ÉTABLISSEMENTS, TRAVAUX ET FORCE PUBLIQUE. 1° ÉTABLISSEMENTS PUBLICS
Après vous avoir rendu compte des mesures qui ont été prises par le Directoire pour hâter le cours des différentes sources du revenu public, je dois vous exposer ce qu'il a fait pour assurer le meilleur emploi des fonds dans les différentes dépenses nationales soumises à son inspection.
Si, HÔPITAUX.
Parmi ces dépenses, celles dont vous devez être le plus impatients, sans doute, de connaître les détails, c'est l'acquit de la dette sacrée que toute société contracte envers l'indigence et l'infortune; mais l'Assemblée nationale n'ayant pas déterminé les bases générales du régime des hôpitaux, et ayant même ordonné, par la loi du 5 novembre, que ces maisons seraient encore régies comme par le passé, ce ne sont que des soins provisoires et partiels que le Directoire peut vous offrir.
Il y a dans le Département hS maisons hospitalières, dont la plupart se régissent en vertu de la loi du 5 noveml^re , et sur lesquelles le Directoire ne peut guère exercer d'autre acte de surveillance que d'arrêter leurs comptes de gestion aussitôt que l'année sera révolue.
Les deux principaux hôpitaux de Paris sont l'Hôtel-Dieu et l'Hôpital Général.
L'administration en a été prise par le Directoire au mois d'avril dernier, au moyen des démissions données par les anciens administrateurs.
Le premier de ces établissements, destiné aux pauvres malades, comprend trois maisons :
L'Hôtel-Dieu , l'hôpital Saint-Louis et les Incurables.
L'Hôpital Générai, destiné aux indigents valides, renferme dans sa division dix maisons :
La Pitié, Bicêtre, la Salpêtrière, Sainte-Pélagie, l'hospice des Capucins, le Saint-Esprit, trois maisons d'Enfants trouvés, qui sont la Crèche, Saint-Antoine et l'hospice de Vaugirard, enfin la maison de Scipion.
Quelques-unes de ces maisons ont des revenus particuliers, exclusivement appliqués à leurs besoins , mais toutes dépendent de l'Hôpital Général et en reçoivent le pain et la viande qui se consomment chez elles.
Il y a dans les différentes maisons de l'Hôtel-Dieu environ 3,ooo individus, et dans celles de l'Hôpital Général i/i à i5,ooo, en v comprenant les employés.
Des abus de tous les genres, l'excessive multiplication des emplois et des dépenses, un désordre extrême dans toutes les parties de la gestion, et surtout la comptabilité la plus inextricable par la confusion de tous les objets : tel a été le premier résultat de l'examen du Directoire, en prenant connaissance de l'ancienne administration des hôpitaux.
Des plans généraux de réforme à établir dans le régime de ces maisons seront soumis à votre examen dans le cours de cette session. Ils sont le fruit des lumières et de l'expérience des hommes distingués que le Directoire a appelés à concourir avec lui aux soins de cette administration. L'ensemble de ces plans est indivisible et ils ne peuvent être jugés sur un extrait. Il me suffit de vous dire qu'ils offrent l'espérance la mieux fondée de rétablir l'ordre et la clarté dans toutes les parties de la gestion et sans aucune augmentation de dépense dans les maisons de l'Hôtel-Dieu, d'y améliorer le sort des pauvres, en leur assurant des soins plus exacts, une nourriture meilleure et mieux appropriée à leur état, de faire disparaître ce spectacle affligeant de plusieurs malades entassés dans un même lit, et d'ajouter 'yoo nouveaux lits, qui porteront à 1,900 le nombre de ceux où les pauvres seront couchés seuls. On se propose même de profiter des avantages de l'établissement pour y instituer un cours de médecine pratique qui manque à la France , et pour former une école de chirurgie propre à donner une foule d'élèves habiles pour le service des campagnes, des flottes et de l'armée.
Deux vastes bâtiments non occupés dans l'hôpital Saint-Louis peu-
vent être destines , l'un au traitement de la folie , l'autre à celui des maladies contagieuses, qui font de rHôtcl-Dicu un foyer d'épidémie.
La distribution des officiers de santé y sera tellement ménagée qu'en portant à cent le nombre des élèves en chirurgie, dont cinquante seront appointés, cette partie de dépense présentera une économie annuelle de plus de 1 1,000^.
Les bases de réforme [)our les maisons de l'Hôpital Général consistent à les diviser en autant de sections que le comportent les différences d'âges ou d'infirmités, et de graduer le traitement et les secours en proportion des facultés de travail.
