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CHAPITRE XII

L Assistance aux enfants semi-orphelins, orphelins et abandonnés

Les enfants secourus par la Dominicale se divisent en trois catégories : !<> les semi-orphelins; 2" les orphelins; 3° les abandonnés. Pour les deux premières, l'assistance n'est que temporaire. Pour la troisième^ elle se continue jusqu'au jour où ils sont reconnus aptes à se suffire à euxmêmes.

Les admissions temporaires d'enfants à la Communauté des pauvres sont assezcommunes, surtout pendant les périodes de peste et de famine. Elle remetdes secours aux parents qu'ils possèdent encore pour les obliger à en prendre soin. Parfois, elle les place en nourrice pendant leur première enfance. A partir de 1657, l'hospice général les reçoit, mais ils doivent être accompagnés soit du père, soit de la mère.

C'est toujours la misère qui cause l'abandon des enfants à la Dominicale. Le 20 juillet 1585, une femme, accouchée sous une roche du faubourg de Saint-Saturninj reçoit 25 s. pour lui aider à élever son nouveau-né. (1). Une autre^ « oultragée et blessée dedans le camp des ennemis et rebelles, estant devant la ville », meurt des suites de l'opération césarienne (2). Son enfant est confié aux soins d'une

(1) Bibl. Poitiers, cart. n" oo. — (2) Bibl. Poitiers, cart. no 53.

L'ASSISÏANCR IMHJMOIIE A POITIERS JUSQU'A U'AN V 243

pauvre femme à laquelle il est remis 50 s. le 30 juillet 1570.

Plus tard, en 1587, les nourrissons inscrits au rôle des pauvres reçoivent depuis 100 s. jusqu'à 24 1. par an (I). En 1G68, une mendiante trouvée malade dans les rues est mise à l'hôpital général et son enfant placé en nourrice (2). En 1689, une prostituée, ayant été fustigée et bannie, abandonne, une petite fille âgée de 18 mois. L'IIôtel-Dieu la recueille et la fait allaiter moyennant 5 l.par trimestre (3). En général, on accorde des subsides peu élevés aux enfants dont la famille est connue. Au xvi^ siècle, ils varient entre 20 et 25 s. par trimestre pour monter, au xvii% d'abord à 2 1., puis vers la fin à 12 1. Ce dernier chiffre reste le même pendant le cours du xviu^ siècle.

Ces dons ne sont habituellement que temporaires. Ils ont principalement pour but de permettre aux filles séduites de rechercher et de poursuivre leurs séducteurs. Une servante reçoit 5 1. en 1601, afin de pouvoir intenter un procès au père de son enfant et l'obliger ainsi à le nourrir (4). Le 4 avril 1606, quatre autres femmes se trouvant dans le même cas^ touchent chacune de 3 à 51. par trimestre (5).

En général, les recherches de ce genre ont lieu par les

(1) Bibl. Poitiers, cart. n° 50. —(2) Arcli. Hôp. — (3) « En 1572, une mère malade reçoit 5 l.par trimestre pour élever son enfant. En 1584, il est donné 25 1. par an à une seconde dont le lait est tari. Ue 28 août 1573, les chanoines de Sainte-Iîadegonde procurent du lait de chèvre à un enfant « fort étique », qui doit en prendre tous les matins. — En 1582, une femme ayant un nourrisson de 7 mois avec 3 autres petits reçoit 5 1. par trimestre pendant 15 mois, car son mari est parti à l'armée (Arch. Hop. — nibl. Poitiers, cart. 53. — Arch. Vienne G. 1501). — En 1788, la Mairie fait distribuer 400 1. à des pères de familles qui avaient perdu leurs femmes, laissant des enfants à la mamelle (Bibl. Poitiers, cart. 43). — (4) Bibl. Poitiers, cart. 50. — (5) Bibl. Poitiers, cait. 50.

â44 L'ASSISTANCE PUBLIQUE A POITIERS

soins de la Dominicale. Elle n'admet jamais, comme nous le verrons plus loin, un enfant à l'Assistance publique sans avoir la certitude qu'il ne possède aucun parent qui puisse s'en charger.

