EXTRAIT DD PROCES-VERBAL DE L'ASSEMBLEE INATIONALE
Du vendredi 18 novembre 1791.
M. Saillant, médecin de l'hôpital général de la Salpétrière, a été admis à la harre; il s'est plaint d'avoir été renvoyé dudit hôpital arbitrairement et au mépris de la loi par le Directoire du Déparlement; il a demandé que l'exécution de cet ordre fût suspendue.
L'Assemblée a renvoyé cette pétition au Pouvoir exécutif.
Collationné à l'original par nous secrétaires de l'Assemblée nationale, à Paris , ce 19 novembre 1 791.
Signé : Lémontev, Lacretelle, G. Golthon, Torné, Guadet.
MM. (lu Directoire et Procureur général syndic du Département de Paris.
Paris, le 8 décembre 1791.
[8] Vous avez arrêté. Messieurs, le d du mois dernier, que désormais le rnédecin en chef de l'Hôpital Général serait chargé seul du soin des différentes infirmeries particulières et de celle de la Salpétrière. Cet arrêté, qui prive M. Saillant de la place de médecin de cette maison, a donné lieu à une réclamation de sa part; il l'a adressée à l'Assemblée nationale , qui , par un décret , a renvoyé cet objet au Pouvoir exécutif. J'ai l'honneur, Messieurs, de vous communiquer le mémoire et les pièces remises par ce médecin. Je vous prie de me marquer quels sont les motifs f|ui ont déterminé votre arrêté, dont je vous demanderai de vouloir bien m envoyer une copie, en me faisant connaître en même temps le jugement que vous aurez porté de
Zi86 L'ASSISTANCE PUBLIQUE A PARIS.
la réclamation de M. Saillant, afin que je puisse mettre le tout sous les yeux du Roi. Je vous serai obligé de vouloir bien me faire l'honneur de me répondre le plus tôt qu'il vous sera possible.
Le Ministre de l'intérieur.
A MM. du Directoire.
Paris, 9 décembre 1791-
[9] M. le Ministre de la justice, Messieurs, vient de m'adresser un décret de l'Assemblée nationale , qui renvoie au Roi la pétition présentée, le 18 du mois dernier, par M. Saillant, lequel se plaint de ce que sa place de médecin de l'hôpital de la Salpêtrière lui a été ôtée arbitrairement par un arrêté du Directoire, et qui demande que l'exécution de cet ordre soit suspendue. Je vous prie. Messieurs, de vouloir bien me procurer tous les renseignements nécessaires sur ce qui s'est passé à ce sujet. Vous croirez convenable, sans doute, que jusqu'à ce que le Roi ait prononcé définitivement, il soit sursis à toute innovation à l'égard des officiers de santé dudit hôpital.
M. Cahier, Miniatre de ïintérieur.
Paris, le i3 décembre 1791.
[10] Par votre lettre. Monsieur, du 8 de ce mois, relative à la réclamation de M. Saillant, médecin de l'Hôpital Général, vous annoncez au Directoire que vous la lui communiquez pour l'examiner et nous faire connaître les motifs qui ont déterminé votre arrêté du h novembre. J'ai l'honneur de vous prévenir que le mémoire de M. Saillant n'était pas joint à votre lettre, je vous prie de vouloir bien me le faire passer.
Le Procureur général syndic du Département,
(Signé) : Roederer.
M. Je Ministre (Je l'intérieur.
Paris, le 16 décembre 1791.
[11] La place de médecin de la Salpêtrière n'a pas été, Monsieur, ôtée arbitrairement à M. Saillant. C'est la suite nécessaire de l'économie que le Directoire est forcé de mettre dans les dépenses de l'hôpital. Il y avait deux médecins : l'un en chef, et l'autre attaché particulièrement à l'infirmerie de la Salpêtrière.