Ainsi l'on changera en ateliers actifs ces asiles de la fainéantise; le rapprochement de la misère et de l'inertie n'attristera plus la vue. Le pauvre, redevable à son travail d'une partie de sa subsistance, recevra des secours qui ne le dégraderont plus à ses yeux et qui n'auront point le caractère flétrissant d'aumône. Enfin, maître de disposer d'un salaire acquis par sa peine, il ne tourmentera plus l'administration de ces défiances et de ces murmures continuels qui sont la charge la plus pénible des soins donnés à l'indigence.
A ce but moral se joignent des vues certaines d'économie, car une quantité considérable de menues consommations peuvent être fournies à très peu de frais par le travail de l'intérieur.
La section la plus pressante à établir est celle des folles, la classe la plus malheureuse et la plus négligée.
Les informations qu'on a prises sur le sort de cette portion si déplorable de l'humanité ont procuré des lumières trop cruelles pour que je me permette de révolter votre sensibilité par des détails que tous les efforts de votre imagination ne pourraient vous faire soupçonner.
Il n'existe en France de traitement, pour la folie curable, qu'à l'Hôtel-Dieu; mais ce traitement momentané ne peut convenir qu'à la folie aiguë. Ceux qui sont attaqués de folies plus opiniâtres sont renvoyés, après un temps assez court, à Bicêtre ou à la Salpétrière.
La section des septuagénaires hors d'état de travailler est, immédiatement après, celle qui a le plus de droits à votre attention.
En attendant qu'on puisse réaliser ces projets dont vous regarderez comme un de vos premiers devoirs de presser l'exécution, le Direc-
toire n'a nëgligé aucune des améliorations partielles qui étaient en son pouvoir.
Quatorze prêtres et quatre enfants de chœur attachés à l'Hôtel- Dieu coûtaient plus de 3 6,000^ par an. Les derniers ont été supprimés, les chapelains réduits à dix, au traitement de 1,900^, et deux employés au même traitement de 1,200^ ont été chargés de la tenue des livres du bureau de réception, ce qui a produit sur cette dépense une économie de 2 1 ,800^.
Les lessives de l'Hôtel-Dieu étaient un des objets les plus mal ordonnés. Les bois et poêles pour les étuves ou séchoirs d'hiver coûtaient plus de 3 G, G 00^ et les draps perdus montaient à plus de 1,200*^ par an. Cette dépense va être réduite de plus de 2/1,000^ au moyen d'un vaste séchoir de six étages, qui sera mis en état avec moins de 6,000^ de dépense. On y gagnera encore de rendre aux convalescents l'usage des cours et terrasses pour se promener, et d'éloigner des salles et des fenêtres ces hnges pleins d'humidité, l'une des principales causes de l'insalubrité de l'air dans cette maison.
Une vigilance sévère préviendra les pertes du linge.
Enfin le Directoire a cru devoir autoriser à l'Hôtel-Dieu l'établissement d'une salle de dissection, propre à favoriser les recherches anatomiques, et confiée à l'inspection de M. Vicq d'Azir.
La maison des Incurables était gouvernée par /i3 sœurs de charité qui se sont retirées au mois de juin dernier presque subitement. Lour remplacement n'a occasionné aucun inconvénient et a procuré même une diminution de dépense de 12,000^ par an.
Les tables des employés ont été supprimées, et avec elles le scandale de leur abondance. Il y a été pourvu par un traitement en argent, et le bénéfice qui résulte de cet arrangement est presque incroyable. Une expérience de quelques mois est nécessaire pour l'apprécier au juste. Le loyer du bâtiment des sœurs et quelques autres ressources présentent une augmentation de revenus d'environ i5,ogg^ par an.
L'ordre le plus exact règne dans cette maison, elle est le premier exemple d'une maison de ce genre, régie sans sœurs de charité, sans employés nourris, et où tout le monde suit un régime uniforme. Chaque employé y a sa mission distincte, le mobilier est inventorié, la comptabilité journalière y suit une marche simple et facile, mais la paix y a été troublée; la plus cruelle des infirmités morales, l'intolérance re-
iigieuse, n'y a pas épargné les malades; cependant les effets de cette contagion se dissipent journellement.
Il a été fait aussi des améliorations provisoires dans les maisons de l'Hôpital Général.
La suppression du bureau du Saint-Esprit et de ceux de comptabilité établis à la Pitié , ainsi que la diminution du nombre des chapelains, ont produit une diminution de dépense.
On avait établi à la Pitié une classe d'élèves où des enfants précepteurs devaient enseignera d'autres la lecture, l'écriture et le plain-chant. Cette institution dispendieuse et tout à fait inutile par l'incapacité et l'inexpérience des maîtres, ne présentait qu'une alliance ridicule de l'enfance et du pédantisme, et plus malheureusement encore était l'école de plusieurs vices. Tout en sollicitait la suppression , et le résultat a été une économie de plus de 10,000^ par an.
