ORPHELINAT DE LA MÈREDE-DIEU
L'orphelinat dit de la Mère-de-Dieu, rue du Vieux-Colombier, institué par lettres patentes de mai 1678, était spécialement réservé aux enfants orphelins des deux sexes de la paroisse de Saint- Sulpice; leur nombre était d'environ Ao, soit 32 filles et 8 garçons, et fut même porté jusqu'à 60. On y recevait les enfants dès le berceau , et on les élevait avec beaucoup de soin jusqu'à ce qu'ils fussent à même d'entrer en apprentissage ou d'être convenablement placés. Huit sœurs avaient la direction de cette œuvre de charité ^^K
'*' Cf. le n° 206 du tome I" de notre ^^^ Cf. Jaillot, Recherches critiques,
recueil. kistonques et topographiqiics de la ville
''^ Cf. le n" 201 du tome I" de noire de Paris , t. V, quartier du Luxembourg,
recueil. p. 33-35.
INTRODUCTION. lxv
La maison de Bicetre, Tune des plus importantes de celles relevant de l'Hôpital-Général, se trouvait sur la route de Fontainebleau, près du village de Gentilly, elle occupait le château du même nom , (pi avait été bâti au xni'' siècle par un évêque de Winchester en Angleterre, dévasté dans une sédition populaire au XV'' siècle, rétabli en i63/i par Louis XIII pour servir de retraite aux soldats invalides, puis d'asile aux enfants-trouvés, enlin donné par Louis XIV à THôpital-Général pour y renfermer les pauvres mendiants de Paris. Cette construction n'offrait rien de remarquable, les curieux y admiraient surtout le puits, ouvrage unique dans son genre, exécuté sur les dessins de BofTrand, creusé dans le roc à une profondeur de 171 pieds, avec 9 pieds d'eau fournie par des sources intarissables. Une machine élévatoire, inventée par un contrôleur des Ponts et Chaussées, M. de Bernière, machine que faisaient mouvoir les prisonniers, amenait l'eau dans un réservoir voûté, de 60 pieds carrés sur 8 pieds 8 pouces de profondeur, pouvant contenir /i,ooo muids^'l
La maison de Bicetre renfermait trois catégories bien tranchées d'individus : 1^ celle des bons -pauvres, payant ou non pension, qui y trouvaient un asile contre les infirmités et la vieillesse; ^° celle des malades en traitement; ^° celle des prisonniers, détenus en vertu d'ordres de l'autorité à titre de sûreté, de correction ou de peine; cette maison avait par conséquent le caractère d'hospice, d'hôpital, de maison de force et de correction. Les individus vivant à Bicetre étaient répartis en sept emplois ou divisions locales, à la tête de chacun desquels se trouvait un gouverneur, assisté d'un certain nombre de sous-gouverneurs. Un économe, M. Hagnon, avait la haute direction de la maison
'*' Cf. Abnnnach parisien, lySr», p. .5-3; Thiery, Guide des étrangers. 1789.
nipr.iAtir.ir nationaif.
Lïvi L'ASSISTANCE 1»L'BL1QIJE A PAUIS.
et partageait l'aiilorité avec ia supérieure des Go sœurs officières chargées de la surveillance des dortoirs, du soin de la cuisine et de la lingerie. Ce fut M. Hagnon qui adressa, le 2 mai 1790, à M. de Jussieu tout un mémoire en réponse au questionnaire qu'il avait reçu le 1 1 avril précédent (').
Le chiffre total des habitants de Bicètre était , à la date du 19 avril 1790, de 3,979 individus. Les bons-pauvres constituaient la majeure partie de la population de cette maison; on y comptait 1,^39 valides et 567 infirmes, soit ^,01^ pauvres. Il fallait, pour être admis, remplir plusieurs conditions essentielles, savoir : 1" être originaire de Paris; a** être sans forlune et hors d'état do gagner sa vie; 3" avoir 60 ans révolus, ou quelque infirmité grave et incurable. Les pauvres étaient distribués dans tous les emplois, sans que l'on fît aucune distinction entre ceux que Ton gardait à titre gratuit et ceux qui payaient pension, depuis 100 jusqu'à /loo livres, et, comme cette pension donnait droit à une meilleure nourriture, personne ne songeait à ce qu'il y avait de choquant et de peu charitable de faire vivre côte à côte ceux qui recevaient une alimentation plus choisie, plus abondante, et ceux qui n'avaient qu'une maigre pitance; de même, on n'avait pas plus de scrupule de placer dans les mêmes dortoirs les privilégiés qui pouvaient, moyennant 5o écus, acheter le droit de coucher seuls, et des malheureux obligés de se mettre deux dans des lits à cloison, et même la plupart du temps quatre dans le même lit.
La nourriture des bons-pauvres consistait en une livre un quart de pain bis, une chopine de bouillon gras, avec un quarteron de viande pesée crue, trois jours par semaine, et en des légumes, du beurre et du fromage, le reste du temps. Trop souvent, des tables entières manquaient de viande, parce que, disait-on, le calcul de la marmite avait été mal fait, aussi les pauvres se figuraient-ils que leur portion retranchée augmen-
^'^ Cf. le n" SU de noire loiiie I".
INTRODUCTION. i.xmi
tait celle des einj)loyés de la maison; il en élait de même poui' le bouillon, ([iii dans leur opinion était le résidu allongé des premières tables. Voici quel était l'emploi de leur temps. Ils se levaient à 5 lieures du matin en été et à 6 heures en hiver, faisaient la prière du matin en commun dans chaque dortoir et sortaient pour entendre une messe basse. Entre 8 et 9 heures, avait lieu la distribution des vivres; le reste de la journée appartenait au pauvre qui restait oisif dans la maison, »ou sortait avec une permission de l'économe. Le soir, après l'appel qui se laisait dans tous les emplois et dortoijs à 7 heures en été et à 6 heures en hiver, les pauvres devaient se retirer. Les règlements de la maison obligeaient les bo7is-pauvres à assister à tous les offices de l'église, les dimanches et fêtes, et leur recomman- (hiient, sans toutefois le leur imposer, de communier de temps à autre. Quoiqu'il y eût la moitié au moins des pauvres en état de travailler, on n'exigeait d'eux aucun travail, aussi le nombre de ceux qui trouvaient moyen de s'occuper était-il fort resli-eint. ko à 5o hons-paMvres travaillaient dans les caves à tisser de la toile pour les différentes maisons de l'Hopital-Général, 60 à 70 cardaient et filaient de la laine pour le couverturier de la maison. Les tisserands étaient logés dans un dortoir particulier, nourris à portion double et recevaient le prix de leur travail à tant par aune, sans retenue aucune; les ouvriers lainiers étaient payés de leur ouvrage à tant de la livre, et le sou de bénéfice par livre de laine ouvrée revenant à la maison, servait à la dédommager de la détérioration des vêtements de ces ouvriers. Bicêtre employait à ses travaux intérieurs un certain nondjre de hons-pauvres ; il y en avait notamment 7/1 occupés au Grand-Puits, 27 buandiers, 19 jardiniers. Les maîtres ou premiers compagnons, les contremaîtres et com- •pagnons bons-pauvres mangeaient en réfectoire, couchaient seuls et recevaient quelques petits salaires.