Le Directoire a vu dans cette double place, pour un seul et même objet, d'un côté un abus frappant, de l'autre une dépense inutile, que la perte presque entière des revenus des hôpitaux proscrivait impérieusement. Dans cette position, il a suivi ce que l'équité lui commandait; le médecin en chef, à tous égards, devait être conservé, et par son titre, qui lui donne le premier rang et l'inspection sur tous les officiers de santé, et par l'obligation où il est de donner ses soins à toutes les infirmeries de l'Hôpital Général, et enfin par un plus long temps de services.
Il a prévenu M. Saillant de cet arrangement nécessité par les circonstances, avec des témoignages de gratitude pour les soins qu'il avait donnés jusques alors aux pauvres.
Voilà les faits, Monsieur, dans la plus exacte vérité; du reste, le Directoire ne peut qu'être surpris de voir un particulier chercher à transformer en propriété une place de médecin d'hô[)ital. Aucune n'est inamovible , et il appartient sans doute au corps administratif de juger de la nécessité de cette place, comme de toutes les autres, et même d'ordonner de ceux qu'il croit plus ou moins propres à seconder ses vues d'ordre et d'économie.
Le Directoire espère que vous voudrez bien mettre ces motifs sous les yeux du Roi.
Les administrateurs composant le Directoire du Département,
(Signé) : La Rochefoucauld, président; Anson, vice -président; Davous, Thion de la (]haume, Démeuînier, Beaumez.
A Paris, ce 1 1 janvier 1792.
Monsieur, [12] J'ai relu les lettres patentes qui ont fixé l'attention de M. Ca-
Zi88 L'ASSISTANCE PUBLIQUE A PARIS.
hier; il est clair que la clifTiculté vient en grande partie de la suppression d'une partie de l'article 5o du décret du i /i décembre 1789, dans le même arlicle 5o , titre I, des lettres patentes, mais cette difllculté est levée par tous les décrets postérieurs, qui confient l'administration des hôpitaux aux citoyens élus ou aux municipalités, en particulier par celui du 29 mars 1791, qui autorise la ville de Paris et autres municipalités à exposer les besoins des hôpitaux au directoire du Département, après qu'elle en aura détaillé l'état du revenu des octrois (ce (jui n'a pas été exécuté, malgré l'injonction formelle de l'Assemblée nationale), par celui du 22 octobre 1790, dont l'article ih enjoint aux administrateurs de rendre leurs comptes à la fin de 1791 en présence du Conseil général de la commune, etc. (Article à exécuter.)
J'agis avec confiance et avec persévérance, parce que je n'ai d'autre vue que le bien public, que l'exécution des lois et l'harmonie des pouvoirs constitués, sans laquelle on retombe facilement on sous l'anarchie ou sous le despotisme.
J'ai l'honneur, etc.
(Signé) : Saillant.
A MM. du Directoire et Procureur général syndic du Département de Pans.
ao janvier 1799.
[i3] J'ai examiné. Messieurs, le mémoire par lequel M. Saillant se plaint de l'arrêté que vous avez pris, le h novembre dernier, et qui le prive de la place de médecin de la Salpêtrière, et j'en ai rendu compte au Roi, ainsi que de la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, le 1 6 décembre dernier, et par laquelle vous me faites part des motifs qui vous ont porté à prendre l'arrêté dont il s'agit. Sa Majesté a jugé que votre arrêté devait être exécuté, et je fais part. Messieurs, de cette décision à M. Saillant en même temps qu'à vous '^l
Le Ministre de l'intérieur.
Originaux signes et minutes ( i 5 p.), Archives nationales, F'^ 2i5''^ C 1^40, n° 117.
La lettre adressée à M. Saillant, le même jour, est conçue dans les même termes.
RAPPORT AU COMITÉ DES SECOURS PUBLICS SUR L'EMPRISONNEMENT DE PLUSIEURS FEMMES DE LA SALPÉTRIÈRE, POUR AVOIR FAVORISE UNE IN- SURRECTION DATNS CET HOPITAL.