En lo9l, l'un d'eux, abandonné par sa famille, se livre au vagabondage et à la mendicité. Le Bureau de la Communauté des pauvres, en l'inscrivant sur ses listes, ne lui donne des secours que pendant la durée des poursuites engagées contre ses parents (1). Le 17 décembre suivant, les orphelins d'un procureur sont délaissés par leurs oncles paternels dont l'un est également procureur et l'autre avocat (2). Déjà condamnés à les nourrir, ils font appel du jugement. En attendant la fin du procès, les enfants sont inscrits à la Dominicale,

Quand la peste vient dévaster Poitiers, elle laisse à sa suite de nombreux orphelins. En 1.586, on leur distribuée chacun 5 s. par semaine. Une famille composée du père, de la mère et de deux petits enfants obtient 7 s. 3 d. (3). L'année suivante, ceux dont les parents sont morts restent au nombre de 7 ou 8 à la charge du Bureau de la Communauté des pauvres'(4). On les confie à la Limousine, servante de rHôtel-Dieu,qui, avec une aide, reçoit par semaine du pain fabriqué avec un boisseau de méteil, plus un écu pour acheter de la viande. Le 7 février lo88, ils sont ins-

(1) Bibl. Poitiers, cart. ;j3. — (2) Reg. dél. mun.,n'J 124, p. 50. Le 14 décembre 1572, il est donné àdeux petites orphelines de la paroisse de Montamisé, des sabots, deux chemises et o s. pour avoir d'autres « menus suffrages ».Une femme veuve, originaire de Jardres, reçoit 3 s. pendant une semaine et 2 s. par la suite pour ses enfants. Une fillette de 7 ans, maltraitéepar sa belle-mère, en 1583, est admise à la Dominicale (Bibl. Poitiers, cart. 53 et 54). — (3) Bibl. Poitiers, cart. 53. — (4) Reg. dél. mun., no 47, pp. 233, 249.

JUSQU'A I/AN V 2ir.

tallés à l'aumônerie de Saint-Mathurin (1). Ces mesures n'ont toujours qu'un caractère purement provisoire.

La Dominicale n'accorde des secours permanents qu'aux enfants privés complètement de famille. Ils passent alors au rang des abandonnés. Ainsi, le 8 janvier 1584, Marie Byon prend une petite fille qu'elle devra « norir, traicter et gouverner moyennant la somme de 12 l, par an (2) ». A cette époque, les allocations de ce genre varient, selon l'âge du nourrisson, entre 20 et 24 L, comme pour les semi-orphelins.

Quand les filles-mères succombent pendant leurs couches, les enfants qu'ellesviennentde mettre aumonde sont admis à la Dominicale. C'est ce qui arrive, le 3 octobre 1662, pour celui que délaisse une malheureuse séduite par un écolier. On le place aussitôt en nourrice (3). Parmi ceux qui naissent à l'Hôtel-Dieu, il en est parfois que leurs mères abandonnent. Le 17 juin 1651, le maire porte plainte contre les Hospitalières, les accusant d'admettre sans permission des femmes enceintes ou accompagnées de leurs petits enfants. Parmi elles, il en est qui les délaissent quand elles s'en vont (4). La Dominicale ne saurait accepter cette charge sans un billet délivré par son président.

Certaines admissions d'enfants ont un caractère tout particulier à partir du xvni* siècle. Elles comprennent ceux dont les parents sont décédés ou bien encore ne veulent point se faire connaître. Des chirurgiens, des matrones el parfois des prêtres, tous tenus au secret professionnelles confient à l'Assistance publique. Quelques personnages importants se chargent également de ce soin. Le

(1) Bibl. Poitiers, cart. 53 bis, veg;. 1. — (2) Bibl. Poitiers, carL. 53, reg. 3.— Id. Reg. 6.— (3)Arch. Hôp.— (4) Reg.dél. mun.,uo I02,p.290.

subdélégué de l'Intendant en présente un premier le 7 juillet 1735, un second le 24 et un troisième le 27 du même mois. Il remet pour chacun d'eux, entre les mains du receveur, de l'hôpital une somme de 120 1. Le curé de Saint- Savin et un chanoine en font autant au cours de la même année {\). Quand c'est un enfant légitime, le nom de ses parents est toujours inscrit sur le registre des entrées. Pour les autres, on les reçoit simplement munis de leur acte de baptême.

Entre 1765 et 1781, les sommes versées pour chacun d'eux varient entre 150 et 300 1. une fois données. La moyenne va de 200 à 250 1. En réalité, on n'en reçoit qu'un petit nombre, trois d'abord, puis quatre, et ensuite six par an. Une seule année, celle de 1779, en compte jusqu'à onze. Pendant cette période de 16 ans, on en trouve 67 d'inscrits sur le registre de l'Hôtel-Dieu. Sur ce nombre, 47 succombent au bout de peu de temps (2). Un seul d'entre eux est réclamé par sa famille.

La troisième catégorie d'enfants admis à la Dominicale comprend ceux dont on n'a pu, après abandon, retrouver les parents.

