuis le 1" juin fut de 6,3 5 0.
D'après le relevé qui avait été fait, le nombre des ouvriers admis aux ateliers de terrasse s'élevait à plus de 18,600, dont environ 3, 000 depuis le i^^'juin 1790.
Des ateliers publics avaient été ouverts tout le long de l'enceinte de Paris, aux Champs-Elysées, au Pioule, à Monceau, au faubourg Montmartre, à la barrière des Amandiers, à la barrière Piochechouart, au faubourg du Temple, au Parc Saint-Fargeau, à Popincourt, au faubourg Saint-Antoine, à
''' Cf. le lome II de notre recueil, n°' 69, 70.
CLii L'ASSISTANCE PUBLIQUE A PARIS.
l'avenue de Vincennes, au faubourg Saint-Marceau, aux barrières d'Orléans, de Vaugirard et des Invalides^').
La situation de ces ateliers dans les quartiers excentriques et surtout dans le voisinage des barrières était une occasion perpétuelle de désordres et une source d'ennuis de tous genres. En voici deux exemples caractéristiques :
Le 18 septembre 1790, l'Assemblée des représentants de la Commune reçut communication d'un mémoire adressé par un brigadier de la barrière de Montreuil qui exposait la difficulté d'empêcher l'introduction frauduleuse de l'eau-de-vie par les ouvriers des travaux publics composant l'atelier près de cette barrière'^'. Quelques jours après, M. Bailly avisait Lafayette des dégâts que commettaient dans les vignes de Charonne et de Vincennes les ouvriers des ateliers de charité des alentours, et le priait de faire exercer une surveillance active par la garde nationale de la caserne de Montreuil '^^.
On employait, par acquit de conscience, les ouvriers des ateliers publics, mais on les jugeait incapables d'accomplir aucun travail sérieux; c'est ainsi que dans une lettre oii M. d'Angiviller signalait à M. Montauban, administrateur au département des travaux publics de la Municipalité, l'état de dégradation du Gours-la-Reine, il estimait que les ouvriers qu'on y enverrait sous forme d'atelier de charité seraient plutôt nuisibles qu'utiles (*^.
L'exécution du décret du 3i août 1790, qui inaugurait un nouvel ordre de choses, en supprimant les anciens ateliers et en ordonnant l'ouverture de nouveaux chantiers, non seulement à Paris, mais dans les départements voisins, présentait de grosses
^'' Cf. notre Répertoire général des ^'' Cf. le tome II de notre recueil,
sources manuscrites de l'histoire de Paris n° 67.
pendant la Révolution française , t. III, ^*' Cette lettre du directeur des Bâ-
n° 1937. timents du Roi est du 1" décembre
'"' Procès-verbaux de l'Assemblée gé- 1790- Cf. notre Répertoire des sources
nérale des représentants de la Commune , manuscrites de l'histoire de Paris pendant
t. IX, p. 65. la Révolution framaise , t. 111,0° 2720.
INTRODUCTION. cuii
difficultés. Comme le décret portait que les individus domiciliés à Paris pourraient seuls être admis dans les ateliers de la capitale, il fallut procéder à un triage dont les districts furent chargés. Pour s'assurer de l'identité des individus inscrits sur les listes qu'il s'agissait de contrôler, les commissaires des districts procédèrent souvent à une véritable enquête, soumettant même les ouvriers à des interrogatoires en règle; de là d'interminables lenteurs. De plus, on avait bien décrété que les ouvriers seraient occupés sur les routes aux environs de Paris, seulement l'administration des Ponts et Chaussées n'avait pas d'outils à leur fournir, et le département des travaux publics fut obligé d'en faire faire à ses frais.
Dans une lettre annexée au mémoire justificatif du département des travaux publics, M. Cellerier déclarait que lui et son collègue M. Plaisant n'avaient pas perdu un instant pour renvoyer sur les ateliers de M. de la Millière les ouvriers étrangers et. non domicdiés; mais, ajoutait le lieutenant de maire, il avait été si mal secondé par les districts de Paris, qu'il n'avait pu en faire partir qu'environ 260, les commissaires chargés de cette opération l'ayant complètement négligée pour ne s'inquiéter que des élections. M. Bailly, de son côté, faisait tout ce qui était en son pouvoir pour procurer l'arrestation des mendiants, mais n'était pas obéi avec la même ponctualité qu'il mettait à donner des ordres.
A la suite de ces explications, le Comité de mendicité tint, le 8 novembre, une réunion extraordinaire, à laquelle furent convoqués les anciens administrateurs des travaux publics pour entendre de leur bouche l'exposé des mesures prises pour mettre à exécution le décret du 3i août^'^. M. Plaisant exposa que 7 sections seulement avaient répondu à la circulaire envoyée afin de connaître le chiffre des menthants qu'il y aurait lieu de répartir dans les départements voisins. Le Comité dé-
^'' Cf. le lome II de notre recueil, n" 72.
cLiv ' L'ASSISTANCE PUBLIQUE A PARIS.
cida que la Municipalité nouvelle renverrait aux sections cette même lettre et, comme l'on prévoyait que nombre d'ouvriers ne pourraient quitter Paris, on s'inquiéta de savoir quelle assistance pourrait leur être donnée; sur l'avis de M. Cellerier, le Comité de mendicité se montra favorable au projet du canal de Saint-Maur qui pouvait occuj^er tout de suite /i,ooo ouvriers.