Par suite de l'entassement des bons-pauvres dans les dortoirs où ils s'obstinaient à ne pas renouveler l'air, il y avait là un
ixvii. L'ASSISTANCE PUBLIQUE A l'AKlS.
milieu éiiiiiieiniiicnt propre à l'éclosiou el à lu j^rojjafjalioii des maladies. Lorsque les hons-pauvres tombaient malades, ils étaient transportés à l'Hôtel-Dieu , empilés dans un tombereau non suspendu, sans tenir compte de la rigueur de la saison, des intempéries ou de la nature de la maladie; dans les cas graves on les faisait porter sur des brancards par des vieillards de la maison, que l'épuisement obligeait de s'arrêter à chaque instant: aussi souvent les malades mouraient-ils dans le trajet. La mortalité parmi les bons-pauvres, année moyenne, était d'environ lioo individus. La maison de Bicêtre donnait asile à nombre de malheureux atteints d'épilepsie, d'écrouelles ou de paralysie, mais toutes ces affections, considérées, même au début, comme incurables, n'étaient 1 objet d'aucun traitement; c'est ainsi que l'on voyait des enfants, admis parmi les épileptiques pour de sinq)les convulsions nerveuses, devenir euxmêmes épileptiques dans cet effrayant milieu. L'une des infirmités les plus communes à Bicêtre était les hernies; plus de la moitié des bons-pauvres affligés de cette gênante incommodité recevaient les soins du sieur Geoffroy, célèbre chirurgien bandagiste. Le nombre des scorbutiques traités à Bicêtre s'élevait à 100 ou i5o, en 1790 il se trouvait réduit au chiffre de 10 à 20, et ces malades, à l'exception des prisonniers atteints du scorbut, étaient soignés à l'hôpital Saint-Louis.
Les fous, qu'une mesure de sûreté obligeait de séquestrer de la société, formaient l'une des principales catégories d'hospitalisés à Bicêtre; ils étaient au nombre de 919 à la date du 19 avril 1790, non compris 60 individus en traitement à l'infirmerie et à l'hôpital Saint- Louis. Ils entraient à Bicêtre en vertu d'ordres du Roi, du procureur général du Parlement, de la Police ou de la Prévôté de 1 Hôtel. Un quartier spécial, dit de Saint-Prix, régi par un gouverneur et i3 employés, leurétait réservé; il comprenait 1 78 loges au rez-de-chaussée et un pavillon à deux étages. On traitait les aliénés avec douceur et on les laissait libres de se proniener toute la journée dans les
1^'TR0DUCT10N. lxix
cours, mais pendant la nuit ils devaient tous réintégrer leurs loges; lorsqu'il y avait encombrement, on en renfermait quelquefois deux dans la même loge, ce qui amenait des querelles et même assez souvent des rixes. Les commivssaires du Comité de mendicité qui visitèrent cet emploi furent stupéfaits d'y voir 52 individus nullement fous, soit 18 épileptiques et Sa particuliers prévenus de crimes ou arrêtés pour inconduite, et, sur l'observation qu'ils adressèrent à ce sujet aux administrateurs, on leur répondit que ces malheureux y avaient été adn)is ])ar une sorte de faveur, parce qu'ils seraient mieux là que dans les salles d'épileptiques ou les salles de force. Les fous envoyés à Bicêtre étaient réputés incurables et y demeuraient dans le statu qiio jusqu'à ce qu'il plût à la nature de les favoriser. Un cinquième pourtant des aliénés recouvraient la raison et rentraient dans leurs familles, mais les trois quarts de ceux (jui sortaient guéris avaient subi un traitement à l'Hôtel-Dieu.
Au mois d'avril 1790, la maison de force de Bicêtre contenait /i2 2 prisonniers, reçus en vertu d'ordres du Roi qui avaient été transmis par les bureaux des ministres ou de la police, d'arrêts du Parlement, de sentences de la Prévôté; ces prisonniers, détenus à temps ou à perpétuité, se trouvaient enfermés tant dans les cabanons et galles de force qu'au Poli des glaces, au Grand-Puits et aux salles d'infirmerie. Ceux des cabanons étaient soit des pensionnaires, soit d'anciens agents de la sûreté cju'on ne pouvait laisser dans les salles communes, où ils auraient couru le risque d'être assassinés. L'Administration ne les assujettissait à aucun travail, ceux que l'on employait au Poli des glaces et au Grand-Puits y travaillaient librement et volontairement; les premiers gagnaient 5 à 6 sols par jour, les seconds 9 à 10 sols, mais le nombre en était fort restreint. La plupart de ces prisonniers achevaient de se corrompre dans l'oisiveté et tenaient, pour employer le langage de M. de Liancourt, école de vices et de crimes, formant de coupables projets qu'ils espéraient réaliser le jour où on les rendrait à la société; aussi,
Lxx L'ASSISTANCE PUBLIQUE A PARIS.