Ils sont beaucoup plus nombreux que les autres. La honte et la misère qui accablent souvent les filles séduites leur enlèventparfois tout sentiment maternel, tout en leur faisant redouter le déshonneur et les châtiments dont on les menace.

Quand surviennent des famines^ la crainte de voir périr

(d) Arch. Hôp. — (2) M. En 1757, le fils d'un protestant est pris par charité, mais il sera élevé dans la religion catholique.

ceux qu'ils ont est cause que des pauvres gens préfèrent s'en séparer, pour les confiera la charité publique. A tons ces miséreux plus ou moins dignes de pitié, il faut ajouter encore les professionnels de la mendicité et du vagabondage, qui n'aiment guère en garder inutilement avec eux et qui, pour cette raison, n'hésitent point à s'en débarrasser. L'édit roval du 4 mars 4557 condamne à mort toute

al

femme qui, ayant celé sa grossesse, enfante clandestinement et fait disparaître son nouveau-né. Les Grands Jours de Poitiers déclarent expressément, en 1579, « qu'il est faict inhibition et deffences à touttes femmes et aultres personnes, de quelque estât et condition qu'elles soient, d'exposer aulcuns enfans, sur peine de fouet et aultres plus grandes peines corporelles, s'il y échet (1) ». Ils prescrivent aux mères qui auront besoin d'être aidées de s'adresser soit à l'Hôtel-de-Ville, soit surtout à la Dominicale, afin d'en obtenir les aumônes dont elles auront besoin.

Les prescriptions ayant trait à la surveillance des filles enceintes se renouvellent souvent par la suite. En 1662, le maire défend de les loger si elles n'ont point, au préalable, déclaré leur grossesse. Ceux chez lesquels il en sera trouvé resteront responsables de la nourriture des enfants à naître (2). Un arrêt du Présidial, du 29 janvier de la même année, défend de les exposer, sous peine de punition exemplaire. Deux ans plus tard^ paraît une ordonnance analogue à celle de 1662, avec, en plus, l'adjonction d'une amende de 5001. A son tour, l'évêque de Poitiers prescrit, le 7 mars 1708^ aux curés et aux vicaires de son diocèse de

(1) Arch. Hôp.— (2) Reg. dél. mun., n<>103.- Un arrêt du 2 mail672 dit qu'il se fait de fréquentes expositions d'enfants, ce qui est un scandale et une cause énorme de dépenses {Id., no 121, p. 100).

lire en chaire tous les trois mois l'édit du roi. Cette prescription étant peu à peu tombée en désuétude, l'Intendant la renouvelle en 1733 et en 1736 (1). De plus, il ordonne à chaque prêtre de la Généralité de lui envoyer un certificat constatant qu'il s'est conformé à ses instructions.

Les anciens Goutumiers du Poitou n'indiquent point quelle peut être la situation légale des enfants trouvés. Seul, celui que Boucheuil publia en 1727 nous en parle, ainsi que des bâtards (2). Get auteur déclare d'abord que la question a été fort discutée. On voulut primitivement en charger les paroisses en les confiant aux bons soins des syndics et des marguilliers. Ensuite, fut émise l'idée bizarre de les faire élever au compte des personnes devant la porte desquelles ils auront été exposés. Le père était dans ce cas présumé habiter la maison désignée de la sorte. Enfin, on établit d'une façon définitive, pour tout seigneur haut-justicier, ayant droit d'aubaine sur ses terres, l'obligation de les prendre à sa charge, car on considéra ces enfants comme de simples épaves (3). En conséquence, si ces épaves vivantes mouraientsanslaisser d'héritiers directs, les biens qu'ils abandonnaient lui appartenaient de plein droit. Les seigneurs d'un rang inférieur n'ayant que basse

(1) Arch. Soc. Ant. Ouest. — Les femmes enceintes doivent également déclarer le nom de leurs séducteurs. Nous rencontrons nombre de ces déclarations, au début du xvni* siècle, dans les papiers de la police du Présidial. Toutes ou presque toutes disent avoir été abusées par des promesses de mariage (Arch. Vienne BI^, n°s 213, 214, 215,216). — (2) Boucheuil (Joseph), Coutumier général ou corps et compilation de tous les commentaires sur la coutume du pays et comté de Poitou, titre VIII, art. 27 et 28 (Poitiers, 1727). — (3) Un arrêt du Parlement de Paris, du 3 septembre 16G7, enjoint aux seigneurs possédant le droit de haute justice de payer tous les trois mois aux enfants trouvés le prix de leurs pensions dans les hôpitaux. Faute de quoi, leurs revenus seront saisis entre les mains des fermiers (Arch. Vienne, carton des arrêts).

justice n'étaient tenus à rien en ce qui les concernait.