Cette question des ateliers de secours continuait à causer les plus vives préoccupations. L'Assemblée nationale, à TelTet de contrôler la gestion de ces ateliers et de remédier au désordre qui s'y était glissé, décréta, le 1 7 décembre lygo^'^ qu'à partir du 1" janvier la Municipalité ferait connaître dans les dix derniers jours de cbaque mois les dépenses créées dans le cours du mois précédent, soit en travaux de terrassement, soit en autres ouvrages, et aurait soin de spécifier la nature des travaux, ainsi que les deniers qui y seraient affectés.
Au début de l'année 1791, par une gradation insensible, les ateliers de cliarité étaient devenus une lourde cliarge non pour la municipalité parisienne, mais pour l'Etat; la mesure était comble. Aussi, lorsque M. Smitli , cliargé de la comptabilité générale de ces ateliers, se présenta, le i3 janvier, au Trésor pour réclamer une somme de 1 755,000 livres, montant de la dépense d'une seule semaine, M. Dufresne, directeur du Trésor, ne put s'empêcber de témoigner sa surprise et son mécontentement, et alla jusqu'à reprocher au comptable l'imprévoyance dont il avait fait preuve en lui laissant ignorer une situation aussi inquiétante. Piqué au vif, M. Smith lui adressa, le jour même, une lettre des plus explicites, où il donnait les raisons de l'accroissement prodigieux pris par les ateliers de charité t"^^.
cr Voici, aux détails près, faisait-il observer à M. Dufresne, les motifs de l'énormité des dépenses dont vous vous étonnez avec tant de raison.
''' Cf. le tome II de notre recueil, ^'' Cf. le tome II de notre recueil,
INTRODUCTION. clv
ff L'augmentation successive des ouvriers admis aux ateliers de secours, sans que l'on exige d'eux aucune espèce de travail, et dont une grande partie ne se présente que le samedi pour recevoir le salaire qu'elle napas mérité, le nondire effrayant de cette multitude, attirée par la fainéantise et son impunité, montant à présent à près de 97,000 individus; le payement des inspecteurs, des chefs, des contrôleurs, des inspecteurs généraux; celui de plus de 3o commis, montant le tout environ à /i 0,0 00 livres par mois; l'acquittement du prix des camions, brouettes et autres outils; enfin. Monsieur, les dilapidations causées par les nombreux abus qui affligent depuis longtemps cet établissement, malgré l'honnêteté et la surveillance des officiers municipaux chargés de cette partie, n
M. Dufresne, très ému de ces révélations, envoya sur-lechamp la lettre de M. Smith au Comité des finances, appelant toute son attention et celle du Comité de mendicité sur la question des ateliers de secours.
crCet objet, disait-il, prend un caractère très grave, par la dépense énorme qu'il cause et par le nombre effrayant d'individus, qui est aujourd'hui de 26,^100, et par les abus révoltants que l'on tolère, -n
Il était en effet urgent d'aviser : la réunion d'un nombre aussi considérable d'ouvriers ou plutôt de fainéants, parmi lesquels se glissaient quantité de gens sans aveu, constituait un danger permanent que les pouvoirs publics ne pouvaient tolérer davantage.
Vers le milieu d'avril , le même sieur Smith proposa tout un plan de réforme des ateliers de secours; il jugeait indispensable d'introduire de sérieuses économies dans les dépenses d'administration, en supprimant trois chefs par atelier et en diminuant le nombre des contrôleurs ; il pensait aussi qu'on pouvait occuper plus utilement les ouvriers en les employant au balayage, à l'enlèvement des boues et immondices, à l'élargissement et à la formation des quais; il projetait enfin l'établissement dans
cLvi L'ASSISTANCE PUBLIQUE A PARIS.
chaque section d'un comité qui rechercherait les ouvriers de métier pour leur procurer des outils et des matières premières '^^K
Ce mémoire, rempli de vues excellentes, ne fut pas goûté de l'administration des travaux publics. L'institution des travaux de charité était condamnée.