lorsque l'Assemblée nationale décida la mise en liberté des mallieureuN victimes des lettres de cachet et du despotisme ministériel, Bailly crut devoir appeler son attention sur le danger de relâcher à l'entrée de l'hiver tous ces prisonniers, enfermés peut-être en vertu d'ordres illégaux, mais pour des raisons graves, et à l'effet de prévenir leurs desseins pervers, il demandait dans sa lettre une enquête préalable sur les causes de la détention de chacun d'eux. Les appréhensions de M. Baillv n'étaient que trop fondées, car on voit par une nouvelle lettre du 29 novembre 1789 que la plupart des désordres et des vols dont on se plaignait à Paris étaient commis par des gens sortant de Bicêtre^^^. Vers la fin de janvier 1790, les prisonniers de Bicêtre firent parvenir une adresse à l'Assemblée nationale pour dénoncer les mauvais traitements exercés sur eux par leurs gardiens, dont ils demandèrent le remplacement par une garde patriote, réclamant par la même occasion le droit d'écrire librement, sans contrôle ni censure, ainsi que l'établissement dans la cour des prisons d'une boîte destinée à recevoir leurs doléances, lettres et mémoires t"^. La situation de Bicêtre devenait difficile, les idées de liberté avaient germé dans les esprits et favorisé l'insubordination et la révolte qui étaient dans l'air. Le i3 février 1790, M. de Jussieu révélait 1 existence d'une fermentation dangereuse parmi les prisonniers qui, d'après des lettres anonymes adressées à l'économe et au gouverneur des cabanons, n'attendaient que le i*^"" mai's pour briser les mécaniques du Grand-Puits, casser les glaces en morceaux, en un mot faire branle-bas sur tout'^). Cette révolte éclata beaucoup plus tôt qu'on ne croyait. Dans la nuit du 17 au 18 février, les prisonniers de l'infirmerie essayèrent de s'évader par une crevasse de la muraille, plusieurs d'entre eux avaient déjà gagné
''' Cf. les n"' 69 et 71 du tome I" '*' Une copie certifiée de ces deux
de notre recueil. lettres, en date du 3 et du 8 février, fut
'■'' Cf. les n°' 72 et 76 de notre prc- transmise par M. Hagnon. Cf. le n° 80
micr volum.'. du tome 1" de notre recueil.
INTRODUCTION. iaxi
les toits, lorsque la garde du château donna l'éveil et tira sur les fuyards; l'un d'eux fut tué et les autres durent rentrer. D'un autre côté, les prisonniers du Grand-Puits s'étaient barricadés derrière des planches, déterminés à une vigoureuse résistance. M. Duport du Tertre, lieutenant de maire au département de police, averti de cette mutinerie, accourut, le 1 9 février, à i o heures du matin, accompagné d'un administrateur et de 100 hommes de garde. Il invita les prisonniers à se soumettre, ceux-ci j'épondirent qu'ils ne se rendraient pas lant qu'ils verraient des armes et des baïonnettes. En présence de' cette résistance, M. Duport du Tertre leur fit donner lecture de la loi martiale; l'article cjui enjoignait de faire feu excita de violents murmures. A la troisième sommation, le lieutenant de maire leur donna cinq minutes pour prendre un parti, ils se décidèrent à ouvrir les portes et, chose extraordinaire, prêtèrent une oreille attentive au discours plein de fermeté et de bons sentiments que leur adressa M. Duport; quatre d'entre eux se portèrent garants de la soumission de leurs compagnons d'infortune (^).
Si les malheureux détenus de Bicêtre firent cette tentative désespérée, vouée d'avance à l'insuccès, c'est qu'ils étaient littéralement poussés à bout; pendant longtemps ils avaient été soumis à un régime absolument barbare, comme l'écrivait l'un d'eux au comte de Gastellane, à la date du 5 avril 1790 : frNous sommes toujours exposés à être assassinés à coups de fusil, ou assommés à coups de bâton, à être mis dans ces affreux souterrains, où l'on est attaché par le cou à une chaîne grosse et courte, les fers aux pieds et aux mains, -n rr Quand aurons-nous le bonheur, s'écriait ce prisonnier, de voir supprimer ces caveaux infects et ce pouvoir de vie, de mort et de liberté que nos geôliers ont sur nous ^-^în On pourrait croire que ce langage était empreint d'exagération, il n'en est rien;
'" Cf. le Moniteur univerarl, numéro '"^ Cf. le n" 8.3 du tomo 1" de notre
dnai février 1790. recueil.
Lxxii L'ASSISTANGK PUBLKJUE A PAIIIS.
les commissaires du Comité de mendicité qui iusj)ectèrent la maison de Bicêtre, virent huit prisonniers enfouis sous la chapelle, à 1 5 pieds sous terre, resserrés dans un espace de 3 pieds sur 5 et ne recevant d'air que par des soupiraux percés en zigzag et prolongés dans une protondeur ohlique de 20 pieds. On ne peut songer sans frémir que des infortunés jetés dans ces cachots, chargés de chaînes, s'y consumaient dans l'oubli pendant des mois et des années entières; on citait un compagnon de Cartouche qui avait obtenu grâce de la vie et y avait passé 87 ans; des femmes même y furent enfermées. Louis XVI, instruit de l'existence de ces affreux sépulcres, ordonna de les combler à ses frais; en leur lieu et place, on établit dans les bâtiments de la Force huit cachots ne laissant rien à désirer sous le rapport de la salubrité, mais le Comité de mendicité espérait que cette aggravation de peine ne serait jamais infligée aux malheureux exclus de la société.
Les enfants détenus correctionnellemenl formaient une catégorie spéciale de prisonniers, régis par un gouverneur, deux sous-maîtres 4e classes, un maître et un sous-maître d'ouvrages; ils partageaient leur temps entre la lecture, l'écriture, le catéchisme et le travail manuel consistant dans la fabrication de lacets ou lisières; la journée était coupée par plusieurs récréations. Ils assistaient aux offices les dimanches et fêtes et pouvaient se procurer quelques douceurs avec le produit de leur travail. On les gardait ordinairement jusqu'à làge de 18 ou 20 ans. Ces enfants, au nombre de 29 seulement en avril 1790, n étaient pas les seuls auxquels la maison de Bicêtre offrait un asile; un quartier du Bâtiment- JNeuf, appelé la Visitation, renfermait 116 petits épileptiques, scrofuleux, teigneux, imbéciles, couchés tous dans le même dortoir. On leur donnait tant bien que mal les premières notions de lecture, d'écriture et de catéchisme, et surtout on les menait en promenade à la campagne. Les enfants de chœur de Bicêtre, au nombre de 26, sortaient tous de la Pitié, ils logeaient dans un bâtiment par-
INTRODUCTION. Lxxm
liculier à côté du presbytère et consacraient tout leur temps à la classe et aux offices religieux.
