CHAPITRE III L'Assistance par le travail
Quand survenaient ces terribles années de famine, qui attiraient autour des murailles de Poitiers, et, parfois, dans son enceinte, la foule des pauvres venus des paroisses et même des provinces voisines,la Dominicale cherchait avant tout à les empêcher de mendier.
Après avoir donné du pain aux impotents, elle voulait bien aussi secourir les valides, mais en exigeant d'eux une certaine somme de travail. Son but était, en agissant de la sorte, de les empêcher d'aller par les rues importuner les passants et, à l'occasion, de se livrer au vol et à la débauche, tout en constituant une cause permanente de contamination pour la ville. C'est pourquoi, d'accord avec la mairie, elle institua, au xvi® siècle, les ateliers de charité, qui offrirent nettement au début un caractère à la fois répressif et charitable.
Leur caractère répressif paraît nettement indiqué dès la première ordonnance municipale qui les concerne, celle du 11 novembre 1514, dans laquelle il est prescrit « à tous bellistres et aultres manans et gens qui sont sans adveu, mestier, absence de vivres et pouvoyr de gaigner leur vie, de vuyder la ville dans les 24 heures, à peine d'estre employez à nettoyer et curer la ville (1) ». Le 8 avril 1532, il
(1) Reg. dél. mun., no 14, p. 101.
I/ASSISTANCE PUBLIQUE A POITIERS JUSQU'A L'AN V ;n9
est convenu qu'après avoir acheté des tombereaux il sera pris « huict coquins ou plus, pour tirer dessus et oster les viscositez (1) ». C'est aux chemins qu'on les emploie en 1538, mais bientôt le travail obligatoire leur est plus durement imposé.
Le 23 mai lo43, la Dominicale permet « aux manans, habitants de lad. ville, prendre etmettreen œuvre et labeurer, gens de labeur et de peine qu'ilz trouveront n'estre louhez à l'heure de huict heures, jusqu'à la Sainct-Michel et despuis la Sainct-Michel jusqu'à Pasques à 9 heures et, les contraindre à labeurer et oppérer, en les nourrissant, sans qu'il leur soit permis de demeurer oisifz en lad, ville et les pourra lesd. contraindre, tant en œuvres de ville, et autres œuvres communes. Et sera faict injonction à tous mendians vallides, brigands et latrones de vuyder la ville et fauxbourgs sur peine de fustigation et bannissement (2)». Quand arrive l'hiver et la fin des travaux des champs, les pauvres sont occupés à tirer de la pierre dans les fossés de la Tranchée. On leur distribue une quantité de pain suffisante pour leurs besoins, avec un liard en plus. Cette dernière somme peut être augmentée selon les circonstances et les nécessités du moment. Le travail a lieu sous la surveillance d'un chanoine de Saint-Hilaire et celle du procureur du roi.
Le 22 mars 1546, le maire ordonne d'installer un tombereau pour enlever les bourriers de la ville. Il sera conduit, sous la surveillance de deux personnes, par les mendiants valides, « affin de les réduyre à travailler et vivre, ou de vuyder la ville (3) ». On leur donnera 2 s. 6 d., somme qui restera à la charge des propriétaires des maisons de-
(1) Reg. déh mun., no ]9, pp. 102, 164. — (2) BibL Poitiers, cart. 53. — (3) Reg. dél. mun., n» 27, p. 101.
vant lesquelles ils enlèveront les immondices. Même ordonnance, le 10 novembre suivant, mais cette fois la ville devra seule les payer (1). Le 27 janvier 1547, la Dominicale veut que l'on dresse une liste de tous les indigents. « Les valides seront conctrainctz de travailler » elles autres recevront des secours.