La suppression totale des ateliers de secours fut décidée; dès le 2 0 mai 1791, M. Bailly chargea M. de Gouvion, major général de la garde nationale, d'exercer une surveillance attentive sur les ouvriers de ces ateliers, chose dilhcile, ces ouvriers étant disséminés autour de Paris ^-K M. de Gouvion demanda, le même jour, des instructions à M. Bailly, voulant savoir s'il était vrai que les ouvriers dussent être congédiés le 26 mai. Ce ne fut que le 16 juin que l'Assembh^e nationale, statuant sur le rapport présenté par M. de la Rocliefoucauld-Liancourt au nom des quatre Comités des domaines, des finances, d'agriculture et commerce et de mendicité, décréta la suppression des ateliers de charité existant à Paris, qui comptaient alors 3 1,000 individus entretenus aux frais du Trésor public, lequel supportait de ce chef une dépense de 700,000 livres par mois, non compris les 5o,ooo livres versées pour le salaire de i,/ioo ouvriers employés au canal de Bourgogne. L'Assemblée supprima donc conqjlètement les ateliers publics, et ne fit exception que pour les ateliers de filature établis en faveur des femmes et des enfants et pour les chantiers de l'édifice Sainte -Geneviève; mais, pour ne pas enlever brutalement toute ressource aux ouvriers, elle vota un crédit d'un million pour divers travaux d'édilité, tels que la démolition de la porte Saint-Bernard et de la geôle, les réparations des quais, certaines constructions en aval et en amont du pont Louis XVI et l'ouverture d'un canal de Passy à la Seine ^^\
''^ Cf. le tome II de notre recueil , recevoir son application le 1 " juillet ,
n" 85. mais prescrivait à la Municipalité de
'■' Cf. le tome II de notre recueil, faire cesser tout de suite les travaux
n° 90. reconnus sans utilité'. Cf. le tome II de
'^^ Le décret du 16 juin 1791 devait notre recueil, n° 9^.
INTRODUCTION
Natiirollement une mesure aussi radicale jeta une vive perturbation parmi les ouvriers; le matin même de la séance de l'Assemblée, où fut votée la suppression des ateliers, Bailly exprimait ses craintes à Lafayette et le priait de donner des ordres pour maintenir la tranquillité, car déjà, disait-il, l'on voyait souffler l'esprit d'insurrection (^). Les ouvriers des ateliers publics, dans leur désarroi et leur détresse, adressèrent, le 28 juin, une supplique à l'Assemblée, afin d'obtenir le retrait du décret qui fixait l'époque de la cessation des travaux de charité, cr Pères de la Patrie, s'écriaient-ils, pourrez-vous souffrir que des pères de famille voient mourir leurs enfants de misère devant leurs yeux? Pères de la Patrie, voudrez-vous laisser mourir de faim nous qui sommes vos enfants? Une réforme générale serait une dureté sans exemple, puisque les nouveaux travaux que l'on propose pour remplacer ceux-ci ne peuvent être utiles et procurer la subsistance ta une partie des citoyens indigents, puisque le grand âge de plusieurs et la faible compîexion des autres, qui, avant la Révolution, étaient occupés h des arts et métiers doux, les mettent hors d'état de travailler à des démolitions. 17 Le président Alexandre de Beauharnais répondit aux pétitionnaires par une fin de non-recevoir, déclarant que l'on prendrait en considération l'objet de leur demande et les admettant, si leurs travaux le leur permettaient, aux honneurs de la séance (-). Une nouvelle pétition des ouvriers de Paris, présentée le i°'' juillet à l'Assemblée nationale, fut renvoyée par elle au Directoire du Dépai-tement ^^l
Le A juillet, troisième et dernière requête de ces ouvriers, celle-ci sur un ton comminatoire; la famine commençait à les talonner, il leur fallait du pain, à l'instant même, soit d'une
^'' Cf. lo tome II de notre recueil, du Point Central des Arts et Me'licrs
"" 9'^- demanda, pour éviter des malheurs, le
'"' Cf. le tome II de notre recueil, maintien des ateliers pendant 1 5 jouis.
n" 9^- Cf. le tome II de notre recueil, n°' 98
'^' Le 3 juillet, la société' fraternelle et 100.
cLvui L'ASSISTANCE PUBLiaUE A PARIS.
façon, soiL (ruiic autre, crils vous crient tous, était-il dit dans cette pétition, et c'est le cri de 9.5, ooo individus, dont les trois quarts ont leninie et enfants dans la capitale, de l'établir les ateliers de secours au moins jusqu'à la fin de la Constitution, en supprimant les abus qui s'y étaient introduits ^'^n. Il est certain que la suppression des travaux publics, décrétée par l'Assemblée dans un moment de crise et d'effervescence, était un acte impolitique, c'est ce qui s'imprimait dans tous les journaux. D'un autre côté, les chefs et inspecteurs des ateliers de secours supprimés, se trouvant réduits à la plus profonde misère, adressèrent au mois d'août 1791 une [)étition à l'Assemblée nationale à l'effet d'être pourvus de quelques emplois qui leur permissent de faire vivre leurs familles et, tout ;ui moins, sollicitèrent le payement de leurs appointements pour le mois de juillet, alléguant qu'ils avaient été occupés une partie de ce mois à délivrer des certificats aux ouvriers pour la distribution des 96,000 livres qui leur avaient été accordées. Cette requête fut renvoyée, le 21 août, aux Comités des finances et des secours (^^
''' Cf. le lorae II de iiolre recueil, ^■' Cf. le tome II de notre recueil,
if 101. 11" io3.
INTRODUCTION. clix