Le quartier de la Force disposait de plusieurs infirmeries spécialement réservées aux malades venant des différentes prisons de Paris, malades tous atteints des maladies les plus répugnantes, notamment de la gale et d'affections vénériennes. M. Hagnon disait dans son rapport que les prisonniers galeux étaient en plus grand nombre que jamais, surtout depuis que le Ghàtelet, la Conciergerie et l'hôtel de la Force en fournissaient des quantités effrayantes; au mois de mai 1790, il y en avait au moins une centaine en traitement à Bicêtre. On les purgeait deux fois, on les saignait, on leur faisait boire une tisane amère et on les frottait avec une pommade de soufre et d'huile. Les commissaires du Comité de mendicité, qui lors de leur visite à Bicêtre traversèrent ces infirmeries exiguës, mal aérées, encombrées de lits et de brancards, en rapportèrent la plus pénible impression. D'après leur témoignage , cr rien ne présentait un aspect plus hideux que toutes ces salles de traitement, où régnaient la malpropreté, le désordre, les vices en pratique et les crimes en prédicatiomi.
Indépendamment de ces infirmeries réservées aux prisonniers, Bicêtre avait deux salles particulièrement consacrées aux vénériens libres, celle dite de Saint-Etistache pour les hommes, et celle dite de la Miséricorde pour les femmes. Les vénériens des deux sexes , qui désiraient être admis au traitement suivi à Bicêtre, devaient se munir d'un certificat délivré par un chirurgien de l'Hôtel-Dieu, constatant leur état de maladie, et obtenir avec ce certificat un ordre d admission de la police. Le traitement durait habituellement deux mois; voici en quoi il consistait : Les malades étaient saignés une fois, rarement deux, purgés deux fois au commencement et deux fois à la fin, prenaient neuf bains, avec quatorze frictions, quelquefois des sudorifiques, rarement du sublimé. Chose à peine croyable, aucun infirmier n'était chargé du soin des malades; abandonnés à eux-
LXïiv L'ASSISTANCE PUBLIQUE A PARIS.
mêmes, ils s'entr'aidaient de leur mieux. D'après une statistique dressée à Bicêtre et embrassant une période de dix années, sur 3,^00 hommes et 3,ooo femmes qui avaient reçu des soins, il était mort avant et pendant le traitement 6/i2 hommes et Uko femmes; 2,958 hommes et 9,56o femmes étaient sortis guéris ou réputés tels; un fait à constater, c'est que l'on obtenait plus de guérisons chez les hommes que chez les femmes, parce que celles-ci ne se faisaient soigner qu'à la dernière extrémité et qu'elles apportaient plus de négligence que les hommes dans l'application des remèdes. On ne pouvait traiter à la fois que 56 hommes et 5 A femmes, ce qui donnait un chiffre annuel de 660 malades vénériens, et il \ avait de 1,800 à 1,900 inscrits qui attendaient leur tour, souvent pendant une année, littéralement campés dans des salles A'exsprctans, où 90 à 25 lits servaient pour 200 personnes, quatre y couchaient à la fois et devaient au milieu de la nuit céder leur place à d'autres étendus par terre. Tous ces malheureux entassés dans un air vicié étaient déjà grièvement atteints, la plupart rongés de plaies; aussi les fièvres putrides et la gangrène faisaientelles des ravages effravants; sur les 90 vénériens qui mouraient à Bicetre, les deux tiers au moins succombaient dans la salle des exspeclans.
Telle était la situation de Bicêtre qui laissait, comme Ion voit, bien à désirer. Les abus les plus criants y régnaient. Qui pourrait croire que cet établissement hospitalier réalisait un bénéfice de /i6,ooo livres par année sur la vente du vin et de i'eau-de-vie aux pauvres hospitalisés, qui consommaient d'autant plus qu'ils n'avaient rien à faire. Le défaut de travail dans toutes les classes était la plaie de cette maison; les enfants de la correction eux-mêmes, qu'on occupait jadis à faire des lacets et des lisières, avaient suspendu cette besogne, parce que Bicêtre n'en trouvait plus le débouché, et ils restaient entièrement oisifs; la promenade dans les cours constituait le seul passe-temps d'une population de 2,5 00 individus. Les commis-
INTRODUCTION. lxxv
saires du Comité de mendicité condamnèrent absolument cette oisiveté coupable et déclarèrent à la fin de leur rapport que crie coup d'œil général de la maison leur avait présenté une administration assez bien ordonnée, mais sans soin, sans bienl'aisance, sans véritable principe d'humanités, le plus grave des reproches qu'on pouvait adresser à une maison, lieu d'asile par excellence des infirmes et des indigents.
Ce n'est pas seulement dans ces enquêtes officielles que toutes ces lacunes, tous ces abus perpétués par une funeste insouciance étaient signalés, les journaux eux-mêmes en saisirent l'opinion publique. Au mois de février 1790, M. Peuchet consacra deux articles, dans le Moniteur universel, à l'examen approfondi d'un ouvrage dédié à M. de Gastellane, intitulé : Bicêtre réformé , ou élahlissement d'une maison de discipline^^K L'auteur de ce livre, M. Musquinet de la Pagne, détenu depuis dixhuit ans à Bicêtre pour ses écrits dangereux»'-) et par conséquent bien informé de ce qui s'y passait, dépeignit les horreurs de cette prison , où le vice et l'erreur, la faute du moment et le crime de toute la vie, la jeunesse égarée et les auteurs des plus honteux forfaits étaient confondus et se corrompaient journellement. A ses yeux, l'oisiveté était la cause des désordres de Bicêtre, et le seul remède à cette situation était le travail, mais un travail intelligent et non ceux que la maison de Bicêtre offrait à ses prisonniers : 1° on les employait à tourner des moulins à bras, prétendus économiques, qu'un moulin à vent remplacerait avec avantage; 2° on leur faisait monter l'eau du Grand- Puits, étrange occupation qui immobilisait 7/1 prisonniers, non compris le personnel de la maison, pour une besogne que 8 chevaux aveugles ou l\ paires de bœufs pouvaient accomplir à très bas prix et qui coûtait à la maison 33o livres par jour; le
''' Cï.\e Moniteur universel, numéros qui fut jeté tout nu sur la pailie cFun
des 6 et 7 février 1790. cachot, encliaîné par te cou, les pieds
'^' Cf. le dossier relatif h la dé- elles mains. Archives nationales, DV 8,
tention de M. Musquinet de la Pagne n" 77.