En 1551 et 1552, de nouvelles ordonnances prescrivent de dresser des tombereaux afin de nettoyer les rues (2). Les sergents du maire prendront et contraindront « les mendians vallides à mener et amasser les bourriers et fanges estant par les ruhes et mener hors la ville ». On les retiendra prisonniers jusqu'au jour oij le nettoyage sera terminé. Chaque sergent recevra 5 s. par jour. Quant aux travailleurs, « ilz seront nourrys par les manantz et habitantz des paroisses esquelles ilz conduiront lesd. tombereaux et esteront les bourriers et fanges «.Le 8 juin 1557, il est fait un choix des mendiants vieux ou étrangers pour accomplir ce travail, sous la conduite, comme toujours, des sergents (3). Le but que l'on se propose est de les empêcher de revenir après avoir été chassés.
Cette fois, les frais de nettoyage sont payés à l'aide d'un prélèvement fait sur les amendes données par le tribunal de l'échevinage. Le 8 novembre suivant, ils sont mis à la charge des habitants. « Chascun d'eux, en droict soy, a accoustumé, dit le maire, fournir aux sergents quelques vivres et denrées, ce à quoy la plupart ne veulent satisfaire (4). » Comme ces fonctionnaires municipaux ne se dérangent point gratuitement, ils s'empressent de déclarer que, faute de salaires, leur surveillance sera abandonnée.
(1) Reg. déL mun.,n» 28, pp. il. 86.— (2) Id., n° 32, pp. 41-45.— (3) Id., n° 34, p. 447. — (4) Id., no 35, p. 125. Mém. Soc.Ant. Ouest (1852).
La Dominicale, en présence de cette mauvaise volonté, se décide à en référer aux arrêts des Grands Jours de 1541, pour ce qui concerne la salubrité publique.
En 1572^ les mendiants sont employés au même travail^ mais, l'année suivante, on les occupe, pendant tout l'hiver, à l'éperon de Sainte-Triaise, moyennant la distribution journalière d'un gros pain, ce qui revient pour tous à 18 1. 7 s. par semaine (1). Cinq d'entre eux, spécialement occupés aux Cordeliers, dépensent 8 s. 4 d. par jour.
En 1585, les pauvres ont encore la charge d'enlever les bourriers. Comme il y a beaucoup d'étrangers parmi eux, le conseil municipal, désireux de faire cesser l'oisiveté, décide, le 10 avril 1587, que « tous les callins, faineâns vallides qu'on trouvera mendier en lad. ville seront mis à travailler aux murailles. Pour la nourriture de chascun d'eulx, on leur donnera sçavoir : a ung homme qui travaillera ungsoulz tr. et deux livres de pain par chaque jour (2), aux femmes, deux livres de pain et 6 deniers, affm de les insciter à travailler aux réparations de la ville, a peine de fouet. Et pour iceulx accommoder et retirer de nuict, seront louhées quelques granges vuydes tant vers la Cueille-Mirbalaise, faulxbourgs Saint-Sornain, qu'aultres endroys commodes pour cest efîect ». Deux notables sont invités à faire des quêtes dans les paroisses afin de réunir des outils, pics, pioches, hottes, pelles et autres instruments de travail. Le 18 suivant, on les charge en outre de ramasser les vivres nécessaires à la nourriture de tous les travailleurs.
En 1599, la mairie veut réclamer un tiers en plus des taxes que Ton encaisse chaque mois, afin de pouvoir payer
(1) Bibl. Poitiers, cart, U. — (2) Reg. dél. mun., n» 46, p. 266. Bibl. Poitiers, reg. 6.
les indigents chargés de l'enlèvement des beurriers de la ville (1). Cette combinaison n'obtient pas de succès. L'année suivante, comme il y a beaucoup de gueux valides qui /commettent a de grandes insolances » , on les obligea conduire des tombereaux. C'est la dernière fois que nous trouvons aussi nettement établi le caractère répressif des ateliers de charité..
