CONSIDÉRÉ COMME MAISON PARTICULIERE DE L'HOPITAL GÉNÉRAL
L'hôpital de la Pitié fait partie de l'Hôpital Général. Il est entretenu aux dépens de cet établissement et n'a point de revenus particuliers. Les legs qui lui sont même faits nommément et sans fondation déterminée, entrent dans la caisse de l'Hôpital Général et apartiennent à la mense commune des établissemens compris sous la même
dénomination. Depuis l'édit de i656, la maison de la Pitié n'a point cessé d'être destinée aux enfans mâles, et l'usage est d'y admettre tous ceux qu'on y présente, pourvu qu'ils soient domiciliés dans le ressort du Châtelet de Paris, que la pauvreté de leurs parens soit attestée et qu'ils n'aient point douze ans accomplis, ce qui est ordinairement justiffié par leur extrait baptistaire.
Les enfans sans aveu , et qui ne sont point amenés par leurs parens , sont également reçus dans cet hôpital sur des procès verbaux des commissaires ou des districts dans l'arrondissement desquels ils ont été trouvés.
Les enfans âgés de huit ans et au-dessous sont placés dans un emploi séparé, ceux au-dessus de cet âge sont distribués dans d'autres emplois. Chaque emploi a ses dortoirs et ses classes.
Les enfans attaqués de la galle ou de la teigne sont dans deux classes séparées. Les infirmes et les scrophuleux sont mis à Bicétre dans un emploi qui leur est destmé. Ils étoient précédemment placés à la Pitié, mais les constructions qu'il a été nécessaire d'y faire ont forcé de les transporter à Bicétre. Il sera possible de les y rapeller, lorsque les dispositions du local pouront le permettre.
Presque tous les enfans de la Pitié couchent seuls à l'exception d'une partie de l'emploi des plus jeunes, pour lesquels il y a moins de danger tant pour le phisique que pour le moral. Ainsi, dans le moment actuel, on peut compter i,too lits à seul dans cet hôpital. Les classes sont divisées en grandes et petites. Les petites classes sont composées d'enfans qui commencent à apprendre les premiers élémens de la lecture, de l'écriture et de la religion.
Les grandes classes sont formées de ceux qui sont déjà avancés et qu'il s'agit de perfectionner dans les principes de la religion, de la lecture, de l'écriture, et à qui l'on aprend l'arithmétique et l'orlographe.
L'éducation des enfans est encore dirigée par un maître principal qui a la surveillance des autres maîtres. Cet inspecteur est lui-même chargé d'une classe particulière, dans laquelle on n'admet que les meilleurs sujets des autres classes et ceux qui annoncent plus d'intelligence et de capacité. On y enseigne de pliis les élémens du latin et do quelques sciences abstraites.
IMPRIUMUS XATIOV.U.r.
L'objet de tel établissement a été de former des maîtres pour les classes de la Pitié et même d'en fournir aux campagnes pour l'utilité publique. Ces maîtres, précédemment très dilliciles à trouver, lorsque la maison de la Pitié en avoit besoin, sont encore très rares à rencontrer dans les paroisses de campagne, où ils sont de la plus grande nécessité.
Les autres enfans sont élevés dans leurs classes jusqu'à la première communion, après laquelle ils sont placés en métiers.
L'administration a essaie plusieurs genres de travaux pour former au travail ceux qui sont déjà grands, aucun n'a réussi. Cette année, elle a tenté la culture de la terre, et si l'on vouloit occuper indistinctement à ce travail ceux qui ont fait leur première communion et ceux qui ne l'ont pas faite, mais qui sont cependant en état de travailler, le nombre pouroit se monter à 200 ou 3 00 enfans.
Tout autre travail seroit sans doute plus avantageux à ces enfants, surtout s'il les instruisoit dans un métier qui pût leur servir à gagner leur vie, et ce deffaut d'occupation pour les enfans demeurants dans la maison peut donner lieu à une objection.
Pourquoi, dira-t-on, s'occuper uniquement d'instruire les enfans et ne les point emploier à des ouvrages qui leur fortifieroient le corps? Les enfans travaillent dans les paroisses, ils travaillent dans les provinces, ils travaillent aussi dans les païs étrangers, et ils ne travailleroient pas à l'bôpital de la Pitié !