Le Directoire a cru aussi devoir abolir l'usage d'envoyer les enfants aux convois des paroisses. Sans aucun profit pour la maison, cet abus immoral, propre à dénaturer l'enfance, en l'habituant à se jouer des appareils funèbres et des actes religieux, avait encore d'autres inconvénients , à cause des sorties nocturnes.
Une filature de laine qui occupe 3 ou lioo enfants, dont chacun gagne 6 livres par mois, leur procure maintenant une occupation plus convenable.
On se propose d'établir dans cette maison une infirmerie pour les enfants: l'insuffisance de secours obligeait d'en envoyer à l'Hôtel-Dieu un grand nombre, qui n'en revenait qu'avec des maladies de peau ou des fièvres incurables. Un bâtiment presque vacant donne un emplacement suffisant, et tout le linge qui y sera nécessaire existe depuis longtemps en réserve.
Dans la Salpétrière, hôpital destiné aux femmes et qui contient phis de 5,000 individus, les ecclésiastiques, qui étaient au nombre de ih, non compris le recteur, ont été réduits à 6.
Le changement dans le placement du corps de garde et la réduction du nombre des gardes a donné une diminution de dépense de plus de 3,9 00^, qui sera dans la suite portée à 5,/ioo^.
Mais la plus importante des opérations à faire dans presque toutes ces maisons, c'est la suppression des tables des employés et la conversion de cette dépense en un traitement pécuniaire. A cette foule de
tables couvertes de superfluités, payées avec la subsistance des pauvres, il se faisait des distributions inégaies de vin par portions doubles, demi-doubles, de 3//i, de 3//i et i/8, de 3/8, et ces mesures bizarres multipliaient encore les embarras des détails.
En attendant une réforme complète, les distributions de vin ont été converties en argent, ce qui produira un bénéfice de i i,5o4*^ i5'.
La première table des employés a été tout à fait supprimée; la dépense totale de ceux qui avaient droit d'y prendre leurs repas , montait à ^3,/i97^; tout est payé maintenant avec 28,200^, et la maison n'a plus à leur fournir ni nourriture, ni lumière, ni blanchissage, ni voitures, ni meubles, ce qui forme une économie de plus de i5,ooott.
La suppression du médecin attaché à l'infirmerie de la Salpêtrière, et celle de son élève, a économisé 12 a i,5oo livres, et le service se fait par le médecin en chef de l'Hôpital Général.
Les mêmes réformes ont été commencées dans la maison de Bicétre, qui contient 3,700 individus. La substitution d'une somme en argent, au lieu de la fourniture de vin aux employés, a réduit à 2/1,^20^ une dépense qui excédait /i 1 , 0 0 o^, ce qui donne une différence de 1 6 , 5 0 o^. Il est à remarquer que 7/16 pauvres n'en consomment que pour 34,000^, en sorte que cette partie de la dépense des employés excédait celle de tous les pauvres.
C'est une remarque que vous aurez souvent lieu de faire, que, dans tous les hôpitaux, le bien-être des pauvres et des malades paraît toujours sacrifié à celui des employés. On croirait que ceux-ci ont été l'objet principal de ces institutions et que les autres ne sont redevables des secours qu'ils reçoivent qu'à la bienveillance des personnes attachées au service de la maison.
Les pauvres se sont ressentis de l'effet de ces économies. Le service de leur table a été plus abondant, un plus grand nombre a été admis aux distributions de vin, les salles ont été agrandies, on a augmenté, dans beaucoup de ces maisons, le nombre des lits pour un seul, et ces lits ont été donnés aux pauvres les plus âgés et les plus infirmes.
A Bicêtre on a réformé l'abus inexcusable de confondre les prisonniers avec les insensés, et on a fait augmenter, pour ceux-ci, la distribution de pain , qui était au-dessous de leurs besoins.
L'hospice de Saint-Jacques est monté en grande partie; il est destiné à recevoir les vénériens qu'on traitait à Bicêtre, le nombre des malades
y sera doublé et ils seront beaucoup mieux traités. La suppression de i'bospicc de Vaugirard, dont les malades pourront être transférés à l'hospice de Saint-Jacques, couvrira entièrement cette dépense.
Sainte-Pélagie qui n'est plus une maison de force, et dont les religieuses reçoivent des pensionnaires, est approvisionnée par l'Hôpital Général, qui, à ce moyen, acquiert journellement une créance sur cette maison. Le local, lorsqu'il sera vacant, pourra servir à réunir l'hôpital du Saint-Esprit à la maison de la Pitié, et l'on pourra ahéner les bâtiments attenant à l'Hôtel de Ville, dont cet hôpital est propriétaire, et où la Municipalité a placé quelques-uns de ses bureaux.