Lxxvi L'ASSISTANCE PUBLIQUE A PARIS.
troisième travail, celui du polissage des glaces, le seul utile, était beaucoup trop pénible pour des prisonniers privés d'air et insuffisamment nourris. M. Musquinet de la Pagne proposait à la Municipalité d'établir à Bicétre une manufacture de toile à matelas, susceptible d'occuper Aoo prisonniers, divisés en 33 ateliers de 12 bommes chacun, et pour intéresser les détenus à leur ouvrage, demandait qu'on accordât en guise de prime à celui qui aurait fourni la plus forte somme de travail et la meilleure fabrication un écu de 6 livres; de plus cette prime trois fois répétée devait ouvrir au détenu les portes de sa prison. De la sorte, le prisonnier était mis à même, par son travail et sa bonne conduite, d'acquérir sa liberté. Malheureusement ce svstème humanitaire semblait trop ingénieux pour être d'une application usuelle et rentrait jjlutôt dans le domaine de l'utopie; aussi rien ne permet de penser que la Municipalité parisienne, malgré les articles de M. Peuchet, l'ait pris en considération.
L'hôpital de la Salpètrière, la plus considérable des maisons qui dépendaient de IHôpital-Général, fut établi par Louis XIV, en vertu de lettres patentes du 27 avril 1 65 6. pour y renfermer les pauvres et les mendiants. Parmi ses bienfaiteurs peuvent être rangés M. Pomponne de Beilièvre, la duchesse d'Aiguillon et surtout le cardinal de Mazarin; cet illustre personnage fit une donation de 100,000 livres en iG65 et légua 60,000 livres par son testament. Ce vaste iiôpital se trouvait sur le boulevard de l'Hôpital et n'offrait de remarquable que son église, construite par Libérai Bruant. Grâce à sa disposition assez ingénieuse, elle pouvait contenir sans confusion les milliers de pauvres qui formaieut la population de cet établissement. Elle se présentait sous l'aspect d'un dôme octogone assez élevé, percé de huit arcades, aboutissant à autant de nefs de 12 toises chacune; dans chacune d'elles les pauvres, classés par catégories, pouvaient
INTRODUCTION. lïxvh
voir l'aulel placé au centre du dôiue; la neleiiface du sanctuaire était réservée aux i\ens du deiiors^'l
La maison de la Salpêtrière, qui remplissait pour les femmes la même destination que Bicêtre pour les hommes, abritait au milieu de l'année 1790, 6,70 4 individus. L'immensité d'un pareil établissement, l'impossibilité d'y exercer une surveillance exacte et de donner à tant d'infirmes les soins de tous les instants que réclamait leur état, devaient forcément engendrer des abus <;t provoquer des plaintes très motivées.
La Salpêtrière ne recevait que des pauvres du sexe féminin; il y avait cependant une exception à cette règle : depuis la londation spéciale due au cardinal Mazarin, on y comptait un certain nombre de ménages, c est-à-dire de gens mariés, qui en 1790 se trouvaient au nombre de 108, soit 216 individus. Pour être admis aux Ménages, il fallait que le mari et la femme fussent âgés de soixante ans, nés à Paris, ou au moins y domiciliés depuis deux ans et munis d'un certificat de pauvreté du curé de leur paroisse (^). Leur régime était le même que celui des autres bons-pauvres de la maison; le seul avantage dont ils jouissaient était de se trouver réunis, mari et femme, dans des chambres particulières. En cas de prédécès de la femme , le mari passait à Bicêtre; dans le cas contraire, la femme restait à la Salpêtrière, mais reprenait la vie en commun. Les commissaires du Comité de mendicité, qui avaient pu comparer ces ménages avec ceux des Petites-Maisons, furent frappés de rencontrer à la Salpêtrière une vieillesse chagrine et malpropre, tandis que les vieillards des Petites-Maisons, entourés de soins délicats, semblaient couler des jours tranquilles et heureux.
Les femmes qui formaient à la Salpêtrière la catégorie des bons -pauvres, devaient satisfaire aux mêmes conditions d'âge, de domicile et d'indigence, seulement les jeunes filles n'y étaient
^'' Ahnannch parisien pour ijSf), '*' Cf. les réponses de M. Doumey,
p. 209; Tliiëry, Guide des élraugers ni e'conome, aux demandes diide'partement voyageurs. dos hôpitaux , 1. 1 de notre recueil , n" 9 ^ .
Lxxv.n L'ASSISTANCE PUBLIQUE A PARIS.
admises que de un an à douze ans. A l'exception des pai'alytiques qui couchaient seules dans deux dortoirs el des aveugles couchées par deux dans un doi'toir séparé, toutes les autres femmes passaient la nuit dans des dortoirs communs, ou pour mieux dire, des cloaques infects oii elles coucliaient jusqu'à deux, trois, quatre et cinq dans le même lit, offrant le spectacle hideux d'un mélange dégoûtant d'infirmités de toul genre et d'une malpropreté écœurante. Le privilège de coucher à part daiis de petits cabinets exigus et malsains se payait à beaux deniers comptants (3oo livres). Un lit à soi valait i5o livres; 2,600 personnes occupaient des lits particuliers, tandis que 3,000 pauvresses étaient couchées ou pour mieux dire entassées pêle-mêle. De l'avis général, l'alimentation des pauvres était fort médiocre; ils recevaient chaque jour une livre un quart de pain commun, une chopine de bouillon gras ou maigre; les dimanches, mardis et jeudis, 2 onces de viande cuite; les lundis, mercredis et samedis, 1 once de beurre ou de h'omage; les vendredis, un quart de litron de pois. Les septuagénaires seules étaient gratifiées d'un demi-septier de vin. Quant au régime des pensionnaires, il était incomparablement meilleur; suivant le taux de la pension qui variait de 600 ài20 livres, du rôti, des légumes, du poisson frais ou salé, des œufs variaient et complétaient l'alimentation. Cette catégorie de pauvres bien traités, à côté de pauvres dénués de tout, constituait une inégalité choquante, et les membres du Comité de mendicité remarquèrent, non sans raison, que tout individu en état de payer pension tenait la place d'un indigent et n'aurait jamais dii entrer dans la maison. Au mois de mai 1790, ces pauvres privilégiés étaient au uombre de 66.