Quelques réflexions, présentées en abrégé, vont justifier cette différence.
Il n'en est pas de cet bôpital comme de tous ceux qu'on vient de lui comparer.
Pour y être reçu, pour avoir même le droit d'y être admis, il ne faut pas que les enfans soient essentiellement pauvres, il suffit qu'ils le paroissent d'après les certifiicats qu'on exige, et voici ce f[ui en arrive :
1° Beaucoup de parens n'amènent leurs enfans que par indifférence pour eux, ou par mécontentement et pour les corriger;
2° Les enfans amenés par ces motifs n'y restent que passagèrement, les uns y séjournent des quinze jours ou des trois semaines, d'autres
plusieurs mois. On en voit même qui, dans le cours de leur jeunesse, y sont venus à cinq ou six reprises différentes;
3° Les villes et paroisses qui composent la vicomte de Paris n'adressent dans l'hôpital de la Pitié que les enfans attaqués de maladies et d'infirmités qui empêchereroient ces enfans de gagner leur vie dans les campagnes. Tous sont dans un tel état de foiblesse qu'il seroit presque impossible d'en tirer aucun parti pour le travail;
4° L'hôpital des Enfans Trouvés n'envoie pareillement dans l'hôpital de la Pitié que les sujets qu'il seroit impossible de placer en métier ou dans les campagnes par raport à leur mauvaise conformation , ou à cause des vices corporels dont la nature les a disgraciés.
Enfin, la maison de la Pitié se trouve comme l'égout des hospices particuliers des paroisses.
Dès que ceux-ci ont des sujets difficiles, paresseux, ou d'une conception décourageante, ils s'en débarrassent et en chargent l'hôpital de la Pitié. Ce fait peut d'autant moins être révoqué en doute qu'il nous a été révélé par un curé d'une des premières paroisses de Paris.
Ce qu'il y a d'étonnant, c'est que l'hôpital de la Pitié, recevant continuellement un aussi grand nombre d'enfans viciés tant au moral qu'au phisique, ait pu rendre annuellement à la société autant de sujets sains et en état d'être utiles par leur travail dans les différens métiers où ils sont placés. Il est constant que jusqu'en 1789 on en plaçoit chez différens maîtres à peu près i5o par année. Cependant il faut l'avouer, cet établissement est encore susceptible de recevoir de nouveaux degrés de perfection cpie des moiens pécuniaires plus sûrs et des tems plus tranquilles pouront facilement opérer.
Voions actuellement ce qui se passe dans les autres hôpitaux :
i" Dans les paroisses on ne reçoit que des enfans véritablement pauvres, parce qu'ils sont domiciliés dans une enceinte circonscrite, où il est facile de faire les vérifications convenables. Ces enfans, une fois admis, ne sont jamais retirés avant la fin de leur éducation, leurs parens manquent réellement de moiens pour les élever. De plus, comme on vient de le voir, ils ont bien soin de ne garder que les sujets d'élite, le reste est renvoie à la Pitié.
9.° Il en est à peu près de même dans les hôpitaux des provinces.
180 L'ASSISTA.NCE PUBLIQUE A PAIUS.
Tout le monde se connoîtdans une petite ville, des parens aisés n'auroient pas le moien de cacher leur supercherie.
3° Le régime est encore plus parfait dans les pais étrangers. En Angleterre, par exemple, ce ne sont pas les parens qui envoient directement leurs enfans dans les hôpitaux. Ils s'adressent aux paroisses. D'après les informations que celles-ci font des facultés des réclamans, elles prononcent sur l'envoi aux hôpitaux. Cet envoi est même accompagné d'une soumission par laquelle les paroisses s'engagent de mettre en aprentissage ces enfans, aussitôt que leur éducation est terminée.
Il est actuellement facile de voir pourquoi les différentes tentatives qu'on a faites à la Pitié pour faire travailler les enfans n'ont point réussi.
Un enfant qui n'est ([ue pour quinze jours, un mois ou deux mois dans un hôpital, aprend mal son métier, il gâte l'ouvrage, perte réelle pour la maison.