3o novembre 1791 .
Séance du mercreili 3o novembre 1791.
M. de Bcauvais, chargé par le Comité de lui rendre compte des faits relatifs à une lettre de quelques officiers de santé de l'hôpital de la Salpêtrière, qui dénonçaient l'emprisonnement arbitraire de plusieurs femmes de cette maison, en a fait son rapport, duquel il résulte que ces femmes, après avoir été mises en état d'arrestation pendant quelques jours, comme suspectées d'avoir favorisé une insurrection dans cet hôpital , ont été relaxées. Il a conclu qu'il n'y avait lieu à délibérer sur cette affaire, ce qui a été adopté par le Comité.
Extrait du procès-verbal des séances du Comité des secours, Archives nationales, AF* n 89, fol. 9 0 v".
RAPPORT ADRESSE' AU DEPARTEMENT DE PARIS PAR L'UN DE SES MEMRRES SUR L'ÉTAT DES FOLLES DETENUES À LA SALPETRIERE ET ADOPTION D'UN PROJET DE REGLEMENT.
6 décembre 1 79 1 .
Du mardi 6 décembre 1791.
Un membre a lu, au nom du second bureau, le rapport suivant sur l'état des folles détenues à la Salpêtrière :
Messieurs ,
L'état des folles dans les vieilles loges de la Salpêtrière est un de ces désordres qu'une administration humaine ne saurait tolérer, et l'un
des objets dont l'amélioration serait le plus propre à fixer l'attention du pauvre sur vos projets bienfaisants, à lui en donner une idée juste et à ranimer ses espérances.
Les plus inbabitables de ces loges sont évacuées.
Celles qui ont été bâties par M. Viel, quoiqu'elles ne remplissent pas à beaucoup près le but qu'on doit se proposer dans toute construction pareille, se trouvent cependant si supérieures aux autres, par l'élévation du sol sur lequel elles sont placées, par la plus libre circulation de l'air et la plus grande facilité du service, qu'il faut bien s'en contenter pour le moment, et les frais énormes d'une bâtisse mieux entendue nous font craindre qu'on ne soit forcé de s'en servir encore. Ce qu'il y a de certain, c'est que l'aspect des folles, qui y sont déjà transportées, est supportable pour l'homme sensible, mémo pour celui que l'habitude n'a pas encore familiarisé avec les tableaux affligeants. Toutes ces nouvelles loges, successivement remplies et dans l'ordre le plus propre à diminuer les effets de ce grand rassemblement d'êtres privés de la raison, laisseront le choix des meilleures loges parmi les anciennes, mettront à même d'y mieux espacer les femmes qu'elles doivent contenir, fourniront le moyen de leur assurer quelque bienêtre, et, ce qui est bien essentiel surtout, d'y établir pour elles un traitement; c'est un des objets sur lesquels nous allons, Messieurs, fixer votre attention.
TRAITEMENT À f'tABLIR POUR LES FOUS.