Les maisons des Enfants-Trouvés exigent un régime absolument nouveau. Le Directoire s'est contenté d'abolir quelques abus odieux qu'un long usage y avait établis comme des droits.
Celui ou celle qui se présentait pour s'informer de l'existence d'un enfant était contraint à payer i 2^ i o\ c'était un motif pour les soustraire à tous les regards et pour écarter quelquefois une jeune mère qui venait en secret jeter un coup d'œil sur la malheureuse victime de sa faiblesse.
Une autre rétribution de ioo*+ était exigée des parents qui venaient réclamer un enfant; cette amende barbare, imposée sur les remords de la paternité, a été abolie par le Directoire, et les réclamants ne payent plus que ce qu'ils consentent à donner.
La maison de Scipion n'est (ju'un entrepôt des denrées qui se consomment dans les maisons de l'Hôpital Général. La suppression de la fabrique de chandelles a produit une économie annuelle de h,ooo^.
Il dépend de l'Hôpital Général un établissement absolument étranger au régime des hôpitaux, c'est le Mont-de-Piété. Les frais de cette institution et son produit, ses avantages et ses inconvénients seront l'objet d'un rapport détaillé qui vous mettra à portée de connaître si elle doit être conservée.
La Charité, les Petites-Maisons et la Trinité sont toujours sous leurs anciennes administrations.
L'hôpital des Quinze-Vingts était, autrefois, soumis à une administration qui ne subsiste plus, celle du grand aumônier; les sousadministrateurs étaient des gouverneurs, et un chapitre composé de frères aveugles et frères voyants. Tout ce régime subalterne était subordonné à l'administration en chef, dont le Directoire devait remphr
les fonctions. Les sous-administrateurs ont cherché à se soustraire à cette autorité, et l'ambiguïté de la loi a assez favorisé leurs prétentions pour que le Directoire ait été réduit à ne pouvoir qu'indiquer les abus énormes de la régie de cette maison, sans y apporter le remède.
Les revenus des hôpitaux de Paris ont souffert des diminutions énormes parla suppression des entrées, des rétributions payées par les spectacles et des secours qui leur étaient accordés par le Trésor public, en même temps que l'établissement de la contribution foncière sur leurs revenus en terres et en maisons a beaucoup augmenté leurs charges.
Ces différentes circonstances ont causé sur le revenu annuel de
l'Hôpital Général une diminution de 9,5c)t),3oo*^
et sur celui de l'Hôtel-Dieu, de 567,291^
Avant ces pertes de revenus, l'Hôpital Général jouissait annuellement de plus de trois millions et l'Hôtel-Dieu de plus de 1 ,3oo,ooo^, toutes charges déduites.
Les fonds de l'Hôpital Général et de l'Hôtel-Dieu peuvent être évalués ensemble à vingt millions, mais en propriétés d'un produit excessivement disproportionné, à cause des réparations, frais de régie et entretien, et à cause de la nouvelle charge à laquelle elles sont assujetties par la contribution foncière.
L'Assemblée nationale a assigné la dépense annuelle des hôpitaux sur les sols additionnels des contributions, mais cette addition, qui ne peut excéder quatre sols pour livre, sera évidemment insuffisante pour toutes les dépenses auxquelles elle est destinée.
En attendant que le produit des contributions puisse fournir aux remplacements de ces pertes, et en exécution du décret du 8 juillet, qui a accordé aux hôpitaux un secours de trois millions, la caisse de l'Extraordinaire a été autorisée à avancer 260,000^ par mois à l'Hôpital Général, et 100,000^ par mois à l'Hôtel-Dieu. Il y a eu quatre mois d'acquittés, ce qui forme une avance de 1,4 00, 000^.
Des états particuliers vous instruiront de tous les détails de celte comptabilité.
Tout le passif arriéré des hôpitaux , qui montait à plus de 1,600,000^, est maintenant soldé, et les dépenses sont au courant. Il y a môme un restant en caisse de plus de 1,100,000^.
Quand les fonds de ces établissements seront établis, une diminution certaine de plus de 600,000^ dans les dépenses anciennes assurera
des secours à plus de cinq mille nouveaux indigents, sans augmenter les charges publiques.
J'ai cru pouvoir, Messieurs, m'étendre avec quelque détail sur les améliorations, dont les indigents sont déjà redevables à la nouvelle forme d'administration, et sur celles bien plus importantes encore qu'ils doivent en espérer. Cette idée consolante adoucit la tâche pénible que les administrateurs ont entreprise, et au milieu de tous ceux qui déplorent avec tant d'amertume la perte de quelques jouissances que la Révolution leur enlève, l'homme juste et sensible, qui porte le même œil sur tous les membres de la société , ne peut s'empêcher de reconnaître que la masse entière des maux, qui affligeaient l'humanité, se trouve déjà considérablement diminuée.