Encore si l'on pouvoit distinguer ceux qui n'y sont que passagèrement d'avec les enfans qui y finiront leur éducation, mais cette distinction est impossible. D'ailleurs, les parens ont le droit de les reprendre quand ils le jugent à propos, et les certificats qu'ils produisent à cet égard sont prodigués aussi inconsidérément que ceux qu'ils ont obtenu pour les faire admettre.
On a donc jugé si intéressant, dans le peu de temps qu'on possède les enfans, de les instruire de leur religion, qu'on a concentré tousses soins vers cet objet, et si tous n'en profitent pas également, ce sont les parens qu'il faut en accuser.
On pouroit encore ajouter que les hôpitaux les plus nombreux n'ont guères au delà de 3 à /loo enfans. La Pitié en contient plus de i,5oo. Il faudroit un local double de cet hôpital pour y établir des ateliers.
Aussi après avoir abandonné , comme par désespoir, tous les ouvrages de manufacture, dont on a voulu faire l'essai, on s'est jette sur les travaux de la terre, et on le dit avec assurance, ce sont les seuls qu'on puisse tenter.
Mais, dira-t-on, si le régime de l'admission des enfans a des suites aussi funestes, est-ce qu'on ne peut pas le réformer? pas encore, mais un nouvel ordre de choses s'élève par degré. Quand les nuages dans
lesquels on ne fait que l'entrevoir, seront tout à fait éclaircis, on poura alors se modeler entièrement sur l'Angleterre. C'est l'exemple le plus parfait qu'on ait en ce genre.
Dans les circonstances où l'on s'est trouvé jusqu'ici, tout ce que les administrateurs ont pu faire a plutôt été dirige vers l'utilité personelle des enfans que vers les avantages particuliers que l'Hôpital Général pouvoit en retirer. C'est pourquoi on s'est toujours attaché aies mettre en aprentissage chez différents maîtres de Paris et même à la campagne dans plusieurs manufactures. On attend toutesfois qu'ils aient fait leur première communion et qu'ils soient assez hien constitués pour suporter le travail.
On s'aplique à connoître, le plus qu'il est possible, l'état pour lequel ils paroissent avoir plus de moiens et de capacité, et pareillement à ne leur faire aprendre que des métiers qui puissent leur faire gagner leur vie ])artout où ils pouront se transporter.
Ils sont alors surveillés dans Paris chez les maîtres qui les ont pris par un inspecteur établi à l'effet d'aller journellement s'informer de leur conduite et d'en rendre compte à l'économe de la maison de la Pitié, chargé d'en informer le Bureau.
On en compte actuellement environ 120 que la maison de la Pitié a mis en aprentissage.
Et depuis environ un an il en reste 1 60 en état d'aprendre un métier, pour les(juels il ne se présente cependant aucune occasion d'être placés.
Ils causent dans l'bôpital une nouvelle surcharge qui n'existoit point autrefois, car on trouvoit à placer en métier tous les enfans qui avoient fait leur première communion.
Il existe aussi dans la maison de la Pitié des fondations pour mettre annuellement en aprentissage 1 5 enfans. On est dans l'usage de tirer au sort ceux qui doivent profiter de ces fondations. Chaque lot est de 1 5o^ et le maître ou marchand qui se charge de ces enfans, en reçoit le montant en deux termes, dont le dernier est ordinairement paie au bout de deux années, ou bien à la moitié du tems de l'aprentissage. Ces enfans jusqu'à leur majorité restent sous la tutelle de l'administration, quideffend leurs droits et stipule leurs intérêts toutes les fois que l'occasion s'en présente. Ils ne peuvent même sans le consentement du Bureau obtenir des lettres d'émancipation. L'agent des alhùres de l'IIôl^ital Général est cbargé de gérer ces tutelles sous l'inspection des ad-
ministralcurs, et comme celte partie est devenue plus importante depuis quelques années qu'elle ne i'étoit précédemment, l'administration a établi la caisse générale de ses mineurs à la comptahUité de l'Hôpital, dont le bureau se tient dans la maison du Saint-Esprit.
Les capitaux des biens de ces mineurs sont placés au Mont-dc-Piété, et l'économe de la maison reçoit du chef du bureau de la comptabilité une partie du revenu de chaque mineur. Il la lui remet ensuite et veille à ce que l'emploi en soit fait pour les objets dont cet enfant peut avoir le plus grand besoin.