Le vêlement des hona-pauvres de la Salpêtrière consistait en une casaque et une jupe de bure grise, appelée vulgairement tiretaine sur fd , renouvelées tous les deux ans, avec une paire de bas de laine par année; celui des jeunes fdles et enfants se composait d'une jaquette et d'un jupon de pareille étoffe. Tous
INTRODUCTION. lxxix
étaient chaussés de sabots, recevaient une chemise par semaine, avec mouchoir et cornette et changeaient de draps tous les mois.
Depuis 1787, une infirmerie générale, assez proprement tenue, était affectée aux malades de la Salpètrière, dont le nombre moyen était de 3oo; avant l'établissement de cette infirmerie, on constatait une mortalité très élevée, 5oo malades succombaient à l'Hôtel-Dieu et /i5o dans les dortoirs.
La Salpètrière, déjà insalubre par elle-même, en raison de sa population très dense, du voisinage des aqueducs qui viciaient l'air du côté du Nord, et de la rivière qui charriait tous les détritus des Gobelins et du faubourg Saint-Marcel, était encore infectée par les eaux stagnantes de la gare et les exhalaisons de la voirie placée près du cimetière de la maison, véritable foyer pestilentiel qui faisait naître une quantité prodigieuse de fièvres intermittentes et moissonnait, surtout en automne et au printemps, la population misérable de la Salpètrière; une autre cause d'empoisonnement provenait des rigoles fangeuses servant à ciel ouvert de décharge aux immondices de l'hôpital.
Indépendamment de ces fièvres putrides, la gale, non bénigne mais à l'état de lèpre, régnait en permanence à la Salpètrière; il n'y avait pas de femme, quel que fut son âge, qui n'eût cette triste maladie ou ne fût prête à la recevoir. Tout traitement demeurait infructueux parce que les malades à peine guéris rentraient dans leurs dortoirs et y reprenaient la gale, parleur contact avec des êtres contaminés et par l'air vicié qu'ils respiraient. On ne pouvait imaginer de salle plus horriblement répugnante que celle où 200 filles, jeunes et viedles, atteintes de la gale, des écrouelles et de la teigne, couchaient pêle-mêle, 4 et 5 dans un lit, se comnjuniquant et compliquant tous les maux qu'un pareil contact pouvait produire. Il y avait en moyenne 100 galeuses en traitement, et 160 teigneuses et écrouellées. Oui pourrait le croire? l'infirmerie des galeuses ne possédait même pas de baignoires. Un fait des plus caractéristiques, qui montre à quel point l'installation était défectueuse à
LMx L'ASSISTANCE PUBLIQUE A PARIS.
la Salpêtrière, c'est la pétition qu'adiessèrent, le 3i mai 1791, à la Municipalité parisienne i5o épileptiques de la Salpêtrière, provisoirement logées dans le bâtiment du Champ desCapucins- Saint-Jacques, où l'on voulait placer des vénériens, et qui demandèrent en grâce à ne point rentrer à la Salpêtrière, salle Sainte-Jeanne, où elles étaient rongées par la vermine de tonte espèce (^^.
Si l'incurie la plus désolante dans le régime intérieur de la Salpêtrière apparaissait à tous les yeux , en revanche les exercices de piété n'y étaient nullement négligés; tous les jours, les pauvres entendaient la messe, même les infirmes, ceux-ci dans les chapelles de leurs dortoirs; matin et soir, la prière se faisait en commun dans chacune des salles, et à différentes heures de la journée il y avait encore des exercices religieux et des lectures spirituelles.
Les pauvres valides, jeunes filles et enfants, étaient occupés à des ouvrages de tricot, de broderie, de tapisserie, de dentelles, ou à la couture, ou bien encore au filage de la laine; le produit de ces ouvrages non sans mérite artistique appartenait à l'hôpital, sauf un tiers qui servait à leur procurer quelques douceurs, mais le système adopté dans la maison était si défectueux que , sur 7,000 individus, à peine un sixième travaillait utilement et que ce travail ne rapportait, année commune , qu'environ 1 3,ooo livres.
Le nombre des enfants placés à la Salpêtrière était de 1,600, les uns issus de parents pauvres , les autres des enfants illégitimes, venant pour la plupart des Enfants-Trouvés; ici encore la situation de ces déshérités prêtait aux plus graves critiques : hygiène, alimentation, éducation , tout était défectueux. Au point de vue de l'hygiène, le bâtiment qu'ils habitaient se trouvait près de l'égout de la maison , à proximité de l'amphithéâtre d'anatomie, et donnait sur une basse-cour où grouillaient soixante-quinze porcs mis en pension par les charcutiers de Paris. On peut
'*' Cf. le n" 1 o5 du tome I" de notre recueil.
INTRODUCTION. lxxxi
juger par là des exhalaisons infectes qui imprégnaient l'atmosphère et des miasmes dangereux qui entouraient ces enfants. L'alimentation était détestable et insuffisante, les mets de mauvaise qualité, mal cuits et sans goût, au point qu'on voyait de pauvres enfants refuser la soupe qu'on leur donnait et ramasser dans les cours des trognons de choux et débris de légumes qui occasionnaient des alïections scorbutiques. Quoiqu'il y eût des écoles, très peu d'enfants apprenaient à écrire, la ])lupart n'étaient exercés qu'à la lecture et au catéchisme.
Telle était la condition de la majeure partie des enfants; toutefois dans cet asile de la charité il y avait des fdlettes privilégiées que les sœurs officières prenaient sous leur protection et qui, en raison de cette préférence marquée, étaient communément désignées sous le nom de bijoux; mieux nourries, mieux soignées, mieux vêtues que les pauvresses, elles formaient une sorte de caste et de pépinière pour les places d'officières. Cette catégorie de petites fdles privilégiées provoquait une irritation profonde dans toute la maison; le Comité de mendicité, aux termes d'une lettre adressée le 2/1 novembre au département des établissements publics, exigea, sinon le renvoi immédiat, au moins la réintégration dans les dortoirs communs de ces enfants qui, payant pension aux sœurs, étaient traitées, nourries et habillées d'une manière particulière, qui mangeaient le pain des pauvres et devenaient un objet de scandale, de jalousie et de dilapidation dans la maison t'^.