Auxvu" siècle, le médecin Théophraste Renaudot, nommé commissaire général des pauvres en 1616, demande qu"on leur procure du travail et qu'on les loge dans un local spécial. Pour subvenir aux frais que pourrait entraîner une telle institution, il propose simplement un impôt sur le luxe (2). Ce'projet, destiné à résoudre le problème de la suppression de la mendicité ne semble point avoir été adopté. Les ateliers de charité fonctionnent peu pendant le cours de ce siècle, même avant la création de l'hôpital général.
Le 28 juillet 1652, les échevins ordonnent aux indigents valides d'aller travailler à un ouvrage public près de la Tranchée (3). Ils recevront une rétribution suffisante pour leur permettre de vivre. De longues années plus tard, le 2 février 1686, le conseil municipal discute, en présence de Nicolas-Joseph Foucault, intendant du Poitou, la question de savoir si les nécessiteux seront entretenus directement par les habitants ou mis à l'hôpital général, qui se chargera de les nourrir (4). Cette dernière combinaison est acceptée, seulement pour ceux qui se trouveront dans l'incapacité de travailler. Les autres, d'après une décision du 14 suivant, devront prendre part aux travaux qui se font pour installer une promenade aux Cours, en face l'abbaye de
(1) Reg. déL mun., n° 58, p. 73; n° S9, p. 9. — (2) Clément, l'Assistance par le travail {Poitiers, i89i). — (3) Reg. déL mun., n» 167. — (4) Id., no 130, pp. 09-76, 91.
Saint-Cyprien, Deux éclievins se chargeront chaque jour de les surveiller. Les hommes auront 2 s. 6 d. et les femmes 2 s. par journée de présence au travail.
Au xviii» siècle, les secours de ce genre accordés aux pauvres prennent une grande extension. On les considère comme une obligation sociale et comme un excellent moyen de ne pas les froisser dans leur dignité. Le droit au travail n'existe pas encore, mais il ne tardera point à faire son apparition. En 1740, une ordonnance de l'intendant Jean Lenain institue des ateliers de charité (1). L'année suivante, c'est un prêtre, nommé Guillon, vicaire de Montierneuf, qui entreprend les réparations nécessaires à la fontaine de Chasseigne et au pavé de la porte de Rochereuil (2). Son but est de se rendre utile au public et de permettre aux indigents de gagner leur vie par le travail à une époque oîi la nourriture est fort chère.
Le 28 février 1753, la municipalité ayant constaté l'existence d'un nombre considérable d'indigents à Poitiers, prend la décision de s'entendre avec l'évêque et l'Intendant. Le 28 suivant, il est décidé que les valides « iront travailler à un ouvrage public près la porte de la Tranchée moyennant une rétribution suffisante pour les nourrir (3) ». Ainsi commencent les travaux du beau parc de Blossac.
(1) Arch. Ant. Ouest.— (2)Reg.dél. mun.,nos 106 et 161. L'année suivante, il fait refaire le pavé de la rue de la Brelonnerie et la descente de Monlbernage.Les travaux sont effectués pour le compte de l'Intendance et dans le but d'utiliser la main-d'œuvre des indigents.il construit également une chapelle à la porte de Saint-Lazare pour remplacer celle de l'aumônerie depuis longtemps détruite {ici., nos i62 et 167). — (3)Reg. dél. mun., nos 167-183. Ce fut Paul-Esprit-Marie delà Bourdonnaye, comte de Blossac, intendant du Poitou (1751-178G), qui fit exécuter les travaux du beau parc auquel son nom a été justement donné. Cf. Mém. Soc. Ant. Ouest, t. VII, p. 126; t. XX, p. 135 ; t. XXII, p. 318.
Ils se continuent, en 1771, dans les mêmes conditions, pour s'achever en 1789.
L'Assemblée provinciale dut, en 1787, se préoccuper de la question de la mendicité^ mais l'intendant Boula de Nanteuil, qui avait pu constater que toutes les mesures prises dans le passé, pour y remédier, n'avaient donné aucun résultat satisfaisant, s'empressa de préconiser un nouveau moyen pour arriver à la résoudre (1). Il consistait dans la création de Bureaux de charité, en faisant appel à l'initiative privée. Ces Bureaux auraient à recueillir l'argent nécessaire pour venir en aide aux pauvres valides par le travail.