La situation se complique un peu en ce qui regarde la ville de Poitiers, à cause des dilîérentes juridictions auxquelles ses habitants sont soumis. En dehors de celle de réchevinage,les plus importantes appartiennent à l'abbaye de Montierneuf, au chapitre de Saint-Hilaire et au Seigneur de la tour d'Anguitard.

Aussitôt la création du Bureau de la communauté des pauvres, la Municipalité d'une part et le chapitre de Saint- Hilaire de l'autre s'occupent exclusivement, chacun en ce qui les concerne, des enfants exposés dans leurs juridictions respectives. A partir de 1535, les chanoines, en raison des taxes annuelles qu'ils versent à l'Assistance publique, lui abandonnent ie soin de les nourrir, tout en réservant au Sénéchal du Chapitre le droit exclusif de procéder à l'enlèvement de ceux qui sont exposés sur son territoire (1). Cependant, ils ne tiennent point rigoureusement compte de cet usage confirmé par l'arrêt de 1549, car on les voit, en 1556, verser une somme de 50 s à chacune des trois nourrices dont ils ont assumé la charge (2). Ayant découvert que le père de l'un des nourrissons était un étudiant en philosophie et constaté son manque de fortune, ils n'en placent pas moins son bâtard à Lhommaizé, moyennant 81. par an (3). Ils en gardent un autre pendant 8 jours, le 4 avril 1593, afin d'avoir le temps nécessaire pour en retrouver les parents.

En 1620, un enfant nouveau-né est mis par les chanoines à la Dominicale qui consent à le garder sous condition d'en hériter s'il vient à mourir dans le bourg de Saint-

(1) Bibl. Poitiers, cart. j3. — (2) Bibl. Poitiers, cart. 53. —(3) Bibl. Poitiers, cart. 53 bis.

Hilaire (1). Certaines contestations surgissent à cette époque entre le maire et le Chapitre, mais elles cessent à la suite d'un arrangement intervenu le 25 août 1622. Le Bureau des pauvres sera tenu de recevoir, nourrir et entretenir tous les enfants abandonnés déposés sur les terres de ce dernierquand ses officiers, après recherche faite des parents, auront constaté qu'ils restent inconnus (2). S'ils meurent « à bonne fortune », sans héritiers directs, nés en loyal mariage, leurs biens reviendront par moitié aux deux parties intéressées.

Ce contrat est parla suite observé assez régulièrement. Le Sénéchal de Saint-Hilaire lève les enfants trouvés, chaque fois que l'occasion s'en présente, en compagnie d'une matrone, puis les adresse à l'Hôtel-Dieu avec un procèsverbal exactement semblable à ceux que dresse le Procureur à la police (3). Si par hasard son zèle l'entraîne hors des limites de sa juridiction, le maire ne manque point de le rappeler à l'ordre (4). Quand il lui arrive de découvrir les auteurs de ces abandons, il n'use guère de rigueur à leur égard. Le 18 septembre 1610, Manon amouroux, de Vivonne, ayant exposé son nouveau-né, est bannie simplement des dépendances du Chapitre sans avoir à supporter de punitions corporelles (5). On lui fait seulement verser 23 s. à la Cour en plus des frais de procédure, qui restent à sa charge.

(1) Reg. dél. mun., no 74, p. H8. — (2) Mém. Soc. Ant. Ouest, t. XV, ire série. — (3) Aich. Vienne, G. 651. — (4) Reg. dél. mun., no 89, p. 205. — (5) Arch. Vienne, G. 647. Les chanoines se montrent assez bienfaisants pour les bâtards. En 1732 et en 1733, ils en placent un chaque année à la Dominicale, moyennant 150 1. (Arch. Hôp.). — Le 27 mars 1595, Barthélémy Aubert laisse en mourant 25 1. tr. aux orphelins, et plus particulièrement aux enfants exposés {Mém. Soc. Ant. Ouest, t. XV, ire série, p. 282).

L'assistance aux enfants abandonnés peut se diviser à Poitiers en plusieurs périodes. La première s'arrête en 1535. La seconde débute avec la création de la Dominicale pour finira l'installation de l'hôpital général, en 1657. La troisième se continue jusqu'en 1789. Quant à la quatrième elle comprend toute la période révolutionnaire qui précède la loi de l'an V.