Pour en revenir aux vrais pauvres, les filles élevées à la Salpetrière, une fois arrivées à l'âge de 26 ans, avaient la faculté de rester dans la maison en qualité de hons-fciuvrcs , c'est ce qu'elles faisaient la plupart du temps, étant même, par suite de leur vie nonchalante en dehors de la société, d'une sorte d'hébétement et de leurs habitudes de paresse, incapables de la domesticité; celles qui par hasard sortaient de la Salpê-
'■' Cf. le n° 103 (le notre tome I".
i\li' nnti.nl F, N.Arr<i\Air.
Lxxxii L'ASSISTANCE PUBLIQUE A PARIS.
trière iouruaieiit mal el tombaient dans la débauche. Malgré la dot de 3oo livres et un trousseau que des fondations permettaient de donner aux filles qui se mariaient , à peine deux par année profitaient de cet avantage; c'est ainsi que la Salpêtrière formait des générations inutiles, où, pour employer le langage de M. de la Rochefoucauld, se recrutaient les classes fangeuses de la société.
La Salpêtrière renfermait aussi des folles, au nombre de 55o lors de la visite des commissaires du Comité de mendicité, mais leur régime laissait beaucoup plus à désirer que celui des fous à Bicêtre. Les folles furieuses et enchaînées se trouvaient confondues avec les folles tranquilles et les troublaient de leurs hurlements perpétuels. Toutes étaient renfermées dans des loges étroites, malpropres et mal aérées; mais il convient d'observer que ces loges, oij les aliénées étaient exposées à toutes les intempéries, tombaient de vétusté et furent remplacées par des cellules neuves, plus spacieuses, mais sans modifier le système en vigueur. Non seulement ces malheureuses ne recevaient point les soins que réclamait leur. triste état, mais elles se voyaient en butte aux mauvais traitements des employées delà maison, qui, loin d'avoir égard à leur cruelle infirmité, les rudoyaient et leur portaient leur maigre pitance comme à des animaux. Aussi n'est-il nullement surprenant que l'économe de la Salpêtrière, interrogé sur ce point : cr La folie est-elle traitée dans cette maison ?ti eût répondu négativement, en ajoutant que très peu de folles recouvraient leur raison naturellement, et point du tout par le secours des remèdes, puisqu'on n'en administrait point. Sous l'ancien régime, la Salpêtrière était une maison de force pour les filles et femmes de mauvaise vie, et pour d'autres malheureuses détenues en vertu de jugements ou d'ordres du Roi; c'était dans cette affreuse demeure que cria police de Paris entassait, sans pitié comme sans secours, 5oo à 600 filles publiques qui se partageaient une centaine de lits-n. Depuis la Révolution, les rigueurs administratives s'étant atténuées, leur
INTRODUCTION. lxixiii
nombre se trouvait considérablemciil réduit, à peu près à loo. Rien ne saurait donner une idée de la condition misérable der ces prisonnières, surtout de celles condamnées à une détention perpétuelle; aussi les commissaires du Comité de mendicité s'apitoyèrent-ils sur leur sort, réclamant tous les adoucissements compatibles avec leur réclusion; ils protestèrent surtout contre le châtiment cruel qui frappait les filles enfermées à la Correction au nombre de /17, la plupart très jeunes et plus inconsidérées que coupables; il suffisait de réponses insolentes, de plaintes indiscrètes pour motiver l'envoi à la Correction pendant six mois et plus; ce qu'il y avait de plus choquant, c'était de voir ces jeunes fdles légères confondues avec des femmes vieillies dans le vice, qui ne pouvaient que les initier à la corruption la plus ciTrénée. Pour les prisonnières qui donnaient de graves sujets de mécontentement, existaient des cachots, moins affreux que ceux de Bicêtre, mais sufTisamment terrifiants. On comprit que cette aggravation de peine n'était pas applicable à des femmes, et dès le début de la Révolution, ils furent supprimés.
Celles des prisonnières de la Salpêtrière qui se trouvaient atteintes de la maladie vénérienne étaient transférées à Bicêtre pour y subir un traitement et y passer les grands remèdes; après leur guérison on les réintégrait à la Salpêtrière. Les femmes enceintes restaient avec les autres prisonnières jusqu'à la fin de leur grossesse, puis passaient dans un dortoir réservé aux femmes grosses où elles accouchaient; une fois leurs enfants expédiés aux Enfants-Trouvés, elles rentraient parmi les détenues. Toutes ces recluses de diverses catégories travaillaient à des ouvrages de lingerie ou de tricot, qui produisaient annuellement environ 3, 000 livres.
Les prisonnières enfermées à la sollicitation de leurs familles formaient une classe à part; le produit de leur travail servait en partie à leur procurer quelques douceurs, et encore seulement lorsqu'il plaisait aux sœurs. Quant aux femmes détenues en vertu de jugements et d'ordres du Roi, qui en mai 1790 étaient au
Lxsxiv L'ASSISTANCE PUBLIQUE A PARIS.
nombre de 220, leurs travaux de tricot et de filage tournaient entièrement à leur profit.