Après le départ de l'assemblée, la Commission intermédiaire, nommée par elle, charge quelques-uns de ses membres de former le Bureau du bien public qui devra à procéder à une enquête sur la mendicité. Le 12 novembre 1787, Thibaudeau, dans le long et verbeux rapport qu'il présente, donne un large cours à la sensiblerie déclamatoire de l'époque (2). Pour obtenir l'abolition de cette plaie sociale, il préconise deux systèmes différents. Le premier consiste, comme par le passé, à créer en ville des Bureaux de charité, chargés de distribuer, avec beaucoup de discernement, des aumônes à ceux qui en auront besoin. En ce qui concerne les campagnes, les ateliers de charité
(1) Boissonnade, r Assemblée provinciale du Poitou et V abolition de la mendicité (1787-1790). [Bull, du comité des travaux historiques et scientifiques. Section des sciences économiques et sociales. Congrès de 1903.) — (2) Arch. Vienne, C. 605. Un abonné des Affiches du Poitou écrivit, en 1785, que, sur les 20.000 liabitants de Poitiers, il y en a 5.000 do pauvres et autant ne possédant aucune fortune. 11 propose de les employer à reconstruire « le gros horloge». Le 15 suivant, il lui est répondu qu'il serait plus utile de donner du pain aux indigents que de rétablir ce vieux monument. Les récoltes ayant été fort mauvaises en cette même année 1785, il semble que l'on donna la préférence aux Bureaux de cliarité temporaires pour venir en aide aux miséreux. —
subventionnés par h province et les paroisses intéressées aux travaux à entreprendre suffiront à nourrir les paysans nécessiteux, qui seuls y seront employés.
Le 30 juin 1788, le conseil municipal fait savoir à la Commission intermédiaire que, « pendant la majeure partie de l'année, la classe des artisans et des journaliers est dans une misère notoire ». Passé le temps des moissons et des vendanges, on ne sait comment nourrir les pauvres. Aussi propose-t-elle d'installer de nouveau des ateliers de charité aux environs de la ville. Elle indique en particulier la création d'un chemin le long du Pré-l'Abbesse et propose de faire dans ce but une avance de 1000 1. pour commencer, se réservant d'en donner encore autant plus tard. Cette offre est acceptée, et, le 17 octobre, l'Assemblée provinciale vote une somme de 5.000 1. (1). Elle est aussitôt mise à la disposition de la mairie pour entreprendre tel ouvrage qui lui plaira. Enfin, le 19 décembre, des ouvriers travaillent au chemin, qu'on a tracé entre la porte de Rochereuil et la fausse porte de Chasseigne.
Le 15 janvier 1789, la Commission intermédiaire décide que l'argent dont elle dispose sera employé à la construction d'une route allant du Pont-Neuf à la porte de Paris. C'est la prolongation assurée des travaux déjà entrepris sous la direction de Zacharie Galland. En même temps, une quarantaine d'hommes sont occupés à remblayer les terrains de Blossac, pendant que d'autres enlèvent les neiges amoncelées dans les rues.
L'hiver passé, la misère n'en continue pas moins à régner d Poitiers. Un arrêt du Grand Conseil, du 31 mai 1789, accorde à la ville un secours de 3.000 1. à prendre sur le
(1) Reg. dél, rnun., nos 193 et 194.
double droit gratuit afin de lui permettre de continuer les ateliers de charité (1). Cependant, Boula de Nanteuil, en qualité d'Intendant, présente quelques observations. En 1786, nombre de paroisses n'ont point rempli leurs engagements.Malgré cela, il veut bien, ence qui concerne celles de Poitiers et de son voisinage, qu'on leur donne 1.4001. (2). En 1789, les dépenses faites pour les travaux de ce genre,se montent à 212 1. 7 s. 1 d. (3). Quant aux aumônes et aux secours que reçoivent les indigents, ils n'atteignent que 1.320 1. d'après les comptes du Conseil général.