Pendant la première, le seigneur haut justicier, conformément à la coutume, fait procéder à la levée des enfants qui restent à sa charge. Il en est ainsi au cours de la seconde, mais seule la Dominicale en prend soin tant qu'ils ne peuvent gagner leur vie. Plus tard, une fois leur première enfance passée, elle les envoie, vers l'âge de 7 ans, à l'hôpital général. L'Hôtel-Dieu consent à les élever pendant la Révolution, mais les dépenses qu'ils occasionnent sont supportées par le Trésor public.

Avant la création de la Dominicale, les enfants trouvés sont admis à l'aumônerie de Saint-Thomas l'apôtre, réunie à celle de Notre-Dame. Là, après y avoir été allaités pendant quelques jours par des femmes, ils sont envoyés en nourrice. Les frais en incombent à la mairie qui, cependant, ne possède, pour les couvrir, aucun budget spécial (1). Le 29 juillet 1474, elle ne peut payer ceux qu'occasionne une petite fille trouvée sur l'autel de Notre-Dame-de-Pitié, à la Cueille, et placée à Marnay. Les échevins ordonnent alors au procureur de la commune « de lever sur chascun des membres du Mois et cent un onzain pour contribuer au paie-

(1) Arch. Vienne, c.61.

ment de lad. nourrice (1) ». Le 17 mai 1532, une aumône en blé est faite aux enfants abandonnés. Le 19 suivant, les personnes qui les gardent sont invitées, soit à les conserver chez elles, soit à les envoyer à l'aumônerie de Notre-Dame. En somme, ce genre d'assistance paraît avoir été mal organisé à Poitiers, car les membres de la Municipalité devaient le plus souvent en faire personnellement tous les frais. En un mot, il ne constitua point un service public ayant son caractère spécial.

Lors de la création de la Communauté des pauvres, le service des enfants assistés devient une institution stable et permanente. Le chef de la police de Poitiers peut seul procédera lalevée de tous ceux que Ton expose et cela, en présence de son greffier et d'une sage-femme. Jusqu'en 1700, c'est au maire qu'incombe ce soin pour passer ensuite au lieutenant de police que désigne chaque année le Présidial (2).

Les Poitevins n'ont pas l'habitude de guider ou même d'aider si peu que ce soit ces magistrats dans leurs recherches, car une telle complaisance n'eût point manqué de faire peser sur eux des soupçons de complicité (3). C'est du reste ce que l'ordonnance municipale du 22 août 1667 fait nettement entendre. Le Procureur vient dire au Conseil « que la découverte des enfants exposés a lieu, le plus souvent.

(1) Reg. déL mun., n" 7, p. 241. — En 1461, la mairie accorde à « la norrice qui norrit la fille de la ville » une somme de 6 1.2 s. pour un an et trois mois (Bibl. Poitiers, cart. 32). Le 25 décembre de l'année suivante, un boisseau de iblé est accordé à Catherine la nourrice (Arch. hôp.). — (2) Reg. dél. mun., no 19, pp. 174-180. — (.3) Le 0 janvier 1714, une petite fille de 8 jours est levée par Jeanne Beaupoil, préposée par la Dominicale. « Elle a fait la levée par ordre de M. le maire et de M. du Cherpreau,,juge en exercice de police (Reg. paroisse Saint-Didier). Cette dernière mention cesse totalement quelques années plus tard.

.lusou'A i;an V 2r,.'5

d'une manière qui donne sujet de soupçonner ceux qui la font, d'être eux-mêmes complices de l'exposition ». Il en résulte un abus qu'il est nécessaire de réformer (4). C'est pourquoi « defYences et inhibitions sont faictes à touttes personnes de s'immiscer de lever aucun enfant exposé que par ordre de M. le maire et après l'en avoir averti ainsi que le Procureur à la police, à peine de 20 1. d'amende payables sans déport, et encore de demeurer responsable de la nourriture des enfants ».

Le résultat obtenu à la suite de cette maladroite intervention se fait sentir d'une façon déplorable pendant de nombreuses années. Le 16 mai 1716, une femme ayant entendu, à 5 heures du matin, un enfant pleurer auprès de sa maison, sise rue de Nolre-Dame-la-Petite, se garde bien d'aller le secourir «dans la crainte qu'on ne l'en charge (2)». Quand enfin, mue de pitié^ elle se décide à lui venir en aide, c'est un cadavre qu'elle trouve. Le chirurgien aussitôt appelé déclare que le froid est seul cause de cette mort. D'autres faits semblables nous indiquent combien fut parfois néfaste l'esprit trop soupçonneux apporté par la police au cours de semblables recherches.