Dans les hôpitaux de Paris on ne traite, à proprement parler, que de la folie aiguë. L'Hôtel-Dieu est la seule infirmerie où l'on reçoive ce genre de malades pour les soumettre à l'application d'une série de remèdes; mais lorsqu'au bout de quelque temps, et ce temps n'est pas long, les officiers de santé n'aperçoivent aucun changement dans la maladie, ils la reconnaissent pour confirmée, et les malades sont envoyés comme incurables à Bicêtre ou à la Salpêtrière. Là, ces infortunés, placés au milieu des objets les plus propres à produire en eux la folie si elle n'existait pas, au milieu des cris et du bruit des chaînes, dans des prisons étroites, insalubres, humides et froides en hiver, brûlantes et fétides l'été, soumis au régime le moins convenable à leur état, n'excitent désormais que la plus stérile et la plus cruelle commi-
sératlon, celle qui n'est adoucie par nul espoir de secours, et ils sont livrés à leur fatale destinée, ou, si l'on veut, aux faibles chances du hasard et du temps. Eh bien! malgré tant de circonstances défavorables, plusieurs d'entre eux guérissent, ils guérissent par le laps de temps, ce grand médecin des maux physiques, comme des douleurs morales, et par les révolutions que l'âge amène successivement dans le corps humain. La portion de ces cures opérées ainsi contre toute probabilité se trouve même au résultat assez considérable, puisqu'elle est du septième, et quelquefois, dit-on, du sixième, relativement au nombre total des individus. 11 paraît cependant qu'elle est infiniment moindre à la Salpêtrière, par la raison bien simple que la folie des femmes, indépendamment des causes communes qu'elle peut avoir avec celle des hommes, en reconnaît de particulières qui tiennent à la faiblesse et à l'extrême sensibilité des organes, en sorte qu'en général, il guérit moins de femmes que d'hommes, mais il en guérit encore assez pour faire sentir à leur égard, comme à l'égard des hommes, la nécessité de favoriser la nature dans ses efforts utiles, de les produire ou de les suppléer par des moyens artificiels dont l'efficacité n'est pas contestable.
Ces guérisons spontanées sont donc un motif d'améliorer les circonstances qui ne peuvent pas aujourd'hui les empêcher entièrement, et de faire naître les circonstances nouvelles qui peuvent les rendre plus communes, c'est-à-dire, d'établir un traitement; car c'en serait un véritable que de tracer, pour ces malades, un régime de vie propre à chacun, en prenant dans toute son étendue le mot de régime.
Une maison de traitement pour la folie devrait réunir plusieurs avantages qui manquent aux loges de la Salpêtrière. Il faudrait que les malades pussent être placés seuls , chacun dans sa case , que celte case contînt un lit propre; qu'elle-même pût être facilement purgée de toutes espèces d'immondices; qu'il fût également possible d'y faire circuler un air nouveau et de la réchauffer, quand on le jugerait convenable; que l'emploi des chaînes et tout l'appareil de violence en fût entièrement banni, l'expérience ayant prouvé combien est gratuite cette odieuse cruauté. Il faudrait que les fous furieux pussent être logés assez loin des fous plus tranquilles , pour que ceux-ci ne fussent jamais tourmentés de leurs cris, ni ramenés à leurs propres accès par ce tumulte et par les idées funestes qu'il éveille dans leur âme; qu'il
i92 L'ASSISTANCE PUBLIQUE A PARIS.
y eût un promenoir couvert et bien aéré pour les temps de pluie, et des allées bien ombragées et dans une bonne exposition , pour le beau temps. Il faudrait enfin que la latitude de dépense possible fût plus considérable, car dans tout ce cjui exige beaucoup de petits soins de détail, beaucoup de petites attentions particulières, qui ne sauraient être soumis à des règles générales, dont l'essence est de marcher pour ainsi dire d'elles-mêmes, les besoins imprévus doivent entrer comme élément de calcul, comme une base indispensable dans l'application de la dépense, et ces besoins sont de nature à ne pouvoir être contestés et restreints avec la même sévérité que ceux des autres établissements charitables.
Il ne faut donc pas espérer de faire aujourd'hui tout ce qu'il sera possible de faire un jour. Nous (ne) vous engagerons pas même à tenter, dans ce moment, pour Bicêtre, ce qui nous paraît plus exécutable à la Salpêtrière. Cependant on ne peut douter que l'Administration ne porte bientôt un regard plus étendu sur cette branche de la bienfaisance nationale, et le premier pas que nous lui proposons sera un acheminement aux mesures ultérieures, dont nous prévoyons d'avance et dont nous avons désiré préparer l'exécution. Nous regardons l'établissement, dont les loges nouvelles de la Salpêtrière nous fournissent la possibilité, comme le noyau d'un établissement plus complet et plus digne des lumières et de l'humanité du siècle.