Le 19 mars 1790, des lettres-patentes, données en vertu du décret de l'Assemblée nationale, du 13 du même mois, autorisent la ville de Poitiers à imposer sur ceux de ses habitants qui payent un écu, ou plus d'impôt, une taxe de 12.000 1. destinée à. établir des ateliers de charité( 4). L'idée de l'assistance par le travail est celle que préconise également le Conseil départemental. Le 15 septembre 1790, deux de ses membres, chargés de présenter un rapport sur la mendicité, estiment que l'indigent est dans l'obligation de trouver en lui-même les ressources et l'énergie nécessaires pour gagner sa vie, et ils ajoutent : « La liberté, qui est un bien commun à tous les hommes^ ne doit point dégénérer en licence (5). Le pauvre n'est pas libre de prendre la place du riche, ce serait renverser l'ordre social. Il est libre, oui, libre de travailler ou de mourir de faim et s'il s'écrie que les travaux lui manquent hâtons-nous de rechercher les moyens de lui en assurer. » En résumé, si tout homme doit vivre de son travail, c'est
(1) Reg. déL mun., no 194, et Arch. Vienne, II* -18. — (2) Le 18 Juin 1786, la mairie emprunte 2.000 \. à l'hospice des incuialiles pour payer ses impôts (Reg. 197). — (3) Arch. Vienne, L.75. — (4) Reg. d(''L mun., période interrucd., n" 4, p. 194. — (ÎJ) Arch. Vienne, L. 71.
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pour la société une obligation absolue de chercher à. lui en procurer.
Pendant l'année 1790, les ateliers de charité fonctionnent en mars et avril, sur la route qui part du Pont-Neuf pour aller à Limoges (1). Ils se continuent au mois d'août suivant, grâce à la philanthropie de Zacharie Galland, qui veut bien prendre sous sa responsabilité les réparations à exécuter sur la route de Paris en Espagne et fournir 37 toises de cailloux pour son entretien.
Le 9 novembre de la même année, un membre du Directoire départemental fait observer que, les travaux de la campagne étant sur le point de cesser, il devient utile de pourvoir à la création d'ateliers pour venir en aide aux ouvriers. L'Assemblée nationale a bien accordé 30.000 l. dans ce but à chaque département, mais cette somme est insuffisante, et, de plus, il faut procéder à sa répartition. En principe, il est décidé qu'on la partagera entre les communes proportionnellement au nombre des citoyens actifs et inactifs qu'elles contiendront (2). Le District de Poitiers obtient pour sa part 8081 1. et, le 1" janvier 1791, la mairie désigne une commission composée de deux officiers municipaux, d'un notable, du curé de Saint-Didier et du Procureur de la commune pour procéder à l'installation des travaux (3).
Pendant l'année 1790, le département de la Vienne ayant dépensé 871. 138 s. 7 d. pour les ateliers,il lui reste encore 5207 1. des fonds de charité non employés, en fin d'année (4).
Une circulaire ministérielle du 8 janvier 1791 annonce
(1/ Reg. dél. mun., no 197. — (2) Arch. Vienne, L. 67, n" 1. — (3) Reg. dél. mun., no 108. — (4) Arch. Vienne, L. 75.
que chacun des départements recevra 80.000 1. pour ses ateliers de charité, à condition que les communes y participent en partie. Celle de Saint-Saturnin-lès-Poitiers répond, le 20 suivant, qu'il lui est impossible de faire une ofïre (1). Sa population ne se compose que de pauvres journaliers, voituriers, et laboureurs qui tous ont besoin de secours.