Les expositions d'enfants se font un peu partout, mais principalement dans les endroits les plus fréquentés de la ville, aux portes des églises, des couvents, des marchands et des personnes notables. Au début, ce sont les matrones qui les lèvent. Plus tard, elles sont remplacées par des servantes de l'Hôtel-Dieu qui prennent le nom de « leveuses » et gagnent 50 l, par an avec en plus 10 s. chaque fois

(1) Beg. dél. mun., ii" IIS, p. !)H. — Pendant la première jiartie du xviii« siècle, tout au moins, les levées des enfants se font par ordre du maire et du juge de police, le premier représentant la Dominicale (Reg. parois. Sainl-Didier). — (2) Arch. Vicinne lU- — 216.

qu'elles se déplacent pour accompagner les officiers de justice (1). On les charge de déshabiller chaque petit abandonné, d'en indiquer, avec le sexe, l'âge approximatif. Il leur est ensuite prescrit de faire une description méticuleuse des vêtements qui le couvrent et des objets qui sont trouvés sur lui.

L'exposition des enfants se fait dans des boîtes, des paniers ou des malles. La plupart sont vêtus d'une façon misérable et quelques-uns, même, à peine couverts. Le 17 novembre 1703, on procède à la levée d'une petite fille « ayant les cheveux blonds, habillée de ras blanc pour son tablier, et pour son corset d'une étoffe appelée barate, avec un autre tablier blanc de toile, n'ayant qu'un seul bas et qu'un seul sabot (2; ». Une autre, recueillie à la Cueille, le 22 mars 1708, repose sur un oreiller placé dans un panier (3). Elle a sur sa tête trois béguins garnis de dentelles de petite largeur.

Des billets sont attachés parfois aux langes. Ils indiquent généralement que le petit abandonné a reçu le baptême, et font aussi connaître le nom qu'on lui a donné. Un ruban de couleur entoure souvent l'un de ses bras afin d'aider plus tard à le reconnaître, si, comme il est dit le 13 février j 784, « on en a le moien ». Ces bouts de papier laissent souvent deviner les motifs navrants qui ont été cause de l'abandon. En 1783, sur l'un d'eux, le malheureux enfant que l'on fait

(1) Le l;j juillet 1652, les chanoines de Saint-Pierre se plaignent à la mairie des nombreuses expositions d'enfants qui se font à leurs portes. Ils accusent en particulier Jeanne Colas qui, pour cette cause, est mise eo prison avec plusieurs filles débauchées. Cette année 1652 vit beaucoup d'expositions (Reg. dél. mun., n» 103, p. 338). — Ici., n° 104, p. 12. — (2) On les trouve recouverts de langes d'étamine noire et de molleton. Les coiffes qu'ils portent sont en toile. — (3) Arch- Vienne BI* — 215.

parler raconte sa misère : '«Je suis, dit-il, dans la pauvreté et dans l'indigence du séjour des hommes ; je demande l'assistance, si du bataime l'on veut m'accorder le don, d'Augustin le docteur que l'on ine donne le nom (1). » Les notes de ce genre restent toujours précieusement épinglées au registre des entrées, à titre d'indication pour l'avenir, dans le cas où les parents du pauvre petit voudraient le reconnaître.

Après avoir recueilli et hospitalisé l'enfant, on interroge les personnes voisines de l'endroit où il a été exposé. Inutile de dire que les réponses obtenues sont toujours très vagues, et le plus souvent négatives. Rien n'a été vu ni entendu et il est impossible de donner un renseignement quelconque (2). Cette formalité accomplie, le greffier dresse un procès-verbal qu'il expédie à l'Hôtel-Dieu, moyennant une légère rémunération.