Il n'est pas sans intérêt de faire connaître ici l'impression qu'emporta l'Allemand de Halem de sa visite à la Salpètrière, im jour férié. Voici en quels termes il parle de cet établissement'^^ :
tfLe vaste édifice de la Salpélrière abrite 7,000 pauvres environ, dont plus de 5, 000 femmes et enfants du sexe féminin. Nous le vîmes un jour de fête: les pauvres avaient tous fait leur toilette et remplissaient de leur joie les grandes cours de l'hôpital. Ils nous montrèrent pourtant leurs travaux, et notamment des gilets très joliment brodés. L'endroit où avait été enfermée M""" de la Motte était, nous dit-on, muré. Du reste, depuis la Révolution , la Salpêtrière n'est plus une maison de force, n
L'administration spirituelle de la Salpêtrière était confiée à un recteur, assisté de 22 prêtres; elle donna dans le cours de l'année 1790 de vives préoccupations à la Municipalité de Paris, d'une part, et aux comités de l'Assemblée nationale, d autre part. A la fin du mois d'avrd 1790, les billets de confession exigés des pauvres par la supérieure occasionnèrent un grand scandale. L'abbé Fauchet, instruit de cet abus par l'un des chapelains de la Salpêtrière, l'abbé d'Estaiiges, en informa, le 2 G avril, l'Assemblée des représentants de la Commune, cril ne voyait pas, disait-il, de quel droit la supérieure de la Salpêtrière exigeait un billet de confession pour laisser sortir une personne libre, qui avait des affaires urgentes à Paris; de tels procédés étaient contraires au véritable esprit de charité qui ne cherche point à exercer sur les consciences un empire tyrannique. Une personne de la religion protestante, ajoutait l'abbé Fauchet, qui viendrait dans cette maison, comme bonpauvre, s'y trouverait donc enchaînée comme une prisonnière,
'*' G. A. von Halem, Blicke atif einem Thcil Deulschlands , der Schvceiz utid Frankreichs bci ehier Retse voin Jcihre iigo , 2" partie, p. 267-269.
INTRODUCTION. lxxxv
parce qu'elle n'aurait pas fait ses pâques (^^i. L'aiTaire en question occupa pendant un certain nombre de séances l'Assemblée des représentants de la Commune et provoqua une sorte de conflit avec le département des hôpitaux, chargé par elle d'assurer la liberté des opinions religieuses, et qui, dans un rapport motivé, lu le 9 1 juin, trouva légitime et approuva l'usage des billets de confession. Les représentants de la Commune envoyèrent des commissaires qui, dans leur visite à la Salpêtrière, n'apportèrent peut-être pas toute la discrétion et la réserve nécessaires, car l'effervescence ne fit que croître, les prêtres furent injuriés et l'autorité de la supérieure et de ses officières absolument méconnue. A la suite du compte rendu par ces délégués de l'Assemblée municipale, la suppression absolue des billets de confession fut décidée; celui des chapelains de la Salpêtrière (l'abbé Chaix d'Estanges ou de Saint-Ange) qui avait dénoncé à la Commune et non à l'Administration l'abus de ces billets de confession, et qui par ses prédications avait contribué à égarer les esprits dans l'hôpital , fut suspendu par l'abbé de Floirac, vicaire général, et sollicita vainement sa réintégration que l'autorité ecclésiastique refusa net^'^^. Pour couper court à ces désordres et terminer tout débat, la Municipalité parisienne décida que tous les prêtres de la Salpêtrière sortiraient en même temps. Le Comité de mendicité, après la visite faite par ses commissaires le 20 novembre, ratifia en tous points la détermination prise par la Municipalité , la laissant complètement libre de placer ces prêtres dans d'autres maisons, ou de faire rentrer ceux qu'elle jugerait à propos à la Salpêtrière. En dernier ressort, l'Assemblée nationale, sur le rapport de ses Comités ecclésiastique et de mendicité, rendit un décret approuvant la conduite de la Municipalité dans ces insur-
^'^ Cf. Procès-verhaucc de l'Assemblée ecclésiasti([ue avec la Municipalité, les
générale des représentanls de la Com- administrateurs des biens nationaux et
mune, t. VIII, p. 3oi , 33o , /i53. l'abbé de Floirac, tome l" de notre re-
''' Voir la correspondance du Comili' cueil, n"' 96-100.
Lxxxvi L'ASSISTANCE PUBLIQUE A PARIS.
rections de la Salpetrière ^^l Les prêtres attachés à cet hôpital n'y furent point replacés et tombèrent bientôt dans le plus complet dénùment; ils furent obligés, en septembre 1791, do solliciter des subsides afin de ne pas mourir de faim^^^
De nombreux abus existaient et se perpétuaient à la Salpetrière; l'une des officières de cet hôpital en dénonça quelquesuns dans un mémoire adressé à l'Assemblée nationale le 9 septembre 1789^^); elle montra le gaspillage éhonté dans la cuisine, par suite de la cécité de l'officière qui en était chargée; les filles de service vendaient bouillon, viande et tout ce qui leur tombait sous la main et s'adjugeaient, paraît-il, le meilleur bouillon pour elles et leurs bonnes amies, ne laissant aux pauvres que du remplissage. L'économe qui devait avoir une livre de viande par jour en recevait quinze ou seize et avait table ouverte, la supérieure menait le même train de maison. Quant aux sœurs olficières, elles entretenaient, au détriment de la classe indigente, un nombre considérable de pensionnaires (plus de 5oo) nommés bijoux, qui occupaient des lits revenant aux pauvres, obligés de coucher quatre ou cinq ensemble, tandis que, sans cette faveur abusive, les malheureux, disaiton, seraient tout au plus trois dans le même lit. Enfin on se plaignait de l'âpreté des filles de service qui exigeaient des pauvres 6, 8 et 12 sols par mois pour faire leurs lits et balayer les salles. Ce mémoire anonyme fut renvoyé aux administrateurs de l'Hôpital-Général qui se bornèrent à répondre que la plupart de ces imputations leur semblaient peu justifiées et qu'ils ne pouvaient être responsables des quelques abus impossibles à éviter dans la distribution des aliments et dans les faveurs dont étaient l'objet les enfants nommés bijoux.
Les commissaires du Comité de mendicité qui visitèrent la
''' Cf. les n" 101, io3 du tomel" ^'' Ce mémoire est accompagné d'une
de notre recueil. lettre du Garde des sceaux au président
'■' Cf. le n° 1 07 du tome I" de du Comité des rapports. Voir le tome I"
notre recueil. de notre recueil (additions).
INTRODUCTION. lxxxvu
Sal[>êlrière, sijjiialèreiit dans leur rapport riusaliibilté notoire de cette maison, le nombre disproportionné des employés qui était de 1,286 et représentait un employé pour 5 ou 6 pauvres, le despotisme des subalternes, despotisme féminin, tracassier dans son essence, et par conséquent d'autant plus intolérable, le travail forcé, meurtrier pour les enfants, la malpropreté qui avait les plus graves conséquences sur la santé des femmes, enfin un défaut capital, le chifl're beaucoup trop considérable des pauvres hospitalisés dans cette maison, qui rendait extrêmement difficile, pour ne pas dire impossible, toute administration.