Le Département vote de son côté des fonds pour le même emploi, mais, le 29 janvier, la municipalité de Poitiers demande à utiliser comme bon lui semblera ceux qu'on lui accorde, car elle les destine à son Bureau de charité et à l'hôpital général. « Les ateliers de charité, dit-elle, ne réunissent que des faineans qui pour y aller abandonnent des travaux plus lucratifs. On n'y travaille pas sérieusement. La police y est mal faite, car certains n'y apparaissent qu'à l'heure de l'appel (2) ». Comme elle semble s'en désintéresser, Zacharie Galland propose d'occuper 250 pauvres, dont 150 femmes, au chantier qu'il a entrepris à Ghasseigne.
Le Conseil général, désireux d'obtenir de nouveaux secours, écrit, le 26 février 1791, au Comité pour l'extinction de la mendicité. Il lui fait observer que la population de Poitiers, avec celle de Saint-Saturnin, se monte ù 21 .752 individus y compris les vieillards hors d'état de travailler et les impotents nécessiteux, dont la municipalité a négligé de donner le nombre (3). Le Comité réclame un nouvel état qu'on lui envoie en lui disant : « Il n'y a pas dans le royaume de département plus pauvre et qui soit plus dénué
(1) Arcli. Vienne, L. 263. — (2) Reg. déL mun., no 198. Le décret du 22 juillet suivant constate la même chose, et déclare en plus que les menaces et violences seront punies de 2 ans d'emprisonnement au maximum. — (3) Arch. Vienne, L. 2G3.
de moyens de remplacement sur les pertes qu'il éprouve par la Révolution. » Les pièces réclamées ne sont point encore envoyées. Ce n'est que le 27 septembre suivant qu'on les adresse à Paris.
D'après ce tableau, la population à secourir dans le District est, comme nous avons déjà vu, considérable. Malheureusement, les fonds manquent pour lui venir aide. Le 20 octobre 1771,son Directoire ne peut disposer que d'une somme de 1.632 1., reste des 16.162 1. votées par le Conseil général pour les chemins vicinaux (1). Il est décidé que l'on emploiera les 600 1. accordées par le Comité de secours, auxquelles s'ajouteront les 300 1. votées par les propriétaires, à construire un chemin allant de Poitiers à la Torchaise. De plus, 500 1. serviront à faire celui qui doit conduire à Béruges, en passant par laChauvinerie, dans le but de faciliter le transport des bois provenant de la forêt de Saint- Hilaire.
Ces chantiers étant insuffisants, le Conseil départemental propose un plan grandiose de travaux à exécuter (2). Il revient sur les deux questions qui tiennent le plus à cœur aux Poitevins. La première a trait au dessèchement des marais de Saint-Hilaire, dont la moitié est déjà comblée par les vases amassées depuis de nombreux siècles. La
(1) Arch. Vienne, L. 71. — (2) A cette époque, une manufacture et une filature de coton, sous la direction de Lépine et Guériteau, fournissent du travail à plus de 400 pauvres. Elles reçoivent, le 11 décembre 1790,1a somme de 1.2001. comme gratification. En 1791, on la supprime, mais les manufacturiers conservent la jouissance gratuite de l'immeuble qu'ils occupent rue du Puygarreau, auquel on ajoute la salle de la Redoute. Le 23 novembre 1791, cet établissement cesse d'exister, par suite de la suppression des secours que lui accorde le département et de la cherté des matières premières. Du même coup, disparaît l'élevage des vers à soie auquel se livrait Cossard. Sa maison est fermée le 11 janvier 1791, car on ne peut lui continuer lagratuité du logement. (Arch. Vienne, L. 674.)
dépense ne serait pas considérable, car sur les terrains acquis delà sorte, l'on pourrait établir une chenevière ou créer une manufacture de voilerie et de cordages pour la marine (1). La seconde est celle de la navigation du Glain, longtemps mise à l'étude et jamais sérieusement résolue. L'Etat, en aidant à la résoudre, n'accordera qu'une juste compensation aux pertes subies par les habitants de Poitiers, du fait de la Révolution. Au surplus, continuer les travaux de charité, c'est en somme revenir aux anciennes traditions.