Faute de renseignements précis, l'enfant est ensuite

(1) L'un, né le 5 décembre 1782, porte un billet sur lequel on a mis qu'il est baptisé et qu'il se nomme Pierre. Son bras gauche est entouré d'un ruban rose et d'un petit galon d'argent. Sur un papier attaché aux langes d'un second, recueilli le 26 mai 1733, il [est écrit : « Je prie le prêtre qui baptiseral'enfant de le nommer Honoré-Gabriel. L'enfant est né d'hier. » Enfin, un troisième billet contient une supplique priant ceux qui le trouveront de ne point ôter le ruban attaché à son bras et de l'inscrire sous le nom de Marie-Marguerite. On ajoute que la petite fille a été ondoyée. Nombreuses sont les notes de ce genre attachées, à partir de 1770, aux feuillets du registre des entrées de l'Hôtel-Dieu (Arch. Hôp.). — (2) Un nouveau né « envelopé d'un morceau de droguet gris avec un béguin sur la teste qui, ayant été développé par Radegonde Thomas, l'une des servantes de l'Hôtel- Dieu, s'est trouvé un garçon qui a été porté à l'église Saint-Didier où il a été batisé par M. Frère, curé, et a été nommé Jean. Son parain a été Jean Juriau étudiant et sa maraine la dlle Gibot. Après quoy,a été remis en main de laditte Tliomas, pryant Messifuxrs les Administrateurs de luy faire fournir les aliments nécessaires. Fait le Jouretan que dessus. Laminute est signée Frère, curé de Sainl-Didier, Jean Jarriau, Margueritte Bâillon femme Gibot, La Brosse-Guborit et Baudoin, greffier. »

transporté dans une église pour y être baptisé. On choisit d'habitude celle de la paroisse sur laquelle il a été trouvé. En général, il ne reçoit qu'un simple prénom, surtout au xviii' siècle. Cependant, quelques curés lui donnent un autre nom qui rappelle l'endroit où il a été exposé, la saison dans laquelle on se trouve, le temps qu'il fait, la fête du jour et parfois certaines particularités se rapportant à son exposition. En 1647, un René Delaporte est recueilli près de la porte du Procureur k la police; Catherine Dujardin, à côté d'un jardin ; Pierre du Puygarreau, dans la rue qui porte ce nom ; Hilaire Chapitre, auprès du four appartenant aux chanoines de Saint-Hilaire (1). Les exemples de ce genre se rencontrent assez souvent dans les registres paroissiaux de Poitiers. Quelques prêtres se montrent même doués d'une certaine imagination pour trouver des noms bien appropriés aux circonstances relatives à l'exposition.

L'enquête ouverte pour la recherche du père et de la mère de l'enfant se continue pendant qu'il est envoyé en nourrice. Son départ est parfois retardé quand la police est sur les traces des parents. Faute d'indications suscepticles de la guider, des monitoires sont adressés aux curés et aux vicaires, qui doivent les lire au prône pendant la messe du dimanche.

Parfois des enquêtes se terminent avec succès. Le 25 février 1608, le domestique du receveur RoUandeau, reconnu pour être le père d'un enfant exposé, est condamné à le prendre à sa charge et reçoit l'ordre de l'envoyer en nourrice si sa mère ne peut l'allaiter (2). Quelques années auparavant, le clerc d'un avocat était obligé de verser 30 s. par mois pour payer la femme qui allaitait son bâtard.

(1) Bibl. Poitiers, cart. -ïi.— (2) Reg.dél. mua., no 102, p. 157.

f.es filles-mères dénoncent assez facilement leurs séducteurs. On trouve ces derniers dans toutes les classes de la société, mais plus spécialement parmi les célibataires, écoliers, soldats, domestiques, etc. Une fois connus, ils sont obligés de rembourser à la Dominicale les avances qu'elle a pu faire, autrement, c'est la mère Iqui doit acquitter cette dette (1). Le 12 février i595, la servante du chirurgien Brice Gay est pour cela condamnée à verser à l'Hôtel-Dieu la somme de 8 1. par an.

Dans le but de se libérer de cette charge, certaines servantes ne craignent point de provoquer un scandale. Ainsi, le 21 juin 1709, Marie Baronnier dépose son enfant sur la table autour de laquelle est réunie la famille de celui qu'elle accuse d'en être le père. Elle accompagne ce geste des paroles suivantes : « Voilà où je l'ai pris (2). » Une telle insolence accomplie chez des gens qui appartiennent à la haute société lui vaut de la prison, mais en revanche le séducteur est condamné à payer les mois de nourrice du nouveau-né.

Nous n'insisterons pas sur la moralité des déclarations obhgatoires,nisur les résultats qui en furent la conséquence. Nombre de personnes parfaitement innocentes devinrent les victimes de femmes de mauvaise vie. Le principe généralement admis, en vertu duquel toute jeune fille enceinte devait être crue sur parole, a ouvert les portes à bien des iniquités. Les résultats en furent les mêmes à Poitiers que dans les autres villes de France.

(1) Bibl. Poitiers, cart. 53 6.-,s-. Reg. 8. - (2) Arcli. Vienne. Greffe criminel. - Ehe Richard raconte, au début du xvuie siècle, que le Présidial de Poitiers condamnait tout jeune homme ayant abusé d'une fille a nourrir 1 enfant et à verser 10 écus à la mère (Richemont, le Voijageur Llie Richard m Poitou au mois de mars 1707).