Ces projets restent en suspens près d'une année. Pour le premier son abandon devient définitif (2). Le second, au contraire, est accepté. Le District écrit, le 17 décembre 1792, au Conseil général pour le prier d'intervenir à Paris auprès du ministre. Une partie du plan est conforme à celui adopté, en vertu de la loi du 9 octobre 1791, pour la portion comprise entre Poitiers et Chàtellerault. Une subvention de de 70.000 1. ayant été dans ce but accordée à la Vienne, l'assemblée départementale vote, le 13 décembre suivant, la somme de 80.000 1. Seulement, il lui est interdit de toucher aux fonds accordés par l'Etat sans avoir préalablement dépensé l'argent mis par elle à la disposition de l'ingénieur (3). Les Districts n'ayant rien donné, la commission du bien pubhc est invitée à se préoccuper de la question..
Le 14 janvier 1793, un premier plan est proposé par Dalesme^et le 4 février suivant la municipalité réclame l'ou-
(1) Ce projet établi par l'ingénieur Dalesme lui valut de la part de la municipalité l'hommage d'une cafetière en argent achetée chez Motet, orfèvre, moyennant 118 1. Elle lui fut remise le 21 avril 1792. (Arch. Vienne, L. 88.) — (2) Les marais de Montierneuf et de Saint-Hilaire furent desséchés par Zacharie Gallandau commencement du xix« siècle. Il y construisit plus tard une maison qu'il donna aux religieuses de la Sagesse pour y établir un hospice destiné à recevoir les vieux ouvriers, sous la direction do l'administration des hôpitaux de Poitiers. — (3) Arch. Vienne, L. 68.
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verture des travaux de charité en les distribuant de telle sorte que Ton puisse éviter les attroupements (1). Le 8 du même mois, une réunion a lieu comprenant les délégués de la municipalité, du Directoire départemental et des districts. On constate tout d'abord que les récoltes sont mauvaises, les denrées très chères, et le travail à peu près nul. Les ouvriers inoccupés font des menaces, mais il n'est possible de leur venir en aide qu'au moyen d'ateliers de charité, dont l'un sera établi aux portes de Poitiers (2). Trois délégués iront à Paris demander : i" l'augmentation des fonds pour la navigation du Clain ; 2° un don ou un emprunt permetlant d'organiser les travaux ; 3° des secours extraordinaires et spéciaux pour Poitiers, à imputer sur ce qui est dû à la municipalité pour le seizième qu'elle doit recevoir sur la vente des biens nationaux.
Le plan des ouvrages à exécuter, de nouveau présenté par Dalesme,le2 avril 1793, est adopté. Le 30 suivant, Zacharie Galland devient adjudicataire des travaux (3). Ils commencent immédiatement, mais, faute de bras, ne tardent point à traîner en longueur (4). Le 2 mai 1794, l'ingénieur porte plainte au Conseil général. « Il ne faut pas, dit-il, beaucoup compter sur les ouvriers de Poitiers mis en réquisition par la municipalité. Les trois quarts n'obéissent pas et ceux qui y viennent ne font presque rien et quelque
(1) Reg. dél. mun., période interméd., n" 3, p. 40. — (2) Arch. Vienne, L. 271, reg. 6, p. 107. — (3) Arch. Vienne, L. 271, reg. 6, pp. 95-107. Le .30 octobre 1793, on installe également à Sainte-Croix un atelier de salpêtre sous la direction de Pierre Benoît. (Reg. dél. mun., période interméd., n° 7, p. 12.) Un second servit à la fabrication des armes. On y employa surtout des ouvriers réquisitionnés. — (4) Les décrets des 15 et 18 octobre 1793 déclarent que l'on fera des travaux publics pour arrêter la mendicité et que les travailleurs recevront les trois quarts du prix ordinaire de la journée. (Arch. Vienne, L. 265.)