Les expositions d'enfants offrent de sérieux inconvénients, dont le plus grave est parfois de leur causer la mort. En 1575^ l'un d'eux est trouvé mourant sur l'autel de Sainte- Radegonde (1). Le 13 avril 1691, un second succombe à la porte de Saint-Saturnin (2). Un troisième n'est plus qu'un cadavrequand on le découvre^en 1709, dans le cimetière de Notre-Dame-la-Petite (3). Enfin^ un quatrième est déposé, le 21 avrill783,sous le ballet d'une maison, rue Saint-Paul, « au risque d'être dévoré par les chiens (4) ». Il arrive encore que des malheureuses, pour s'en débarrasser, les noient tout simplement dans le Clain (5).

Lors de l'enquête de 1764, le bureau de l'Hôtel-Dieu n'hésite point à constater que les expositions seraient plus nombreuses « sans les perquisitions faites par les gardes elles servantes de la maison dans le but de rechercher les personnes qui exposent ou sont soupçonnées d'exposer les bâtards, et même les enfants légitimes de pauvres ouvriers ou journaliers », sous prétexte que ces miséreux ne sont pas en état de les nourrir ou de les faire nourrir.

« Ces sortes de recherches, ajoute-t-il, répugnent infiniment aux administrateurs craignans qu'il n'en résulte de grands inconvénients, mais sont nécessaires pour éviter la ruine de l'Hôtel-Dieu destiné aux malades des environs. Avec un secours du roi, il seroit possible de recevoir indifféremment à l'Hôtel-Dieu tous les enfans à la mamelle qui s'y présenteroient et qu'on apporteroit pour y être nourris,

(1) Aich. Vienne, G. 1593. — (2) Reg. paroissial de Saint-Saturnin. — (3) Arch. Vienne BI^, n"» 215 et 216. Le 31 mars 1775,1e Procureur duroi déclare que l'on trouve très fréquemment des enfants exposés dans les rues et livrés à différents dangers, même à être dévorés et mangés par des chiens et autres bêtes.^ (4) Arch. Hôp.^ (5) Reg. dél. mun., n» 90, p. 185. — Id., no 122, p. 29.

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élevés et entretenus jusqu'à sept ans. Et même, pour éviter plus sûrement la honte que des pères et mères auroient d'être dans le cas d'y emporter ou faire porter, ne les déterminât à la cruelle extrémité de prendre un autre parti, on feroit mettre un berceau tournant dans le mur de clôture de la cour de l'hôpital qui communiqueroit au dehors oii chacun pourroit porter leurs enfants nuittamment sans être connus, qu'on leveroit dans l'instant en avertissant par une sonnette qui seroit posée à portée à cette fin (1). Cet expédient conserveroit des sujets à l'état et éviteroit la destruction d'un nombre bien considérable d'enfans, faute de secours et la plupart des extrémités qu'on ne soupçonne que trop. » C'est ainsi que se trouvent condamnées pour la première fois à Poitiers ces sortes d'expositions en môme temps que la recherche de la paternité, cause en partie des infanticides qui se produisent.

En 1775, les administrateurs reviennent à la charge. « Il n'y a pas, disent-ils, de tour à l'Hôtel-Dieu pour recevoir les enfans trouvés (2). On ne les reçoit point publiquement, ce qui fait que les filles pécheresses les font exposer dans le premier endroit venu. La première personne qui en a connaissance avertit l'Hôtel-Dieu, qui requiert le juge de police de faire son procès-verbal. Ensuitte, l'enfant est reçu, fourni de linge par les gouvernantes, mis en nourrice jusqu'à 2 ans et renvoyé à l'Hôtel-Dieu. » Après avoir exposé, les dépenses que ces nourrissons occasionnent, le mémoire se termine par une demande de secours atteignant 12.0001. «afin défaire un tour comme dans les autres grandes villes de France où seroient reçus tous les enfans

(1) Arch. Hôp. — (2) Ici.

qui y seroient apportés, déposés et seroient conservés de bien des inconvéniens ».

La même année, une lettre fut adressée au directeur des Affiches û^^/PoJ^o?^ pour réclamer la création d'un hôpital qui leur serait spécialement affecté (1). Cette lettre, qui soulevait une question singulièrement intéressante, n'eut point le don d'émouvoir le public. Le tour ne fut installé que pendant la Révolution. Quant aux petits abandonnés, ils ne cesseront d'habiter l'Hôtel-Dieu que pour aller à l'hospice général.

(1) Archives du Poitou, année 1775, p. 206.

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