fois dérangent les autres. ;> Quant aux réfugiés de la Vendée, certains montrent peu de zèle pour le travail, malgré les arrêtés ministériels qui leur en font une obligation (!). Ils ne se sont présentés que 18 au chantier et 8 d'entre eux n'y ont jamais paru. C'est à la suite de cette plainte que la Commune ordonne à ceux qui sont valides d'aller aux ateliers de la navigation (2). En cas d'absence, ils n'auront pas de pain et, pour en recevoir, ils devront désormais présenter un certificat de l'entrepreneur.
Le 3 mai 1794^ l'agent national près de la commune se plaint en faisant observerque des hommes, ayant l'âge, la force et l'habitude de travailler, ne sauraient s'en dispenser. Ils ne reçoivent des secours qu'à la condition expresse d'employer leurs bras dans un but d'utilité publique. Ils ne tiennent aucun compte de la proclamation du Conseil général du 9 mai, les invitant à se rendre aux chantiers du Clain, en sorte que les travaux n'avancent point.
Le 20 mai, la municipalité ordonne de dresser une Hste des mendiants valides pour les contraindre au travail par toutes les voies de droit, sous peine d'être considérés comme suspects (3), C'est ainsi que la mairie reprend ses anciennes traditions du xvf siècle en décrétant le travail obligatoire. Quant aux ouvrages du Clain^ils avancent de moins en moins. Le 30 juin 1794, un membre du Conseil général vient déclarer que les travailleurs se montrent insouciants et malveillants. On se décide alors à les renvoyer en cas de besoin. C'est du reste ce qui arrive faute d'argent. Le dernier des ateliers de charité n'ayant donné que des mécomptes, les Poitevins doivent encore une fois
(1) Arch. Vienne, L. 38. — (2) Reg. dél. mun., période interméd., no 5, p. 178. — (3) Id.
abandonner leur antique espoir de posséder une rivière navigable.
Les travaux de charité sont d'un usage assez fréquent au XVI* siècle. C'est, au point de vue de la Donainicale et de Téchevinage, un moyen utile pour discipliner la masse des mendiants venus de tous les côtés. Ils permettent de bien les connaître et de ne les secourir qu'à bon escient. Le vagabond de profession est incapable de se soumettre à l'effort d'un travail continu et fatalement l'abandonne pour aller mendier ailleurs. Enfin, comme ils sontétablis en dehors de la ville, les habitants n'ont pas à supporter les sollicitations importunes des indigents. C'est pourquoi cette institution, considérée comme indispensable pour la sécurité de tous, prend fatalement un caractère obligatoire. Les pauvres valides ne peuvent s'y soustraire sans avoir à subir des peines afflictives. Cette méthode est la seule qui soit jugée susceptible de rendre possibles les ateliers de charité et d'y maintenir une rigoureuse discipline.
Au xvii« siècle, les travaux de charité, devenus plus rares, ne semblent réservés qu'aux seuls indigents de la ville. Ils prennent alors un caractère purement charitable. Ce même caractère leur reste encore pendant le siècle suivant. On les considère comme un moyen très pratique pour amener la suppression de la mendicité. Aussi la royauté et l'assemblée provinciale ont-elles le soin de les répartir un peu partout,
La Révolution se contente de continuer les traditions du passé tout en se basant sur le droit au travail dont chaque citoyen doit avoir la libre jouissance, afin de pouvoir gagner sa vie. En tenant compte de ce principe, les résultats obtenus sont plutôt médiocres à Poitiers. Les ouvriers
n'admettent aucune discipline sur les chantiers et le pouvoir de la Commune ne va point, malgré ses menaces, jusqu'à les faire rentrer dans le devoir. La paresse et l'insoumission des travailleurs^ d'une part, avec le manque d'argent, de rautre, font qu'à partir de 1794 il n'en est plus question, même pendant les hivers les plus rigoureux.